LETTRE VII
«ISS CLARISSE JtARLOVK, A «ISS BOWE.
Au château (i Harlove, SI) février.
Je commence par des excuses, de ne vous avoir pas plus tôt écrit. Hélas ! ma chère, il s’ouvre une triste perspective devant mes yeux. Tout succède au gré de mon frère et de ma sœur. Ils ont trouvé un nouvel amant pour moi. Quel amant! Cependant il est encouragé par tout le monde. Ne soyez plus surprise qu'on m’ait rappelée au logis avec tant de précipitation. On ne m’a donné qu’une heure ; sans autre avis, comme vous savez , que celui qui m'est venu avec la voilure qui devait me ramener. Je n'on ignore plus la raison. C’était la crainte, indigne crainte! que si j’eusse pénétré les motifs qui me faisaient rappeler , je ne fusse entrée dans quelque complot avec M. Lovelace, parce qu'ils ne peuvent douter de mon dégoût pour celui qu’ils me proposent.
Ils pouvaient bien y compter ; car sur qui vous imaginez-vous qu'est tombé leur choix? Ce n’est pas sur un autre que M. Solmes. L'auriezvous cru ? Ils sont tous déterminés, et ina mère avec les autres. Chère , et excellente mère! comment s’est-elle ainsi laissée séduire! elle, comme jo l’ai su de bonne part, qui eut la bonté de dire, lorsque M. Solmes fut proposé la première fois, que quand il serait en possession de toutes les richesses des Indes, et qu’il me les offrirait avec sa ntain, elle ne le croirait pas digne de sa chère Clarisse.
CLARISSE IIARLOVE.
L’accueil qu'on m’a fait après une absence de trois semaines, si différent de celui que j'étais accoutumée de recevoir après 1rs moindres absences, ne m’a que trop convaincue que je dois payer cher le bonheur que j’ai goûté dans la compagnie et la conversation do ma chère amie, pendant cet agréable intervalle. Apprenez-cn les circonstances.
Mon frère vint au devant do moi jusqu'à la porto, et inc donna la niaiu pour descendre du carrosse. Il me fit une profonde révcrence. «Je vous prie , miss, faites-moi la grâce... » Je le crus dans un accès de bonne humeur, mais jo reconnus ensuite que c’était un respoct ironique. Il me conduisit ainsi avec des cérémonies affectées, tandis que , suivant le mouvement de mon cœur, je m’informais en chemin de la santé de tout le monde, comme si je n’eusse pas touché au moment de les voir tous : et nous entrâmes dans la grande salle, où je trouvai mon père , ma mère, mes deux oncles et ma sœur.
En entrant , je fus frappé de voir, sur le visago du mes plus chers parons, un air apprêté, auquel je n'ai jamais été accoutumée dans les mêmes occasions. Ils étaient tous assis: je courus vers mon père, et j’embrassai ses genoux. Je rendis les memes respects à ma mère. Ils me reçurent tous deux d’un air froid. Mon père ne me donna qu’une bénédiction à demi prononcée; ma mère, à la vérité, me nomma sa chère enfant; mais elle ne m’embrassa point avec l’ardeur ordinaire do sa tendresse.
Après avoir rendu mes devoirs à mes oncles, et fait mon compliment à ma sœur, qui m’écouta d’un air sérieux et contraint, je reçus ordre de m’asseoir. Je me sentais le cœur chargé, et je répondis que si je n’avais pas un accueil moins effrayant et moins extraordinaire à espérer, il me convenait mieux de demeurer debout. Mon embarras m’obligea de tourner lo visage, et do tirer mon mouchoir.
Aussitôt mon frère, ou mon accusateur, prit la parole et me reprocha de n’avoir pus reçu moins de cinq ou six visites chez miss Doive, de la personne qu’ils avaient tous de si fortes raisons de haïr, ce fut son expression ; et cela malgré l’ordre que j’avais reçu de ne le pas voir. — Niez, mo dit-il, si vous l’osez.
Je lui répondis quo mon caractère no m’avait jamais permis de nier la vérité, et que je n’étais pas disposée à commencer. Dans l’espace de mes trois semaines, j’avouai que j’avais vu plus do cinq ou six fois la personne dont il voulait parler. — De grâce, mon frèro, lui dis-je, permettez que j’achève : car je lo voyais prêt à s’emporter. Lorsqu'il est venu, il a toujours demandé madame Doive et sa lille. J’avais quelques raisons de croire, continuai-je, qu'elles auraient employé tous leurs cflorts pour se dispenser de le recevoir; mais elles m’ont apporté plus d'une fois pour excuse, que, n’ayant pas les mimes raisons que mon père pour lui interdire l’entrée de leur maison, sa naissance et sa fortune les obligeaient à la civilité.
Vous voyez, ma chère, que j'aurais pu faire une autre apologie. Mou frère paraissait sur le point du lâcher ia Inde à sa passion; mon père prenait la contenance qui annonce toujours un violent orage, mes oncles parlaient bas, d’un ion grondeur, cl ma sœur levait les mains d’un air qui n ‘était pas propre à les adoucir, lorsque je demandai en grâce d’être entendue. Il faut écouter cette pauvre cnfaul,dit ma mère. C’est le terme que sa bonté lui fit employer.
« Je me flattais , leur dis-je , qu’il u’y avait tien à me reprocher. 11 ne
CLARISSE IURLOVB.
m'aurait pas convenu de prescrire à madame et à miss Howe de qui elles devaient recevoir des visites. Madame Howe se faisait un amusement du ton de plaisanterie qui régnait entre sa fille et lui. Je n'avais aucune raison de leur reprocher que les visites qu'elles recevaient de lui me fussent adressées; et c’est ce que j'aurais pu faire, si j'avais refusé de leur tenir compagnie, lorsqu’il était avec elle. Je ne l'avais jamais vu hors do leur présence; et je lui avais déclaré une fois, lorsqu’il m’avait demandé quelques momens d’entretien particulier, qu’à moins qu’il no fût réconcilié avec ma famille, il ne devait pas s'attendre que je souffrisse ses visites, et bien moinsque je consenlisso à ce qu’il désirait.
» Je leur dis de plus que miss Howe entrant parfaitement dans mes intentions, ne m’avait jamais quittée un moment, tandis qu'il était chez elle; que lorsqu’il y venait, si je n’étais pas déjà dans la salle, je ne souffrais pas qu'on m’appelât pour lui ; mais que j'aurais regardé comme une affectation dont il aurait cru pouvoir tirer quelque avantage, de me retirer lorsqu’il arrivait, ou de m'obstiner à ne pas paraître, lorsque sa visite durait long-temps. »
Mon frère m'écoulait avec une sorte d’impatience , à laquelle il était aisé de connaître qu’il voulait me trouver coupable, avec quelque force que je pusse me justifier. Les aulres, autant que j’en puis juger par l’événement, auraient été satisfaits de mes explications, s’ils n'avaient pas eu besoin de m’intimider pour me vaincre sur d'aulre3 points. Ce qu’il en faut conclure, c'est qu’ils ne s’attendaient point de ma part à une complaisance volontaire. C’était une confession tacite de ce qu’il y avait de révoltant dans la personne qu’ils avaient à me proposer. Je n'eus pas plus tôt cessé de parler, que, sans être retenu par la présence de mon père ni par ses regards, mon fière jura que pour lui jamais il ne voulait entendre parler de réconciliation avec ce libertin , et qu’il me renoncerait pour sa sœur, si j’encourageais les espérances d’un homme si odieux à toute la famille. « Un homme qui a failli être le meurtrier de mon frère! » interrompit ma sœur avec un visage tondu par la contrainte même qu'elle faisait à sa passion. La pauvre Bel La , comme vous savez, a le visage potelé et un peu surnourri , si je puis employer cette exprès sion. Je suis sûre que vous me pardonnerez plus facilement un langage si libre, que je no me le pardonne à moi-même. Mais qui pourrait être assez reptile pour ne pasdu moins se tourner lorsqu’il est foulé aux pieds?
Mon père , dont vous savez que la voix est terrible lorsqu’il est en colère, me dit avec une action et un ton d’une égale violence, qu’on m’avait traité avec trop d’indulgence, en me laissant la liberté de refuser ce parti et les autres, et que c’était à présent son tour à se faire obéir. — Cest la vérité, ajouta ma mère, et j’espère que vous no trouverez point d'opposition à vos volontés de la part d’une enfant si favorisée. Pour faire connaître qu’ils étaient tous do même sentiment, mon oncle Jules dit qu’il était persuadé que sa nièce bien-ainiée n’avait besoin que de savoir la volonté de son père pour s’y conformer; et mon oncle Anlonin, dans son langage un peu plus rude : qu’il ne me croyait pas capable de leur donner raison d’appréhender que la faveur qui m’avait été accordée par mon grand-père ne me fit aspirer à l’indépendance; qu’au reste, si c’était mon idée, il voulait bien m’apprendre quo le testament pouvait être cassé, et qu'il le serait.
Je demeurai dans un étonnement, tel que vous pouvez vous l'imaginer.
CLARISSE HARLOVf..
De quelle proposilion , pensai-je en moi-même , ce traitement est-il le prélude? Serait-il question de M. Wyeiley ? Enfin, de qui va-l-on m’entretenir? Et comme les hautes comparaisons sc présentent plutôt que les basses à l’esprit d’uno jeune personne, lorsque son amour-propre y est intéressé: que ce soit qui l'on voudra, pensai-je encore, c'est faire l'amour comme les Anglais le firent pour l'héritière d'Ecosse, au temps d'Edouard VI. Mais pouvais-je soupçonner qu'il (ill question doSolmes?
« Je no croyais pas, leur dis-je, avoir donné occasion à tant de rigueur. J'espérais de conserver toujours un juste, sentiment de reconnaissance pour leurs faveurs, joint à celui de mon devoir en qualité de filio et de nièce. Mais j'étais si surpriso . ajoutai-je, d’un accueil si extraordinaire et si imprévu, que j'espérais de lu bonté do mon père el de ma inere la permission de me retirer, pour me remet ire un peu de mon embarras.» Personne ne s’y opposant, je fis ma révérence et je sortis. Mon frère el ma sœur demeurèrent fort contons, je m’imagine, el ne manquèrent pas de se féliciter mutuellement d'avoir engagé les autres a commencer avec moi d-’un ton si séyère.
Je montai dans nu chambre ; et là. sans autre témoin que ma fidèle llannah, je déplorai les apparences trop certaines do la nouvelle proposition à laquelle il élait clair quo je devais m'attendre. A peine m’élnis-jo un peu remise, qu'on me fit avertir de descendre pour le thé. Je lis demander par ma femme de chambre la liberté de m’en dispenser ; mais sur un second ordre je descendis, en prenant le meilleur visage qu’il me fut possible, et j’eus à me purger d'une nouvelle accusation . Mon frère, tant la mauvaise volonté est subtile en inventions , fit entendre. par des expressions également claires et choquantes, qu’il attribuait le désir que j'avais eu de me dispenser de descendre, au chagrin d’avoir ontendu parler librement d’une certaine personne pour laquelle il me supposait prévenue. — Il me serait aisé, lui dis-je. de vous faire une réponse digne de cette réflexion ; mais je m'en garderai bien. Si je ne vous trouve pas les sentimens d’on frère , vous ne me trouverez pas ceux d’une soeur. — Le joli petit air de modération, dit tout bas ma sœur, en regardant mon frère, et levant la lèvre avec mépris. Loi. d’nn air impérieux, me dit de mériterson affection, et queje serais loujourssûre de l'obtenir.
Lorsquo nous fûmes assis, ma mère , avec cette grâce admirable que vous lui connaissez, s’étendit sur l’amitié qui doit régner entre un frère el des sœurs, et blâma doucement ma sœur et mon Irère d'avoir conçu trop légèrement du chagrin à mon occasion. Elle ajouta , dans une vue que je crois un peu politique , qu'elle répondait do ma soumission aux volontés de mon père. — Alors , dit mon père , tout irait it merveille. L’expression de mon frère fût : — Alors nous V aimerions tous à la folie. Ma sœur dit : — Sous t'aimerions eomme auparavant ; el mes oncles : — Elle ferait l'idole rie notre rcritr. Mais, hélas ! suis-je donc exposée à la perte de tant de biens?
Voilà, ma chère, la réception qu'on m'a faits à mon retour. M. Solmes parut avant la fin du déjeûner. Mon oncle Antonin me le présenta comme un de ses amis particuliers ; mon oncle Jules , à peu près dans les mêmes termes: mon père me dit. — Sachez, Clarisse, que M. Solmes est monatni. Comme il s’assit près de moi, ma mère le regarda beaucoup, el me regardait ensuite d'un air qui me semblait attendri. Mes yeux se tournaient
aussi vers elle, pour implorer sa pitié ; ei si je lançais un coup d'œil sur lui, c'était avec un dégoût qui approchait beaucoup de l'effroi. Pendant ce lemps-In, mon frère et ma sœur l'accablaient de civilités. Tant de caresses et d'attentions pour un homme de cette espèce! Mais je n’ajouterai aujourd'hui que mes humbles romerciemens à votre chère et respectable mère, à qui je marquerai , par une lettre particulière, la vive reconnaissance que je lui dois pour toutes ses bontés.