M. LO VELA OS, A R. BELFORD
Mardi, 15 avril.
Tout est en mouvement pour notre départ. D’où viennent les baltemens do cœur que j'éprouve ? Quel pressentiment m’agite? Je suis résolu d’être honnête, et celte idée augmente l'étonnement que me causent des agitalious si peu volontaires. Mon cœur est un traître ; il a toujours été tel, je crains qu’il ne le soit toujours. C’est une joie si vive, lorsqu’il touche au succès de quelque malice I J’ai si peu d’empire sur lui 1 Ma lête , d’ailleurs, est si naturellement tournée à favoriser ses inclinations. N'importe ; je veux soutenir un assaut contre toi, vieil ami : et si tu es le plus fort dans cette occasion, je ne te disputerai jamais rien.
La chère personne ne cesse point d’être extrêmement faible et abattue. Tendre fleur! Qu’elle est peu propre à résister aux vents impétueux des passions, et aux emportemens de l’orgueil et de l’insolence I A couvert jusqu'à présedt sous les ailes d’une famille dont elle n’avait reçu que des témoignages de tendresse et d'indulgence , ou plutôt des adorations ; accoutumée à reposer sa tête sur le sein de sa mère !
CLARISSE BARLOVE.
Telle fut ma première réflexion, arec un mélange de pitié et d'amour redoublé, lorsqu’à mon retour je trouvai cette charmante fille à peine revenue de plusieurs longs évanouissemens, où l’avait jetée la lettre de son exécrable sœur ; la tète appuyée sur le sein de la fermière , elle était noyée dans ses plours. Que la douleur avait de charmes sur son visage! Ses yeux, qui se tournèrent vers moi lorsqu'elle me vit entrer, semblaient demander ma protection. Serais-je capable de lui manquer? J’espère que non. Mais , loi , misérable Belford, pourquoi m'avoir mis dans la tète qu’elle peut être vaincue? et n'esl-elle pas coupable aussi d'avoir pensé si tard, et avec tant de répugnance, à mettre sa confiance dans mon honneur ?
Mais, après tout, si sa faiblesse et ses langueurs continuent dans cet excès, ne suis-je pas menacé, en l'épousant, de ne voir tomber entre mes bras qu’une femme vaporeuse ? Je serais doublement perdu. Ntmqu’après les deux ou trois premières semaines je me propose d'ètre fort assidu auprès d’elle ; mais lorsqu'un homme a passé l’espace de quinze jours, dans ses premiers transports, à voltiger de fleur en fleur, comme une laborieuse abeille, et qu’il pourrait prendre du go&t pour sa maison et pour sa femme, crois-tu qu’il ne soit pas insupportable d'ètre reçu par une Niobé, dont il commence à sentir la froideur ?
Que le ciel rende la santé et la vigueur à ma charmante I C'est la prière que je lui fais à toute heure. Il faut bien qu'un hommo qui se destine à elle , puisse reconnaître si elle est capable d'aimer autre chose que son père et sa mère.Macrainteest qu'il ne dépende toujours d’eux de diminuer le bonheur de son mari ; les haïssant d'aussi bonne foi que je fais, je suis extrêmement choqué de cette réflexion. Dans plusieurs points je vois en elle plus qu’une femme. Dans d’autres , qui lui sont propres , je vois un ange; mais, dans d’autres aussi, je ne vois qu’une poupée. Tant de regrets pour son père 1 Tant de passion pour sa famille ! Quel sera le rôle d'un mari, avec une femme de cette trempe ? A moins , peut-être , que ses parens ne daignent se réconcilier avec elle, et que celte réconciliation soit durable.
Ma foi, il vaut infiniment mieux, et pour elle et pour moi, qua nous renoncions au mariage. Quelle délicieuse vie que celle d’un amour libre, avec une fille comme elle ! Ah ! si je pouvais lui en inspirer le .goût ! Des craintes, des inquiétudes , des jours orageux, des nuits interrompues, tantôt par le doute d’avoir désobligé, tantôt par une absence qu'on craint da voir durer toujours I Ensuite quels transports au retour, ou dans une réconciliation 1 quels dédommagemens 1 quelle douce récompense ! une passion de cette nature entretient l’amour dans une ardeur continuelle. Elle lui donne un air de vie qui ne s'affaiblit jamais. L'heureux couple, au lieu d’être assis , de rêver, de s’endormir chacun au coin d'une cheminée, dans une soirée d’hiver , parait toujours neuf l’un à l'autre, et n’est jamais sans avoir quelque chose à se dire.
Tu as vu, dans mes derniers vers, ce que je pense de cetétat. Lorsque nous serons à Londres, je veux les laisser, comme sansdessein, dansquelque endroit où elle puisse les lire ; c’est-à-dire , néanmoins si je n'ob- «ieus pas bientôt son consentement pour aller à l'église. Elle y apprendra quelles sont mes idées sur le mariage. Si je vois qu’elle ne s’en offense point, ce sera un fondement sur lequel je me réserve le soin de bâtir.
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Combien de fillos se sont laisse entraîner, qui auraient été même à couvert de l'attaque, si elles avait marqué le ressentiment convenable lorsqu’on it mis le siège devant leurs yeux ou leurs oreilles T>ll m’est arrivé d'en assiéger plus d'une par un mauvais livre, par une citation hasardée, ou par une peinture indécente : et celles qui n'en paraissaient point offensées, ou qui se contentaient de rougir, surtout si je les voyais sourire et lorgner, nous avons toujours complé , le vieux Satan et moi, qu’elles étaient à nous. Que d'avis salutaires je serais en élat de donner à ces friponnes, si je le |ugeais à propos t Peut-être leur offrirai-je quelque jour des leçons , moins par vertu queparenvie, lorsque la vieillesse m’aura fait perdre le goilt de la rulupié.
Mardi au aoir.
Si vous êtes b Londres le jour que nous y arriverons , vous ne serer pas long-temps sans me voir. Ma charmante se trouve un peu mieux. Ses yeux me l'apprennent ; et sa voix harmonieuse, que j'entendais à peine la dernière fois que je l’avais vue, recommence à faire le charme de mes oreill' s. Mais point d’amour, point de sensibilité. Il ne faut pas penser, at oc elle, à ces libertés innocentes (du moins dans leurs coutmencemens, car lu sais qu'elles conduisent toujours à quelque chose] qui adoucissent, nu si lu veux, qui amollissent le ettur do ce sexe. Je trouve cette rigueur d'autant plus étrange, qu'elle ne désavoue plus la préférence dont elle m'honore, et qu’elle ale cœur capable d'une profonde tristesse. La tristesse attendrit , énerve. Une âme affligée tourne la vue autour d’elle, implore eu silence l.i consolation qui lui manque, et ne se détend guère d’aimer son consolateur.