LETTRE XXVIII
MISS CLARISSE HARLOVE, A SUSS HOWE.
Vendredi, 10 mars.
Trouvez bon, ma chère, que je vous rappelle quelques endroits de votre lettre qui me louchent sensiblement.
En premier lieu, vous me permettiez de vous dire que, malgré l’abattement de mes esprits, je suis très fâchéa contre vos réflexions sur mes proches, particulièrement contre celles qui regardent mon père et la mé moire de mon grand-père; votre mère même n'échoppe point au tranchant de .olre censure. Dans le sentiment d'un cuisant chagrin , on s'emporte quelquefois à parler librement de ceux qu’on aime et qu’on honore le plus ; mais on n’est pas bien u se que d'autrrs prennent la même liberté. D'ailleurs, vous avez un tour d'expression si vif contre tout ce que vous prenez en aversion, que lorsque ma chaleur est un peu refroidie , cl que mes réflexions me font apercevoir à quoi j'ai donné occasion , je suis obligée do tourner mes reproches contre moi-même. Convenons donc qu’il me sera permis de vous adresser nies plaintes , lorsque je les croirai justifiées par ma situation ; maisque votre rêle sera d'adoucir l’amertume de mes chagrins par des avis que personne n'entend mieux à donner que vous, avec cet avantage extrême que vous savez parfaitement quel prix j’y ai toujours attaché.
Je ne puis désavouer que mon cœur ne soit flatté de me voir secondée par votre jugement , dans le mépris que je crois devoir à SI. Solmes. Cependant , permeltez-moi do vous dire qu’il n’est pas si horrible que vous le représentez, du moins par la' figure ; car, du côté de lame, tout ce que j'ai appris de lui me porte a croire que vous lui avez rendu justice. Mais votre talent est si singulier pour peindre, comme vous dites, les laides ressemblances , et votre vivacité si extraordinaire, que l’un et l’autre vous emportent quelquefois hors des bornes de la vraisemblance. En un mot , ma chère, je vous ai vue plus d’une fois prendre la plume dans la résolution d’écrire tout ce que votre esprit , plutôt que la vérité, pourrait vous dicter de convenable à l'occasion. On pourrait penser qu’il m’appartient d’autant moins de vous quereller là-dessus, que vos dégoûts
et vos aversions viennent ici de la tendresse que vous avez pour moi. Mais ne devons-nous pas toujours juger de nous-mêmes et de ce qui nous louche, connue nous | ouvons nous ligurcr raisonnablement que les autres jugeraient de nous et de nos actions?
A l’égard du conseil que vous me donnez de reprendre mes droits, je suis résolue de ne jamais entrer en dispute avec mon père, quelque mal qui pui se m'en arriver. J’entreprendrai peut-être une autre fois de retondre à tous vos raison nemens ; mais je me contente d’observer aujourd'hui que Lovcltice même me jugerait moins digne de ses soins, s’il me crovait moins capable d'uoo autre résolution. Ces hommes, ma chère , "au travers de toutes leurs flatteries, ne laissent pas de jeter les veux devant eux sur le solide, et ce n’est pas là-dessus que je les condamne. L'amour, consnicré en arrière, doit paraître une grande folie, lot squ’il a conduit à ta pauvreté des personnes nées pour l’abondance, et qu’il a réduit des âmes généreuses h la dure nécessité de l’obligation et de la dépendance.
Vous trouvi z dans la différence de nus caractères une raison fort ingénieuse de l’amitié que nous avons l'une pour l'autre : je ne me la serais iKiiois imaginée. Elle peut avoir quelque chose de vrai ; mais vrai ou non, il est certain que de sang-froid, et lorsque je me donnerai le temps de rcfléch r. je ne vous en aimerai que mieux pour vos corrodions et vos reproches, quelque sévérité que vous y puissiez mettre. Ainsi ne m'épargnez ro'.nl, ma chère amie, lorsque vous me surprendrez dans la moindre faute. Y aime votre agréable raillerie; vous savez que je l’aime, et toute' sérieuse que vous me croyiez, tous ai-je jamais rcpioché d'être trop éveillée, comme vous le dites trop durement de vous- même?
L'ne des premières conditions de notre amitié a toujours été de nous dire ou de nous écrire mutuellement ce que nous pensons l’une de l’antre • et je crois cette liberté indispensable dans toutes les liaisons de cœur qui'ont la vertu pour fondement.
J'ai prévu que voire mère se déclarerait pour l'obéi tsauce aveugle de ' la pari des enfans. Malheureusement la nature di-s circonstances ni’flte le pouvoir de me conformer à scs principes; je !r devrais, comme dit madam ■ Norton, si je le pouvais. Que vous êtes heureuse do n’avoir rien à démêler qu'avec vous-mèiuc, dans le choix qu'on vous invite à faire do M Uickman ! Uue je la serais aussi, si j'étais traitée avec la même douieur' Je ne pourrais pas, sans rougir, m’ontendie prier par ma mère, et prier inutilement, d'encourager un homme aussi exempt de reproches
queM. Uickman! . , . , .
Sérieusement, ma chère nus.- Hotte, )e n ai pu lire sans confusion que votre mère ait dit, en parlant de moi, que l m e-t à craindre de la prévention en amour, dans lis jeunes personnes de mou sexe. J et. sms d'autant plus touchée, que vous-même, ma chère, vous me semblez prêle à me pousser de cecùté-là. Comme j- serais fort blâmable d’user avec vous du moindre déguisement, je ne disconviendrai pa, que cet homme, ce Lovelace ne soit une personne pour laquelle on pourrait prendre assez de goût, si son caractère était aussi irréprochable que celui de M. Uickman. ou même s’il y avait quelque espérance de pouvoir le ramener. Mats il me semble oue le mol d’amour, quoique si tût prononcé, laisse un son qui a bien de la force et de l’étendue. Cependant je trouve que par des mesures violentes on peut être mené, comme pas à pas, à quelque chose qu’ou
CLARISSE HARLOYE.
pourrait nommer... je sms assez embarrassée à trouver un nom... qu'on pourrait nommer une surle de yoil conditionnel, ou quelque chose d’approchant ; mais pour le nom d’amour, tout légitime et tout charmant qu'il est dans plusieurs cas, tels que celui de la parenté, celui de la société, et plus encore dans le cas de nos devoirs suprêmes , où il mérite proprement le nom de divin , il me semble que, borné au sens étroit et particulier qui ne regarde que nous-mêmes , le son n'eu est pas fort agréable. Traitez-moi aussi librement que vous le souhaitez sur les autres points. Cette liberté, comme je vous l'ai dit, ne fera qu'augmenter mon amitié. Mais je voudrais, pour l’honneur de notre sexe, que, soit qu’il soit question de momu d’une autre, vous ne laissassiez pas couler si facilement de votre bouche ou de votre plume l’imputation d’amour ; parce que c’est un double triomphe pour les hommes, qu’une femme de votre délicatesse, aussi pleine de mépris pour eux que vous voulez qu’on lo pense , puisse leur livrer en quelque sorte une amie comme une sotte créature malade d’amour, avec une espèce de joie de sa faiblesse.
J’aurais quelques autres observations à faire sur vos deux dernières lettres , si j’avais l’esprit plus libre. J’ai voulu m’arrêter seulement aux endroits qui m’avaient frappée le plus, et dont j'ai cru ne pouvoir trop tôt vous avertir. Nous reviendrons à ce qui se passe ici ; mais ce sera dans une autre lettre.