LETTRE VIII
ü fp nier.
L’affaire est poussée avec tine furieuse chaleur. Ce Solmes , je crois , couche ici. 11 ne cesse de leur faire sa cour, et sa faveur augmente à chaque moment. «De-; termes si avantageux! Unsi riche établissement !» On n’entend pas d’outre cri.
O ma chère antie ! fasse le ciel que je n’aie pas sujet de déplorer la faute d'une famille aussi riche que la mienne ! je puis vous le dire, avec d'autant moins de réserve que nous avons joint cent fois nos regrets, vous pour une mère, moi pour un pitre et des oncles, auxquels il n'y a point d’autre reproche à faire que leur excès d’estime pour co fantôme de bien qu’on appelle richesse.
Jusqu'à présent, jo suis comme livrée h mon frère, qui prétend avoir pour moi autant de tendresse que jamais. Vous pouvez compter que je me suis expliquée fort sincèrement avec lui. Mais il affecte de prendre un ton railleur et de ne pouvoir se persuader qu’une fille aussi discrète que sa sœur Clary, soit jamais capable de désobliger tous ses amis.
En vérité, je tremble de mille choses que l'avenir présente à mon imagination , car il est évident pour moi qu’ils sont étrangement déterminés.
Mon père et ma mère évitent adroitement de me donner l’occasion de les entretenir en particulier. Ils ne me demandent pas mon approbation, parce qu’ils feignent apparemment do supposer que j'entre dans leurs vues. Cependant c’est auprès d eux que j’espère de prévaloir, ou jon’ai cetto espérance sur personne. Ils n'ont pas d’intéiél, comme mon frère et ma soeur, à forcer mes inclinations. Cette raison me rend moins empressée à leur parler. Je réserve toute ma force pour une audience que je veux obtenir de mon père, s’il a la bonté de m’entendre avec patience. Qu’il est difficile, ma chère, de n'êlre pas du sentiment de ceux à qui le devoir et l’inclinatinn nous font souhaiter de ne pas déplaire I
J'ai déjà essuyé le choc de trois visites particulières de ce Solmes , outre ma part à ses visites générales , et je trouve qu'il est impossible que je puisse jamais le supporter. 11 n’a qu'une portion de sens fort commune, sans aucune teinture de savoir. Il n'entend que la valeur des terres, la manière d'augmenter son revenu et tout ce qui appartient au ménage et à l'agriculture. Mais jo suis devenue comme stupide. Ils ont commencé avec moi d’une manière si cruelle, que la force me manque pour prendre le parti de la résistance.
Avant mon retour , ils se sonl efforcés de faire enlrer dans leurs vues la bonne madame Norton, tant ils sont résolus de l’emporter; et son opinion n’ayant point été de leur goût, on lut a dit qu'elle ferait
bien, dans ces circonstances, de supprimer ses visites. Cependant c'est la personne du monde , après ma mère, qui serait la plus propre à me persuader , si leurs projets étaient raisonnables , ou tels qu’elle pilt les approuver.
Ma tante s’étant échappée à dire aussi qu’elle ne croyait pas que sa nièce pût jamais prendre du goût pour M. Solmes, on l’a obligée d'apprendre une autre leçon. J’attends demain une visite d'ello. Comme j’ai refusé d’entendre de la bouche de mon frèro et de ma srrur les articles du noble établissement, elle est chargée de m'informer de ce détail, et de recevoir ma détermination ; car on m'a dit que mon pore n’a pas même la patience de supposer que je puisse former la moindre opposition à sa volonté.
En même temps, on m’a signifié que si je voulais faire plaisir à tout le monde, je n’irais pas à l'église dimanche prochain. On m'avait fait la même déclaration dimanche dernier, et je m’y conformai. On appréhende que M. Lovelace ne se trouve à l'église, dans le dessein de me ramener au logis.
Communiquez -moi, chère missllowc, un peu de votre charmant esprit: jamais je n’en eus tant besoin.
Vous supposez bien que ce Solmos n’a pas raison de vanter ses progrès auprès de moi. H n’a pas le sens de dire un mot qui convienne aux circonstances. C’est b eux qu’il fait la cour. Mon frère prétend me la faire pour lui, comme son procureur; et je refuse absolument d'écouter mon frère ; mais, sous prétexte qu'un homme si bien reçu et si bien recommandé par toute ma famille a droit à mes civiliiés, on affecte d'attribuer ce refus à ma modestie ; et lui, qui ne sent pas ses propres défauts, s’imagine que ma réserve et le soin que j’apporte à l'éviter ne peuvent venir d'une autre causo; car toutes ses attentions, comme je l’ai déjà dit, sont pour eux, et je n’ai pas l’occasion de dire non, à un homme qui ne demande rien. Ainsi, avec la supériorité affectée de son sexe, il semble moins embarrassé du succès que de la pitié pour la timidité d’uno petite personne de mon ;lge.
25 février.
J’eus la conférence qu’on m'avait annoncée avec ma tante. Il a fallu entendre d’elle les propositions de l'homme et les motifs qui leur donnent tant de chaleur pour ses intérêts. C'est à contre-cœur quej’observo seulement combien il y a d'injustice do sa part à faire de telles offres, et de la part de ceux que je respecte, à les accepter. Je le hais plus qu’auparavant. On a déjà obtenu une terre considérable aux dépens des héritiers natuiels, quoique fort éloignés, je parle de celle que la marraine de mon frère lui a laissée ; et l'on se flatte à présent de l'espérance chimérique de s’en procurer d’autres, ou de voir du moins retourner la mienne à la famille. Cependant le monde, dans mes idées, n’est qu'une grande famille. Etait-ce autre chose dans l'origine? Qu'est-ce donc que cette avidité de rapporter tout aux siens dans un cercle si étroit, si ce n'est favoriser une parenté dont on se souvient, au préjudice d'une parenté oubliée?
Mais ici, sur le refus absolu que j’ai fait de lui à quelques conditiuns qu’il puisse se présenter, on m'a fait une déclaration qui me blesse jusqu'au cœur. Comment puis-je vous l'apprendre? Mais il le faut. C’est,
CLJVRIS.SE lURLOVE.
ms chère, que d’un mois entier, ou jusqu'à nouvel ordre, je ne dois entretenir de correspondance avec personne hors de la maison. Mon frère, sur le rapport de ma tante, qu’elle a fait néanmoins, comme j'en suis bien informée, dans les termes les plus doux, et même en donnant des espérances éloignées, quoiqu'elle n’eitt pas reçu de moi celle commission ; mon frère est venu m’apporter celle défense, d'un ton d’autorité. « Pas même avec miss Howeî lui ai-je dit. — Pas même avec miss Ho» e. roprit-il d'un air moqueur ; car n’avez-vous pas avoué, miss, que Lovelaco est traité en favori dans cette maison ? » — Voyez, ma chère amie! — Et croyez-vous, mon frère, que ce soit-là le moyen... Il m'a interrompue malignement. — Vos idi>es se loument-cl es de ce cê télé? je vous avertis qu’on interceptera vos lettres. Là-dessus il m’a quittée en courant.
Ma soeur est entrée un moment après. — A ce que j'entends, ma sœur Clary, voilà un beau chemin dans loquel vous vous engagez ; mais comme on suppose que ce n'est pas sans secours que vous vous endurcissez contre votre devoir, je suis chargée de vous dire qu’on vous saura bon gré d’éviter, pendant l'espace de huit ou quinze jours, de rendre ou de recevoir des visites.
— Quoi! iui ai je dit, cet ordre peut-il venir de ceux à qui jodoisdu respect?...— Demandez-le ; demandcz-le, mon enfant, dit-elle en faisant deux tours en rond du bout du doigt. J'ai rempli nia commission. Votre papa veut être obéi. Il est porté à croire que vous ne manquerez pas d’obéissance, et il voudrait prévenir ce qui pourrait vous exciter à la révolte. J’ai répondu à ma sœur que je connaissais mon devoir, et que j’espérais qu’on n’y attacherait pas des conditions impossibles. Elle m’a dit que j'étais une petite créature remplie de vanité et d'une folle opinion de moi-môme, que, dans mes sages raisonnemens, je me croyais seule capable de juger du bien et du mal ; que, pour elle, il y avait long-temps qu’elle avait pénétré toutes ces spécieuses apparences, mais que j’allais montrer à tout le monde ce que j’étais dans le fond.
— Chère Bella! lui ai-je dit, les mains et les yeux levés, pourquoi tous ces étranges propos? Chère, chère Bella I pourquoi... — Tous ces chère Bella, m’a-t-on répondu, n’ont aucun effet sur moi. Je vous déclare que je perco au travers de toutes vos torcelleries. Ma chère! c’est une expression bien terrible. Elle est sortie brusquement , en ajoutant dans sa furie : — Et tout le monde y percera bientôt aussi, j’ose le dire.
— Hélas ! me suis-je dit à moi-même, quYUc sœur ai-je donc là? Qu'aije fait pour mériter ce traitement? Ensuite mes regrets sont tombés sut la bonto de mon grand-père, qui m'a distinguée avec trop de faveur.
25 février, au soir.
J'ignore ce que mon frère et ma sœur ont pu dire i mnn désavantage : mais je suis extrêmement nul dans l'esprit de mon père. On m'a fait avertira l’heure du thé. Je suis descendue avec un visage ouvert, mais les creonstances m’on bientôt forcée d’en changer.
C'était une contenance si grave cl si composée , dans chaque personne de la compagnie ! Ma ntère avait les yeux fixés sur les vases de la table ; et lorsqu’elle les levait, c’était pesamment, comme si ses paupières eussent été chargées d’un poids, et sans les jeter do mon côté. Mon père était à demi assis dans son fauteuil, pour n'avoir pas la tête
CLARISSE I1ARL0YE.
tournée vers moi, les mains l'une sur l'autre, et les doigls ch mouvement. comme si sa colère s’élail communiquée jusqu'au bout. Ma sœur était sur une chaise, avec l’air d'une personne qui enfle. Mou hère a paru me regarder avec mépris, après m’avoir mesurée des yeux, à mon arrivée, depuis la tôle jusqu'aux pieds. Ma tante, qui était uussi de rassemblée, a jeté sur moi quelques regards contraints, cl s’est baissée froidement vers moi pour réfondre a ma révérence. Ensuite, d’un coup d’œil adressé successivement à mon frère et à ma sœur, elle m’a semblé leur rendre compte de cette riguc ur affectée. Bon Dieu ! ma chère, pourquoi vouloir employer la voie de la crainte, plutôt que celle de la douceur, avec un esprit qui u’a pas été regardé jusqu'à présent comme incapable de persuasion et de générosité?
J'ai pris ma cbaiso. — Ferai-je le thé , madame? ai-jo demandé à ma mère. Vous savez, ma chère, que j’ai toujours été dans l’usage do faire le thé. Un non, prononcé de la manière la plus courte, a été la seule réponse, et ma mère s'est mise ellc-mémc à faire le thé. Boni, la femme de chambre de tna sœur, était là pour servir. Mon frère lui a dit de se retirer, et qu’il servirait l'eau lui-même. Je me sentais le cœur dans un désordre extrême, et l'on devait s’en apercevoir à l’embarras de mes mouvemens. Quelle sera donc la suite? disais-je eu moi-même. Bientôt ma mère s'est levée, el prenant ma tante par la main : — Un mot, ma sœur; et, sous ce prétexte, elles sont sorties ensemble. Ma sœur s’est dérobée aussitôt. Mon frère a suivi sou exemple. En un mol, je suis demeurée seule avec mon père.
Il a pris un regard si sévère, que le cœur m'a manqué autant de fuis que j’ai voulu ouvrir la bouche pour lui parler. Je crois avoir oublié de vous dire que tout le inonde avait gardé jusque alors un profond silence. A la fin, j’ai demandé à mon père s’il désirait encore une tasse de thé. Il m’a tépondii, avec le mémo monosyllabe qui avait été la réponso de ma mère; et s’étant levé, il s'est mis à se promener dans la chambre. Je me suis levée aussi, dans l’intention de me jeler à ses pieds; mais j’étais trop consternée par la sévérité de son vis:.ge, pour hasarder ce témoignage des senlimens dont mon cœur était comme étouffé. I! s’est approché du dos d'une chaise, où sa gnullc l'a forcé do s'appuyer ; j’ai repris un peu (dus de courage. Je me suis avancée vers loi, et je l'ai supplié do m’apprendre en quoi j’avais eu le malheur de l’offenser.
il a détourné la tête, et d'une voix forte, il m'a dit : — Clarisse, Clarisse, apprenez que je veux être obéi.
— Dieu me préserve, monsieur, de manquer jamais à l'obéissance que je vous dois. Je lie me suis jamais opposée à vos volontés... — Ni moi, Clarisse, à vos fantaisies, a-t-il interrompu. No me mettez point dans le cas dé ceux qui ont marqué trop d'indulgence à votre sexe, en me coniredi-ant pour ptix do la mienne.
Vous savez, ma chère, quo mon père, non plus que son fils, n’a pas une opinion trop favorable de notre sexe, quoiqu'd n'y ail pas sur la terre de fonimo plus complaisante que ma mère.
J'allais lui faire des protestations de respect... — Je ne veux point de protestations, je n’écoule point de paroles, je veux être obéi. Je n’ai point d’enfant, je n’en aurai point qui ne m’obéisse.
— Monsieur, vous n'avez jamais eu sujet, j’ose le dire...
— Ne me dites point ce que j’ai eu, mais ce que j’ai et ce que j’aurai.
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— Monsieur, faites-moi la grâce de m'écouler. Je crains bien que mon frère et ma sœur...
— Gardei-vous, petite tille, de parler contre votre frère et votre sœur. Ils ont à cœur, comme ils le doivent, l’honneur de ma famille.
— El j'espère, monsieur...
— N’espérez rion. Ne me parlez point d’espérances, mais de réalités. Je n’exige rien de vous que vous ne puissiez accomplir , et que votre devoir ne vous oblige d'accomplir.
— Eh bien! monsieur, je l’accomplirai. Mais j'espère néanmoins de votre bonté...
— Point de plaintes, point de mais, petite tille, point de retranebemens. Je veux être obéi, et de bonne grâce, ou je vous renonce pour ma fille.
Je me suis mise à pleurer; je me suis jetée à scs genoux. « Souffrez que je vous conjure, mon très cher et très honore père, de ne me pas donner d'autre maître que vous et ma mère. Que je ne sois pas forcée d'obéir aux volontés de mon frère... » J'allais continuer, mais il est sorti. 11 m'a laissée dans la posture où j’étais, en disant qu'il ne voulait pas m'entendre chercher, par subtilité et par adresse, à mettre dos distinctions dans mon devoir, et répétant qu’il voulait être obéi. J’ai le cœur trop plein, si plein, ma chère, que je ne puis lu décharger ici sans mettre mou devoir en danger. J’aime mieux quitter la plume... Cependant, j’ai peine... Mais absolument, je quitte la plume.