RICHARDSON
Saui ki. Ricuaudso* est né en 1689. Elevé dans les écoles vulgaires, il ne prit qu'une très légère teinture des langues savantes, telle a peu près qu’on l'exige pour la profession d'imprimeur, qu’il exerça avec distinction pendant une longue suite d'années. Il dut pou à la culture et aux arts; mais son âine , comme celle de Shakspeare , fut enrichie par la nature même et par scs propres observations. Homme lui, il reçut le génie, et le rare talent d'opposer, de conduire et de faire agir ensemble une foule de personnages divers, sans que chacun d'eux perde jamais la couleur et le trait du caractère qui le distingue. Un plus grande difficulté n'est pas d'en imaginer de romanesques : le grand mérite, c'est de les saisir dans la société, et de les peindre au naturel. Son odieux et intéressant Lovelace n’est pas tout entier de sa création. 11 trouva le fond de ce caractère dans un duc de Whartan, esprit ingénieux i*t pervers, qui fomenta des troubles d ms Londras en 1723, cl (il imprimer plusieurs de ccs fouillis périodiques qui excitent tantôt la liberté, tantôt la licence anglaise, fl fut très lié avec ce duc, qui le favorisa beaucoup dans sa profession. L'esprit et la reconnaissance tarent le lien qui uuit quelque temps Htommc de bien et le méchant ; mais jamais il ne mêla son Ame arec la sienne. Tout à fait opposés de caractère et de principes, tant en mœurs qu’en politique, son cœur ne pompa rien du venin de sa société; et son jugement, aussi ferme qu'éclairé, refusa constamment scs presses aux libelles et aux ouvrages qui pouvaient compromettre sa sûreté et flétrir son caractère (ta bon et (Niisible citoyen. La première édition du Journal de la Chambre des Communes lui fournit une occupation plus sûre et plus honnête. En 1760, il acquit In moitié du privilège d'imprimeur du Parlement. « .Mais c'était bien dommage, disait milady Montaigu, qu’il imprimât d'autres ouvrages que les siens. » 11 fut marié deux fois. île «a première femme, il eut cinq garçons et une fille, et de la seconde , cinq tilles et un garçon; tous les enf.rns du premier lit sont morts jeunes. 11 restait trois filles du second en 1783 : JUaric, femme d'un chirurgien accrédité de Bath, Marthe, quia épousé M. Edouard Bridgen, esquirc ; et Anne, qui ne s’est point mariée. Il serait bien choquant que le peintre de Grandisson n'eût pas été bon époux et bon père. Il fut l'un et l'autre; et, dans sa petite sphère, il n’était jamais si heureux que lorsqu’il faisait le bonheur des autres : son cœur et sa main étaient toujours ouverts aux malheureux. Aussi sa maison de campagne, qu'il eut d'abord au nord de Londres, prés de Hammer Smith, et ensuite a Parsons-Green, était ordinairement remplie de ses amis des
NOTtCK SUR ttICSI \RDSON. 15
deux sexes. Il y passait régulièrement depuis le samedi jusqu’au lundi, et y faisait souvent d’autres séjours.
I! débuta dins la république des lettres par sa Pnméla. le ph»s faible de $1$ trois ouvrages, niais qu'il n'avait pas mis trois mois à composer. Jamais roman TM! fut plus universellement lu : on en recommandait la lecture, mémo en chaire.
On prétendit que M. Aaron llill, autre habile imprimeur, l'avait aidé dans cette composition. Son confrère dtk'lara qu’il n'avait eu aucune part dans cette école de vertu. « Richardson, dit-il. en est le s ul auteur, et il est peu de mortels qui l’aient égalé dans la vigueur de ses talons naturels. Il parait s'avancer comme une mer calme d’été qui, s'entlant sur son im mesurable profondeur, soulève jusqu’aux deux les masses les plus énormes, et parait n'avoir elle-même ouenn sentiment de leur poids. Dans tout ce qu’il dit ou ce qu’il fort, il est toujours prés de la nature : il n'a qu'un seul défaut, à un excès qui n'est pas naturel : c’est la modestie »
Grandisson et Clarisse complétèrent sa gloire. Clarisse surtout est regardée comme son chef-d'œuvre. Le docteur Jonhson, dans sa préface sur les poésies de Rowe, observe que le caractère de Lotbario parait avoir servi de fond au Lovelace de Richardson, qui l’a étendu et développé, mais en surpassant de beaucoup son original dans le but et l’effet moral de sa Action. Lotbario, avec une galté d’esprit et d'humeur qu’on ne peut hair et une bravoure qu’on no peut mépriser, conserve trop de l intérêt du spectateur. Richardson seul a eu le pouvoir de nous forcer à joindre l'estime à l'exécration, de faire dominer un ressentiment vertueux sur la bienveillance qu’excitent naturellement l’esprit et le talent, la politesse et le courage. Lui seul a eu le secret d’anéantir le héros dans le scélérat. Un des grands mérites de ce sublime écrivain est de n’avoir travaillé que pour la vertu, et d’avoir enseigné aux passions à ne s'émouvoir que pour elle. Il a -ou vent été comparé k Rousseau, et Rousseau était un de ses admirateurs déclares. Dans sa lettre àd’Alembert, il dit, en parlant des romans anglais : « Ils sont comme les hommes de cette nation, ou sublimes, ou méprisables. Jamais on n’a écrit en aucune langue un roman égal à Clarisse , ou même qui en approche. » Cette estime n’était pas réciproque. Richardson fut si dégoûté de quelques scènes et de tout le résultat de la Nouvelle Héloïse, qu'il a chargé son exemplaire de cet ouvrage, à mesure qu’il le lisait, de critiques et de notes sévères. Il pensait que cet écrivain enseignait trop aux passions à s’émouvoir au commandement du vice.
Cette censure secrète de Richardson pourrait être jugée trop rigoureuse, ou trop sentir le flegme anglican. Ce n’est pas que bien des lecteurs rigides ne trouvent les conséquences des principes de Rousseau moralement vicieuses ; que d'autres, quoique plus indulgeus, ne regardent ses systèmes comme trop raffinés pour pouvoir être mis en exécution dans aucun siècle, tant que le globe ne sera pas peuplé de philosophes. Mais il n’eu est pas moins vrai que des portions de sas idées et de ses vues se pratiquent journellement avec avantage pour la société, que scs écrits inspirent la vertu au sein môme du vice, et que s’il excite les passions, toujours il les épure. Et de quel bien l’homme n'abusc-t-il pas T Ne trouve t-on pas des lecteurs honnêtes et éclairés qui présument que la lecture d«? Clarisse pourrait servir à former plus de singes de Lovelacc que d’imitatrices de son héroïne? Une pareille opinion ferait gémir l’ombre du vertueux Richardson!
Clarisse excita tant d’intérêt parmi ses compatriotes, qu'on assure que, comme il la donnait au publio par parties, un tremblait de plus en plus pour son sort en avançant vers le dénouement, et qu’on vit alors dans les papiers périodiques de Londres plusieurs lettres, où l’on conjurait l’auteur de foire tout pour qu’elle ne mourût pas. Sa mémoire du moins ne mourra point» Elle es' pleuré© , regrettée dans le souvenir du lecteur sensible, avec un sentiment aussi vif, aussi profond, que si elle eût réellement existé. Son histoire cl la réputation de sa vertu ont passé les mers; elles vivent dans touu-s les langues do l'Europe, et y reçoivent uii tribut inépuisable d’attendrissement et d’admiration. C est l'héroïsme dans toute sa dignité, tempérée par une douce résignation à li Providence, une humilité profonde et religieuse sous la main de Dieu, avec le? mœurs pures et 'innocence d’un ange. — Voici l'inscription que fil pour celte production un