‹ Clarisse HarloveChapitre 17 sur 127 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

MISS CLARISSE IIARLOVE, A MISS 1I0WE

Jeudi au soir, i mars.

En portant au lieu du dépût ma lettre précédente, qui était commencée d’hier, mais que diverses interruptions ne m’ont permis d’achever qu’aujourd'hui, llannah vient de trouver celle que vous m’avez écrite ce main. Je vous rends grâces, ma chère, de cette diligence obligeante. Quelques lignes, quo je me hâte de jeter sur lo papier, arriveront peut-être assez lût pour vous être portées avec les autres. Cependant olles ne' contiendront que mes reinerciemens et quelques réflexions sur lo redoublement de mos craintes.

11 faut que je demande ou quo je cherche l’occasion d’entretenir ma mère, pour l’engager à m’accorder sa médiation ; car si je souffre plus long- temps qu’on donne le nom de timidité à mon antipathie, je suis en danger de me voir fixer le jour. Des sœurs ne devraient-elles pas avoir l’une pour l’autre des sentimens de soeur? Ne devraient-elles pas faire cause commune, dons une occasion do cette nature, et la regarder comme la cause de leur sexe? Cependant, on m’informe que la mienne, pour entrer dans les intentions de mon frère, et de concert sans doute avec lui, a proposé en pleine assemblée, avec une chaleur qui lui est particulière lorsqu’elle s’est mis quelque chose en tête, de me fixer absolument un jour, et de inc déclarer quo si je refuse de me soumettre, ma punition ne sera rien moins que la porte do mon bien et de l’affection do tous mes proches.

Elle n’a pas besoin d’être si officieuse. Le crédit de mon frère suffit sans le socours du sien, car il a trouvé le moyen do liguer contre moi toute la famille. A l’occasion apparemment de quelque nouvelle plainte, ou de quelque découverte qui concerne M. Lovelace (j’ignore à l’occasion de quoi), ils so sont engagés tous, ou doivent s’engager l’un h l’autre, par un écrit signé (hélas! ma chère, que vais-je devenir?), de l’emporter en faveur de M. Solmcs, pour le soutien, disent-ils, de l’autorité de mon père, et contre Lovelace, en qualité de libertin et d’ennemi de la famille, c’est-à-dire aussi, ma chère, contre moi. Politique bien mal entendue, qui leur fait joindre dans un même intérêt deux personnes qu’ils veulent éloigner pour jamais l’une de l’autre.

Le témoignage de l’intendant n’a pas été trop i son avantage, et se trouve non seulement confirmé, mais aggravé même par le récit de madame Fortescue. Anjourd’hui mes amis ont acquis de nouvelles lumières, et d’une nature si odieuse (s’il en faut croire co que la servante de ma sœur a dit h la mienne) qu’il demeure prouvé que c’est le plus méchant

CLARISSE Ï1ARL0VL.

de tous les hommes. Mais que m’importe à moi qu’il soit bon ou méchant? Que le part y prendrais-je. si je n’étais pas tourmentée par ce Solmes? O ma chère ! que je le hais du crtté sous lequel il m’est proposé! Pendant ce temps-là, ils sont tous effrayés de M. Lovelace; et ce qu’il yja d'étrange, ils ne craignent point de l’irriter! Quel est mon embarras, de me trouver dans la nécessité de correspondre avec lui pour leuriintérét 1 Me préserve le ciel d’être poussée si loin par leur violence obstinée, que cette correspondance devienne jamais nécessaire pour le mien. Mais croyez-vous, ma chère, qu'ils ne puissent pas revenir de leur résolution? De ma part, c’est une chose impossible. Je commence à sentir que les esprits les plus doux sont les plus déterminés, lorsqu’ils se voient persécutés avec tant de cruauté et d’injustice : la raison, sans doute, c'est que n’ayant pas pris leur parti légèrement, leur délibération même les rend inébranlables. Lorsqu’on a l'évidence pour soi, on ne souffre pas sans impatience de se voir rappelé aux contentions et aux disputes.

Une interruption m'oblige de finir avec un peu de précipitation, et même avec une sorte d'effroi.

Clarisse IUrlove.

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