‹ Clarisse HarloveChapitre 18 sur 127 · LETTRE XV · texte numérisé non relu

LETTRE XV

miss iiovre, a miss Clarisse harloye.

Vendredi, 3 mars.

Vos deux lettres me sont remises ensemble. Il est bien malheureux pour vous, ma chère, puisque vos amis veulent vous voir mariée, qu’un mérite tel que le vfllro soit recherché par une succession d’indignes sujets, qui n'out que leur présomption pour excuse.

Voulez-vous savoir pourquoi ces présomptueux ne paraissent pas aussi indignes qu’ils le sont aux yeux do vos amis? C’est que vos amis ne sont pas aussi frappés do leurs défauts que d’autres le pourraient être; et pourquoi? llasardcrai-jo do vous le dire? C’est qu'ils leur trouvent plus de ressemblance avec eux-mêmes. La modestie, après tout, peut y avoir aussi quelque part; car le moyen pour eux de se figurer que leur nièco ou leur smur (je ne remonto pas plus haut, dans la crainte de vous déplaire) soit un ange? Mais où est l’homme à qui je supposo une juste défiance de lui-même, qui ose lever les yeux sur miss Clarisse llarlovo avec quelques espérances, ou avec d’autres sentimens que le désir? Ainsi les téméraires et les présomptueux, qui no s'aperçoivent point de leurs défauls, ont la hardiesse d’aspirer, tandis que le mérite modesto est trop respectueux pour ouvrir la bouche. De là les persécutions de vos Symmes, de vos Byrons, de vos Mullins, de vos Wyerleys et de vos Solmes, autant de misérables qui, après avoir examiné lo resta de votre famille, n’ont pas dù désespérer de lui (airo agréer leur alliance. Mais d’eux H vous, quelle insupportable présomption !

Cependant j’appréhendo que toutes vos oppositions ne soient inutiles Vous serez sacrifiée à cet odieux personnage. Vous y consentirez vousmême. Je connais voire famille ; elle ne résistera point à l’amorce qui lui est présentée. O ma chère, ma tendre amie! tant de charmantes qualités. un mériio si supérieur, seront donc ensevelis dans ce détestable mariage ! Votre oncle répète à ma mère que vous devez être soumise à

CLARISSE IIARLOVE.

leur aulorilé. Autorilé! N'est-ce pas un terme bien imposant dans la bouche d'un petit esprit, qui n’a d'autre avantage que d’être né trente ans plus têt qu’un autre ! Je parle de vus oncles ; car l’autorité paternelle doit être sacrée 1 Mais les pères mêmes ne devraient-ils pas mettre de la raison dans leur conduite?

Cependant, ne vous étonnez pas de la barbarie avec laquelle votre sœur en use dans cette affaire. J'ai une particularité curieuse h joindre aux motifs qui gouvernent votro frère, et qui éclaircira les dispositions de votre sœur. Ses yeux, comme vous l’avez avoué, furent éblouis d’abord de la figure et de la recherche de l'homme qu'elle prétend mépriser, et qui l’honorc certainement d’un souverain mépris. Mais vous ne nous avez pas dit qu’elle en est encore amoureuse. Bell a quelque chose de bas, jusque dans son orgueil , et rien n’est si orgueilleux que Bell (1). Elle a fait confidence de son amour, du trouble qui la suit pendant le jour, qui l’empêche de dormir la nuit , et qui est pour elle un aiguillon de vengeance, ît sa favorite Betty Barnes. S’abandonner à la langue d’une servante! Pauvre créature! Mais les petites âmes qui se ressemblent ne manquent point de se rencontrer et do se mêler comme les grandes. Cependant elle a recommandé le silence h cette fllto; et, par le moyen de la circulation femelle (comme Lovelace a eu l’impertinence de Papier dans une autre occasion, pour jeter du ridicule sur notre sexe), Betty, qui a voulu se faire honneur d’avoir été digne d'un secret, ou qui a pris plaisir à s'emporter contre ce qu’elle nomme la perfidie do lovelace, l’a dit à une de ses confidentes; cette confidente l’a rapporté à la femme de chambre de miss Loyd, qui l’a dit à sa maîtresse. Miss Loyd me l’a dit, et moi, je vous l’apprends, pour en faire l’usage qu’il vous plaira. A présent, vous ne serez pas surprise de trouver dans miss Bolla une implacable rivale plutôt qu’une sœur affectionnée ; et vous vous expliquerez à merveille les termes de sorcellerie, de sirène, et d’autres expressions qu’on a lâchées contre vous, aussi bien que l’empressement de fixer un jour pour vous sacrifier h Solmcs, en un mot, toutes les duretés et les violences que vous avez essuyées. Quelle plus douce vengeance, et contre Lovelace et contre vous, que de faire marier sa rivale à l’homme que sa rivale hait , et de l’empêcher par là d’être à l’homme dont elle est amoureuse elle-même et qu’elle soupçonne sa rivale d’aimer ! On a vu souvent employer le poison et le poignard dans les fureurs de la jalousie et de l’amour méprisé. Vous étonnerez -vous que les liens du sang soient sans forccdonsla mêmeoccasion, ctqu’unesœur puisse oublierquVUe est sœurT

C’est ce motif sccict fd’autant plus puissant que l’orgueil y est trop intéressé pour l’avouer), joint à de vieux sentimensd’envio et à tous les autres motifs généraux que vous m’avez expliqués, qui, depuis que je les connais, me remplit d’appréhensions pour vous. Ajoutez qu’il est secondé par un frère qui a pris l’ascendant sur touto votre famille, et qui est engagé par ses deux passions dominantes, l’intérêt et la vengeance, à vous perdre dans l’esprit de tous vos proches ; qu’ils ont tous deux l’oreille de votre père et do vos oncles, qu’ils ce cessent pas do leur interpréter mal toutes vos actions et tous vos discours, et qu’ils ont dans la rencontre et dans les mœurs de M. Lovelace Hn champ continuel pour s'entendre. O ma chère 1 comment pourriez-vous résister à tant d’attaques réunies? Je suis sûre, hélas! trop sùro qu’ils terrasseront un caractère

(1) Diminutif de Bella, comme Bella dArabella.

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aussi doux que le vôtre, peu accoutumé à la résistance, et je vous le dis tristement, vous serez madame Solroes.

Il vous sera aisé de deviner en même temps d’où est venu le bruit dont je vous ai touché quelque chose dans une de mes lettres ; que la soeur cadette avait dérobé le cœur d’un amant à son aînée. C'est Betty qni a dit aussi que ni vous ni M. Lorclace, vous n'en aviez pas usé fort honnêtement avec sa maîtresse. N'ètes-vous pas bien cruelle, ma chère, d’avoir dérobé h la pauvre Uella le seul amant qu'elle ait jamais eu, et cela daas l'instant qu'elle s'applaudissait d'avoir eu l’occasion, non seulelemeut de suivre le penchant d'un cœur si susceptible, mais encore de donner un exemple aux personnes renchéries de son sexe (entre lesquelles elle me faisait sans doute l'honneur do me mettre au premier rang) pour leur apprendre à gouverner un homme avec des rênes de soie 1

Mais reprenons; il ne me reste aucun doute d« leur persévérance en faveur de ce misérable Solmes, non plus que du fond qu’ils croient pouvoir faire sur la douceur de votre caractère, et sur les égards que vous aurez pour leur amitié et pour votre propre réputation. C'est à présent que jo suis plus convaincue que jamais de la sagesse du conseil que jo vous ai donné autrefois, de conserver tous vos droits sur la terre que votre grand-père vous a léguée. Si vous m’aviez écoulée, vous vous seriez assurée du moins une considération extérieure de la part de votre sœur et de votre frère, qui les aurait forcés de renfermer dans leur cœur l'envie et la mauvaise volonté qu’ils font éclater avec si peu de ménagement.

Il faut que je louche encore un peu celle corde. N'observez-vous pas combien le crédit de votre frère l'a emporté sur le vétre, depuis qu’il possède une fortune considérable, et depuis que vous avez fait naître à quelques uns d'entre eux le désir de conserver la jouissance de votre terre, si vous ne vous soumettez pas à leurs volontés T Je connais tout ce qu’il y a de louable dans vos motifs ; et qui n'aurait pas cru que vous pouviez donner votre confiance à un père dont vous étiez si tendrement aimée? Mais si vous aviez été dans la possession actuelle de celle terre; si vous y aviez fait votre demeure avec votre fidèlo Norton, dont la compagnie aurait servi de protection à votre jeunesse, croyez-vous que votre frère ne vous eût pas ménagée davantage? Je vous disais, il n’y a pas longtemps, que vos épreuves ne me paraissaient que proportionnées à votre prudence, cependant vous serez plus qu’une femme, si vou3 vous dégagez d'un côté des esprits violons et sordides qui vous assiègent , et, de l'autre, de l’autorité tyrannique qui vous en impose. A la vérité, vous pouvez finir tout d'un coup, et le public admirera votre aveugle soumission, si vous vous déterminez h devenir madame Solmes.

J’ai lu avec plaisir ce que vous me racontez do la bonté de M. Lovelace pour ses fermiers, et du petit présent qu'il fit à celui do votre oncle. Madame Fortescue lui accorde la qualité du meilleur de tous les maîtres. J'aurais pu vous le dire, si j'avais cru qu'il fût nécessaire de vous donner un peu d’estime pour lui. En un mot, il a des qualités qui peuvent rendre un homme supportable au dessous de cinquante ans ; mais, jusqu’à cet âge, je plains la pauvre femme à laquelle il pourra tomber en partage ; je devrais dire les femme s, car il en tuera peut-être une douzaine avant ce temps-là. Ne nous écartons pas : croyez-vous que le formier de votre oncle ne mérite pas bien des éloges, s’il est vrai, comme on le dit, que,

dans la joie d'avoir reçu les deux gainées do M. Lovelace, il fit appeler aussitôt son maître, auquel il paya de cette somme une partie desa dette? Mais que doit-on penser du maître qui eut le courage de la prendre, quoiqu'il n'ignorât pas que son fermier manquait de tout, et qui ne fit pas difficulté de le dire aussitôt que M. Lovelace fut parti, en se contentant de louer l’honnôleté du fermier? Si ce récit était certain, et que le maître n’a ppanlrit pas de si près à ma chère amie, quel mépris n'aurais-je pas pour un misérable de celle espèce ? Mais on a peut-être grossi les circonstances. Tout le monde est mal disposé pour les avares; et ils ne méritent pas d’autres sentimens, parce qu'ils ne pensent qu’à la conservation de ce qu’ils préfèrent au bien de tout le monde.

J’attends votre première lettre avec un • vive impatience. Ne vous hisser pas du détail. Je ne suis occupée que do t ous et de ce qui a rapport à votre situation.

Anne IIowe.

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