LETTRE CXXXIX
MISS CLARISSE ILARLOVE, A MISS MOWK.
Samedi matin, 23 avril.
Je reçois h l'instant cette réponse de ma tante. Gardez le secret , ma chère, sur la bonté qu’elle a eue d’écrire h sa malheureuse nièce.
Vous croyez que je puis aller h Londres, ou dans tout autre lieu. On s’embarrasse peu de ce que je puis devenir. J’avais été portée à suspendre mon voyage, par l'espérance de recevoir des nouvelles du château d’Harlove. Il me semblait que si l’on n’avait pas marqué d'éloignement pour une réconciliation, j'aurais pu fairo connaître h M. Lovelace que. pour être quelque jour h lui, je voulais être maltresse des conditions. Mais je m’aperçois que je suis entraînée par un sort inévitable , et qui m’exposera peut-être à des mortifications encore plus cuisantes. Faut-il que je me voie l’esclave d’un homme dont je suis si peu satisfaite!
Ma lettre, comme vous voyez par celle de ma tante , est actuellement au château d'Harlove. Je tremble pour l’accueil qu’elle y aura reçu. Si quelque chose adoucit un peu mon inquiétude, c’est qu’elle aura servi à purger une tante si chère du soupçon d’avoir entretenu quelque intelligence avec une malheureuse dont la perte est résolue. Je ne regarde pas comme une petite partie de mon infortune celte diminution de confiance que j'ai causée entre mes amis, et cette froideur avec laquelle il parait que l’un regarde l'autre. Vous voyez que ma pauvre cousine Hervey a sujet de s’en plaindre comme sa mère. Miss Howe ne se ressent que trop des effets de ma faute, puisqu'il mon occasion elle a plus de querelles avec sa mère qu'elle n’en avait jamais eu. Cependant c’est à l'homme qui m’a jetée dans cetto confusion de maux que je suis forcée de me donner 1 J’ai fait beaucoup de réflexions, je me suis formé bien de sujets de crainte avant ma faute; mais je ne l'ai pas considérée sous toutes les faces choquantes que j’y découvre aujourd’hui.
N’apprends-je pas qu’une heure avant la nouvelle de ma suite supposée, mon père déclarait hautement que je lui étais aussi chère que la vie?
CLARISSE HARL0VR.
qu’il voulait me traiter avec uno bonté paternelle? qu’il voulait... Ah 1 ma chère ; quelle mortifiante tendresse ! Ma tante no devait pas craindre qu’on sût dans quels termes elle m’écrit. Un père h genoux devant sa fille! Voilà ce qu'il est bien certain que je n’aurais jamais soutenu. J’ignore ce que j’aurais fait dans une occasion si triste. La mort m’aurait paru moins terrible que ce spectacle, en faveur d’un homme pour lequel mon aver’ion est invincible : mais j'aurais mérité d'être anéantie, si j'avais pu voir mon père inutilement à mes pieds.
Cependant, s’il n’avait été question que du sacrifice de mon penchant et d’une préférence personnelle, il l’aurait obtenu à bien moindre prix; mon respect seul aurait triomphé de mon inclination; mais uno aversion si sincère ! Le triomphe d’un frère ambitieux et cruel, joint aux insultes d'une sa'ur jalouse, me dérobant tous deux, par leurs intrigues, une faveur, une pitié , dont j’aurais été sûre autrement ! Les devoirs du mariage si sacrés, si solennels! Moi-même d'un caractère naturel, qui no m'a jamais permis de regarder le plus simple devoir avec indiférence, à plus forte raison , un devoir volontairement juré au pied des autels! Quelles lois d’honnête pouvaient m'autoriser à mettre ma main dans une main odieuse, à prononcer mon consentement pour une union délestée ? ajoutez, pour une union qui devait durer autant que ma vie? N'ai-je pas fait là-dessus des réflexions plus longues et plus profondes que le commun des filles n’en fait à mon Age ? N'ai-je pas tout pense, tout considéré ? Peut-être aurais-je pu marquer moins d'humeur et d’obstination. La délicatesse, si je puis m’attribuer celle qualité, la maturité d’esprit, la réflexion, ne sont pas toujours d'heureux présens du ciel. Combien de cas, dans lesquels je souhaiterais d’avoir connu ce que c’était que l’indifférence, si je l’avais pu sans une ignorance criminelle? Ah! ma chère, les plus délicates sensibilités ne servent guère au bonheur.
Quelle méthode mes amis s’étaient-ils proposé d’employer dans leur assemblée ! J'oso dire qu’elle porte le sceau de mon frère. C'était lui, je le suppose, qui devait me présenter au conseil, comme une fille capable de préférer ses volontés à celle do toute sa famille. L'épreuvo aurait été vive : il n'en faut pas douter. Plût au ciel néanmoins que je l’eusse soutenue ! Oui ; plût au ciel I quel qu’en pût être le succès.
On peut craindre encore, dit ma tante, qu'il nf ait du sang répandu. Il faut qu'elle soit informée du téméraire projet de Singleton. Elle parle de précipice : daigne le ciel m’en préserver !
Elle écarte une idée à laquelle il m’est bien plus impossible de m’arrêter. Idée cruelle ! Mais elle doit avoir une pauvre opinion de la vertu qu’elle veut bien m'attribuer, si elle se figure que je ne suis pas au dessus d’une honteuse faiblesse. Quoique je n’aie jamais vu l’homme d'une figure plus agréable que M. Lovelace, les défauts de sou caractère m’ont toujours préservée d'une sorte d'impression ; et depuis que je le vois de près, je puis dire que j'ai pour lui moins de goût que jamais. En vérité, je n’en aï jamais eu si peu qu’à présent. Je crois de bonue foi que je pourrais le haïr (si je ne le hais pas déjà), plutôt du moins qu'aucun autre homme pour lequel j’aie jamais eu quelque estime. La raison en est sensible : c'est qu’il a moins répondu que d’autres à l’opinion que j'avais de lui ; quoiqu'elle n’ait jamais été assez haute pour me l’avcir fait préférer au célibat, qui aurait été mon unique choix, si j’avais eu la liberté de suivre mes inclinations. Aujourd’hui même , si je croyais ma réconciliation cer-
laine en renonçant à lui , et si mes amis me le faisaient entendre, ils verraient bientôt ({ne je ne lui serais jamais rien ; car j’ai la vanité de croire mon âme supérieure à la sienne.
Vous direz que ma raison s'égare. Mais après avoir reçu de ma tante la défense de lui écrire, après avoir appris à désespérer de ma réconciliation, quel moyen de conserver ma liberté d'esprit? Et rous-méme , ma chère, vous devez vous ressentir de mes agitations passionnées. Misérable que je suis, d’avoir cherché volontairement cette fatale entrevue et de m'étre ôté le pouvoir d’attendro l'assemblée générale de mes amis I Je serais libre aujourd’hui de mes anciennes craintes ; et qui sait quand mes inquiétudes présentes doivent Unir? Délivrée de l’un et de l'autre homme , je me verrais peut-être à présent chez ma tante Hervey ou chez mon oncle Antonin , attendant le retour de M. Morden, qui aurait apporté du remède à toutes les divisions.
Mon intention était assurément d'attendre. Cependant , sais -je quel nom je porterais aujourd'hui? Aurais-je été capable de résister aux condescendances, aux supplications d'un père à genoux ; du moins s'il l’avait été lui-même de garder un peu de modération avec moi?
Ma tante a-sure néanmoins qu'il se serait relâché si j’étais demeurée ferme. Peut-être aurait-il élé touché de mon humilité, avant que do s’abaisser jusqu'à se mettre à genoux devant moi. La bonté avec laquelle il se proposait de me recevoir aurait pu croître un ma faveur; mais que la resolution où il était de céder à la fin justiGe mes amis, du moins â leurs propres yeux! que cette résolution me condamne ! Ah! pourquoi les avis de ma tante (je nie les rappelle à présent ) étaient-ils si réservés et si obscurs 1 Aussi, mon dessein était de la revoir après l’entrovue, et peut-être alors se serait-elle expliquée. O l’artificieux , le dangereux Lovelacc ! Cependant , je suis obligée de le dire encore , c'est moi qui dois porter tout le blâme de b funeste entrevue.
Mais luin, loin do moi toute vaine récrimination! Loin, dis-je, parce qu'ello est vaine! Il ne me reste que de m’ envelopper dont le manteau île ma propre intégrité , et de me consoler par l’innocence de mes intentions. Puisqu'il est trop tard pour jeter les yeux en arrière , ma seule ressource est de recueillir toutes mes forces pour soutenir les coups de la Providence irritée et pgur faire tourner du moins k ma correction des épreuves qu'il ne m’est plus possible d’éviter.
Joignez-vous à moi dans celte prière, ma tendre et fidèle miss llowe. cour votre propre honneur et pour celui do notre liaison, de peur qu’une chute plus profonde de la part de votre malheureuse amie ne jette de l'ombre sur une amitié qui n'a jamais rien eu de frivole, et dont la base est notre mutuelle utilité dans les plus importantes occasions, comme dans les plus légères.
Clarisse Harlovk.