‹ Clarisse HarloveChapitre 13 sur 127 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

UISS <.!.* RISSE IIAHLOVE. A MISS MO» K.

SU février, au malin.

Ma tante, qui a passé ici la nuit, m'a (ait une visite ce matin dés ia pointe du jour. Elle m'a dit qu’on m’avait laissée hier expiés avec mon père, pour lui douuer la liberté de ino déclarer qu'il s'attend à l’obéissance ; mais qu’il convenait de s'èlrc emporté au delà de son dessein, en se rappelant quelque chose que mon frère lui avait dit à mon désavantage. et par son impatience à supposer seulement qu’un esprit aussi doux que je l'avais paru jusque aujourd'hui, ontreprit de disputer ses volontés sur un point où ma complaisance devait être d'un si grand avantage pour toute la famille.

Je comprends, par quelques mots qui sont échappés à ma tante, qu’ils comptent entièrement sur la flexibilité de mou caractère. .Mais ils pourraient bien se tromper; car, eu m'examinant moi-même avec beaucoup de soin, je ponse réellement que je tiens autant de la famille du mon père que de celle de ma mère.

Mon oncle Jules n’est pas d'avis, à ce qu'il semble, qu'on me pousse à l'extrémité. Mais sou neveu, que je ne dois pas trop nommer mou frère, engage sa parole, que l'égard que j'ai pour ma réputation et pour mes principes m'amènera rondement au devoir, c’est sou expressiou. Peutêtre aurais-je raison de souhaiter qu’on ue m'eât point informée de celte circonstance.

Le conseil de ma tante est que je dois me soumettre, pour le présent, à a défense qu’on m’a signifiée, cl recevoir les soins de M. Suintes. J'ai reusé absolument le dernier de ces deux point-, au hasard, lui ai-je dit,

CLARISSE IIARLOVE.

de toutes les conséquences. A l’égard de la défense des visites, je suis résolue de m’y conformer; mais pour celle qui regarde notre correspondance, il n’y a que la menace d’intercepter nos lettres qui puisse me la faire observer. Ma tante est persuadée que cet ordre vient de mon père, sans que ma mère ait été consultée ; et qu'il ne s’y est déterminé que par considération pour moi, dans la crainte, à ce qu'elle suppose, que je ne l’offense mortellement, poussée par les conseils d’autrui ( c’est de vous sans doute, et de miss Lyod, qu’elle veut parler ) plutôt que par ma propre inclination ; car elle m’assure qu’elle parle encore de moi avec bonté, et môme avec éloge.

Voilà de la tendresse ! voilà de l'indulgence ! Et cela pour empêcher une fille opiniâtre de se précipiter dans la révolte et de se perdre entièrement, comme ferait un bon prince pour des sujets mal affectionnés. Mais toutes ces sages mesures viennent de la prudence de mon jeune homme de frère. Un conseiller sans tête, et un frère sans cœur!

Une je pourrais être heureuse avec tout autre frère que M. James Harlove, et avec toute autre sœur que sa soeur? Ne vous étonnez pas, ma chère, que moi, qui vous reprochais ces sortes do libertés à l’égard de mes parons, jo sois aujourd'hui plus rebelle que vous n’avez été désobligeante. Je no puis supporter l'idée d'être privée du plus doux plaisir de ma vie ; car c’est le nom que je donne à votre conversation, de bouche ou par lettres. Et qui pourrait soutenir d'ailleurs de se voir la dupe de tant de bas artifices, qui opèrent avec tant de hauteur et d'arrogance ?

Mais vous sentez-vous capable, ma chère miss llowe, de condescendre à une correspondance secrète avec moi ? Si vous le pouvez, je me suis avisée d’un moyen qui m’y paraît fort propre.

Vous devez vous souvenir de l’allée Vertu (c'est ainsi que nous la nommons ) qui règne le long du bûcher, et de la basse-cour où je nourris mes bantains, mes faisans, et mes paons: ce qui m'y conduit ordinairement deux fois le jour, parce que ces animaux me sont d'autant plus agréables que mon grand-père les a recommandés à mes soins; et cette raison me les a fait transporter ici depuis sa mort. L'allée est plus basse que le rez-de-chaussée du bûcher; et du côté de cet édilice, les ais sont pourris en plusieurs endroits jusqu'à deux ou trois pieds do terre, llannah peut se rendre dais l'allée, et faire une marque de craie au dessus du lieu où l'on pourra placer une lettre ou un paquet, sous quelques pièces de bois. 11 ne sera pas diflicile de ménager un endroit propre à recevoir nos dépôts de part et d'auire.

Je viens moi-même de visiter le lieu, et jo trouvo qu'il répond à mes vues. Ainsi votre lidèle Robert peut, sans s’approcher du château, et feignant de pa-ser seulement par l'allée Verte, qui conduit à deux ou trois métairies (sans livrée s'il vous plah). prendre aisément mes lettres et laisser aussi facilement les vôtres. Cet endroit est d'autant plus commode, qu’il n'est guère fréquenté que de moi-même ou d'ilannali, par le molif que j'ai du . C'est le magasin général du bois, cor le bûcher d'usage ordinaire est plus proche do la maison. Comme on en a séparé un coin, pour servir de juchoir à mes oisraux, llannah ou moi no manquerons jamais de prétexte pour y enlrer. Essayez, ma chère, le succès d'une lettre par celte voie, et donnez-moi votre avis sur la fâcheuse situation où je me

CLARISSE 1IAHL0VE.

trouve, car je ne puis lui donner un meilleur nom. Marquez-moi quelle opinion vous avez de l'avenir, et ce que vous feriez si vous étiez dans le même cas.

Mais je vous avertis d'avance que votre sentiment ne doit pas être farorabloà M. Solmes. Il est néanmoins très vraisemblablo que sachant le pouvoir que vous avez sur moi, ils s'efforceront de faire entrer votre mère dans leurs intérêts, pour vous engager vous-même à le favoriser.

Cependant, sur une seconde réflexion, je souhaite que si von» penchez de son côté, vous m'écriviez naturellement tout ce que vous pensez. Déterminée comme je crois l’être, et comme je ne puis m’en empêcher, je voudrais du moins lire ou écouler avec patience ce qu'on peut dire pour le parti opposé. Mesaltentions ne sont pas aussi engagées (non, elles ne le sont pas... Je ne sais pas inoi-même si elles le sont,) en faveur d’un autre, que quelques uns de mes amis le supposent, et que vous-même, donnant l’essor à votre vivacité après ses dernières visites, vous avez affecté de le supposer. Si j’ai quelque préférence pour lui, il la doit moins à des considérations personnelles qu'au traitement qu'il a reçu et qu'il a souffert par rapport à moi.

J’écris quelques lignes do remerciement à votre more, pour toutes scs bonlés dans les heureux inomens que j'ai passés chez vous, (.lue jo crains de no les voir jamais renaître! Hile voudra biennie pardonner de ne lui avoir pas écrit plus tôt.

Si le porteur était soupçonné, et qu'on allât jus |u'à l’examiner, il n'aurait qu'à montrer celte lettre, comme la seule dont il serait chargé. A combien d'inventions et d'artifices une injuste et inutile contrainte nw donne-t-elle pas occasion? J'aurais en horreur cos correspondances clandestines si je n'y étais pas forcée. Elles ont une si basse, une si pauvre apparence à mes propres yeux, que j'ai peine à m'imaginer quo vous vouliez y prendre part.

Mais pourquoi se hâte-t-on, comme j'en ai fait aussi mes plaintes à ma tante, de me précipiter dans un état que je respecte, mais pour lequel j’ai peu de penchant? Pourquoi mon frère, qui est plus âgé que moi de taut d'années, et qui a tant d'impatience de me voir engagée., ne s'engage-t-il pas le premier? Pourquoi du moins ne pense-t-on pas a pourvoir ma sueur avant moi? Je liais par ces inutiles exclamations.

Clarisse IUrlove.

Page 1