LETTRE CXLVI
R. love lace, a H. BELFORD.
Lundi, Il «vril.
Le destin, mon cher Belford, frame une toile bien bizarre pour ton ami ; et je commence à craindre de m'y voir enveloppé, sans pouvoir l’éviter.
Je travaille depuis long-temps, tantôt à la sappe, comme un rusé mineur, tantôt, comme un oiseleur habile, étendant mes filets, et m’applaudissant de mes inventions, pour faire tomber absolument cette inimitable fille entre mes bras. Tout paraissait agir pour moi. Son frère et ses oncles n’étaient que mes pionniers. Son père faisait tonner l’artillerie par ma direction. Madame liowe était remuée par les ressorts que je conduisais. Sa fille donnait le mouvement pour moi, et se figurait néanmoins combattre mes vues. La chère personne elle-même avait déjà la tête passée dans mon piège, sans s'apercevoir qu'elle y était prise , parce que mes machines n’étaient pas sensibles autour d'elle. En un mot, lorsqu'il ne manquait rien à la perfection de mes mesures, te serait-il tombé dans l'imagination que je fusse devenu mon ennemi, et que j’eusstf pris parti pour elle contre moi-même ? Aurais-tu jugé que j'abandonnerais mon entreprise favorite, jusqu’à lui offrir de l'épouser avant son départ pour Londres, c’est-à-dire, jusqu'à rendre toutes nies opérations inutiles?
Lorsque tu seras informé de ce changement ; ne penseras-tu pas que c’est mon ange noir qui me joue, et qui s’est mis dans la tête de me précipiter dans le lien indissoluble, pour être plus sûr de moi, par les tratugressiunt complexe t auxquelles il m’excitera infailliblement après mon mariage, que par les péchés simples que je me permets depuis si longtemps, et pour lesquels il craint que l'habitude ne devienne une excuse?
Tu seras encore plus surpris, si j’ajoute que, suivant toute apparence, il y a quelque traité de réconciliation commencé entre les anges noirs et
5J& CLAIrtWtf HAVftOVfc.
les blancs : car ceux de ma charmante ont changé dans un instant toutes ses idées, et l’ont portée, contre mon attente, a reconnaître qu'elle m'honore d’une préférence dont elle rte m’avait point encore fait l’aveu. Elle m’a même déclaré qu’elle se propose d’être à moi, sans les anciennes conditions. Elle me permet de loi parier d’amour, et de- l'irrévocable cérémonie. Cependant, antre sujet d'admiration ! Blin veul que cette cérémonie soit différée. Elle est déterminée à partir ponrl.ondfas, et même à se loger chez la veuve.
Mais tu me demandes, sans doute, comment ce changement est arrivé? Toi, Lovelace, me diras-tu, nous savons qne tu le plais aux opérations surprenantes ; mais nous ne te connaissons pas le don de miracles. Comment l’y es-tu pris pour arriver à ce point ?
Je vais te l’apprendre. J etais en danger du perdre pour jamais la charmante Clarisse. Elle élait prête à prendre son essor vers les deux, c’està-dire, vers son élément naturel. U (allait quelque moyen puissant, un moyen extraordinaire, pour la retenir parmi les ôlres do notre espèce. Quel moyen plus efiicacu que les tendres sons do l’amour et l’offre du mariage! de la part d’un homme qui n’est pas haï, pour fixer l’attention d’un jeune coeur qui souffre de ses incertitudes, et quia désiré impatiemment d’entendre une proposition si douce ?
Voici l’aventure en peu de mots. Tandis qu’elle refusait de m’avoir la moindre obligation, et que sa üerlé me tenait éloigné, dans l’espérance que le retour de son cousin la rendrait absolument indépendante de moi; méoontenleau fond de me voir tenir mes passions en bride, au lieu de les abandonner à la censure, elle écrit une lettre, pourpresserla réponsede sasaur à une autre lettre, par laquelle sacrainto mêmede m’être obligée et sa passion pour l’indépendance lui avaient fait demander ses habits, et d’aulres commodités qu’elle avait laissées au chtlleau d'Harlove. Que reçoit-elle ? une réponse outrageante, et plus horrible encore par la nouvelle qu’elle contenait d’une malédiction dans les formes, prononcée de la bouche d’un père, contre nne flllo qui mérite toutes les bénédictions du ciel et de la terre. Mille fois maudit, le sacrilège vieillard qui n’a pas craint la fondre en maudissant le modèle de toutes les grâces et de toutes les vertus 1 et malédiction au double, sur l’organe de celte nouvelle détestable, sur l’envieuse, l’indigne Arabclle!
J’étais absent à l’arrivée de cette lettre. A mon retour, je trouvai la digne Clarisse qui n’ciait revenue de plusieurs évanouissemens que pour y relomber sans cesse et qui tenait tous les assislans dans le doute de sa vio. On avait dépêché de tous côtés pour me trouver. 11 n’est pas surprenant qu’elle eût élé si touchée ; elle, dont le respect excessif pour son cruel tyran de père lui faisait atiacher la plus affreuse idée à sa malédiction, surtout, comme je l’appris par ses gémissemens aussitôt qu’elle fut en élat de parler, à une malédict on qui s'étendait à ce monde et à l’autre. Que n’est-elle tombée au même instant sur la tôle de celui qui l’a prononcée, par un accès de quelque mal violent qui devait le prendre à là gorge et l’étouffer sur-le-champ, pour servir d’exemple à tous les pères dénaturés!
N’aurais-je pas été le dernier des hommes, si, dans une occasion dè celte nature, je ne m’étais pas efforcé da la rappeler à la vie, par toutes sortes de consolations, de vœux, de caresses, et par toutes les offres que je crus capables de lui plaire? Mon empressement eut d’heureux effet».
r.wWSé* ifAttoVfc 53$
Je laf rendis plue qu’ofi' office de père ; câf elle m'eill’ oMightlon d'une vie que son pèt<è barbare lu» avait presque fttée. Comment ne chérirais-je pas mon propre ouvrage? Je pariais de bonne foi, lorsque je lui offrais de l'épouser, et mon ardeur à 'demander que la célébration ne fût pasdlfférée était une ardeur réelle. Mais son eltréme abattement, mêlé d'une délicatesse qu’elle conservera, je n’en doole point, jusqu'au dernier soupir, lui ont fait refuser le temps, quoiqu’elle cons'-nte 4 la solennité; car elle m'a dit : « qu’étant abandonnée do tout le monde, il ne lui restait plus d’autro protection que la mienne.* Tu vois, par ce discours mémo; que je lui ai moins d'obligation de cette faveur qu'à la cruauté de ses amis.
Elle n'a pas manqué d’écrire à missHowc, pour l’informer de leur barbarie ; ma» elle ne lui a point marqué le misérable état de sa santé, bans la faiblesse où elle est. ses alarmes du cêté de son stupide frère lui font désirer d’étre 4 Londres. Sans cei accident, et, ce que iti auras peine 4 croire, sans mes persuasions, qui viennent de l'état où je la vois, elle seraù partie dès aujourd’hui, mais s'il ne lui arrive rien de plus fâcheux , le jour est fixé à mercredi.
Deux mots je l’en prie, sur ta grave prédication. « Tu commences 4 trembler sérieusement pour la belle ; et c'est uri miracle, dis-tu, si elle rw résiste. Avec la connaissance q te nous avons de ce sexe, tu craindrais, à ma place, de pousser plus loin l’éprouve, dans la crainUs du succès! » El dans un autre endroit : « Si tu plaides, me dis-tu, pour le mariage, ce n’est point par un goût q le tu aies à te reprocher pour cet état. »
Plaisant avocat! Tu n’aS jamais été heureux dans tes raisonnemens. Toutes les pauvretés rebattues dont ta lettre est remplie en faveur de l’étal conjugal, ont-elle9 autant de force que cet aveu doit en avoir contre ta propre thèse? Tu prends beaucoup de peine 4 mo convaincre que dans la disgrâce et les chagrins où cette belle personne est comme ensevelie ( lu m'avoueras, j’espère , qho d’est la faute de ses implacables parens et non la mienne), l’épreuve que je me propose est injuste. Moi, je te demande si l’infortune n’est pas' le creuset de la vertu ? pourquoi veux-tu que mon estime ne porte pas sur un mérite éprouvé ? Mon intention u’esl-tclle pas de la récompenser par le mariage, si elle résiste à l'épreuve? Il est inutile de me jeter dans des répétitions. Relis, beau raisonneur, relis ma longue lettre du 13. Tu trouveras que je détruis d'avance toutes les objections, jusqu'à la dernière syllabe.
Cependant ne me crois pas fâché contre toi. J'aime l'opposition. Comme lo feu est l’épreuve de l'or, et la tentation celle de la vertu, l'opposition est celle de l'homme d'esprit. Avant quetu te fusses érigé en avocat de la belle, n’ai-je pas' mis dans ta booche quantité d'objections contre' mon entreprise ; uniquement pour me relever moi-méme, en te prouvant que tu n’y entends rien? à peu près comme Homère forme des- champions et leurdouner des noms terribles pour leur faire casser la tète par ses héros.
Prends néanmoins une bonne fois cet avis pour règle Il faut être bien sûr d’avoir raison, lorsqu’on entreprend de corriger son maître. »
Mâts, poor revenir à mon sujet, observe avec moi que de quelque minière que mes vues puissent tourner, cette lettre violente, que ma charmante a reçue de sa sœur, avance mes progrès au moins d'itn mois. Je'
puis à présent, comme je te l'ai fait entendre, parler d'amour et de mariage, sans craindre aucune censure, sans être borné par des restrictions; et de rigoureuses lois ne font plus ma terreur.
C’est dans cette douce familiarité que nous partirons pour Londres. La fille aînée de madame Sorliogs accompagnera ma belle dans la chaise, et je les escorterai à cheval. On craint extrêmement le complot de Singleton. On m’a lait promettre une patience d'ange, s’il arrive quelque chose sur la route. Mais je suis certain qu’il n'arrivera rien. Une lettre que j'ai reçue aujourd'hui de Joseph, m'assure que James Harloroa déjà quitté son stupide projet, à la prière de tous ses amis, qui en redoutent les suites. Cependant c'est une affaire à laquelle je ne renonce pas de même, quoique l'usage que j’en puis faire ne soit pas encore décidé dans ma tête.
Ma charmante m'apprend qu’on lui promet ses habits. Elle espère qu’on y joindra ses pierreries, et quelque argent qu'elle a laissé derrière. Mais Joseph m’écrit que ses habits seuls lui seront envoyés. Je me garde bien de l’en avertir. Au contraire, je lui répèto souvent qu’elle ne doit pas douter qu’on ne lui envoie tout ce qu’elle a demandé de personnel. Plus son attente sera trompée de ce cêté-là, plus il faut qu'elle tombe dans ma dépendance.
Mais, après tout, j'espère trouver la force d’étre honnête, pour une fille d’un mérite si distingué, Que le diable t'emporte , avec l'idée que tu es venu m'inspirer mal à propos qu'elle pourrai: bien succomber 1...
Je t’entends. Si mon dessein, diras-tu, est d'être honnête, pourquoi ne pas renoncer à l'affaire de Singleton, comme son frère?
S'il faut te répondre, c’est qu’un homme modeste, qui se défie toujours do ses forces, doit se réservor une porte pour fuir. Ajoute , si tu veux, que, lorsqu’on s’est rempli d’un dessein, qu'on se trouve forcé d’abandonner par quelque bonne raison, il est bien difficile de n’y pas revenir aussitôt que l’obstacle cesse.