‹ Clarisse HarloveChapitre 28 sur 127 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

MISS HOWK, A MISS tXARtSSÏ IURI.OVK.

Jeudi au noir, 9 mars.

Je ne puis penser sans impatience à aucun il s visages avec lesquels vous êtes condamnée à vivre. Je ne sais quel conseil vous donner. Etesvous sûre que vous ne méritez pas d’ûire puuie pour avoir empêché, quoiqu'il votre grand malheur, l'exécution du natauicul de votre grandpère? Les testamens sont de» choses sacrées, mon enfant. Vous voyez que vos gens le peusent eux-mêmes, oux qui se croient blessés par la distinction avec laquelle vous èles traitée dans un testament.

Je vous passe tous les nobles raisonnemens qui out servi à voue déterminer. Mais puisqu'un si charmant et si généreux t:. niplede rvspocl filial est si mal récompensi, pourquoi ue reprendriez-vous pas vos droits?

Votre grand-père connaissait le vice de sa famille, li «avait aussi quelle est la noblesse de vos inclinations. Peut-être lui-même (pardon, nui chère) a-t-il fait trop peu de bien pendant sa vie, et c'est par ce inolif qu'il a mis entre vos mains de quoi réparer sa faute et celle do tousses eufans. A votre place, je reprendrais ce qu'il vous a laissé. Je vous joie que je n’y manquerais pas.

Vous me direz que vous ne h' pouvez, landis que vous èles avec eux.

Cest ce qu’il faut voir. Croyez-vous qu'ils puissent en user plus mol qu’ils na font avec vous? D'ailleurs , n'est-cc pas votre droit? Et n’abusenl-ils pas do votre propre générosité pour vous opprimer? Votre onclo Jlarlove est un des deux exécuteurs testamentaires ; votre cousin Mordeo est l’autre ; insistez sur votre droit avec votre oncle ; écrivez à votre cousin. J'ose vous promettre que vos persécuteurs changeront bientôt de conduite.

Votre insolent frère, à quel titre ose-t-il vous chagriner? Si j’étais sa sauir (je voudrais l'être pour un mois cl pas pour plus long-temps) , je lui apprendrais bientôt à vivre. Je m'établirais dans la demeure qui m'appartient, pour y exécuter mes charmons systèmes, et rendre tout le monde heureux autour de moi. Je me donnerais un carrosse. Je verrais nia famille quand elle s'en rendrait digne. Mais lorsque mon frère et ma sortir prendraient des airs trop hauts, je leur ferais connaître que je suis leur sœur et non leur servante, et si cette déclaration ne suffisait pas, je leur fermerais ma porte au nez, et je leur dirais de se tenir compagnie l’un à l’autre.

Il faut convenir néanmoins que celle excellent frère et cet aimable sœur jugeaui des choses comme il convient à de petits esprits, tels qu'ils le sont tous les deux, ont quelque raison de vous traiter si mal. En mettant à part l’amour méprisé d’un côté et l’avarice de l'autre, quelle mortification n'a-cc pas été pour eux de se voir éclipsés par une sœur cadette? Un soleil si éclatant dans une famille entre deux lumières si faibles! Comment l’auraient-ils pu supporter? Entre eux , ma chère , ils ont dû tous regarder comme un prodige, et les prodiges, comme vous savez, obtiennent bien notre admiration, mais ne s’attirent jamais notre amour. La distance entre vous et eux est immense. Votre lumière leur blesse les yeux. Quelle ombre le plein jour de votre mérite Be doit-il pas jeter sur eux! Est-il donc bien étonnant qu'ils embrassent la première occasion de vous rabaisser, s’ils le peuvent, à leur niveau?

Attendez-vous , ma chère , à vous voir pressée de plus en plus do ce CÔlé-!à, à proportion qu’on vous trouvera disposée à le souffrir.

A l'égard de cet odieux Solmes, je ne suis pas surprise de votre aversion pour lui. Elle me parait si sincère, qu'il est inutile de rien dire qui puisse servir h l’augmenter. Cependant, qui peut résister à ses propres talons? Un des miens, comme je vous l’ai déjà dit, est de peindre les laides ressemblances. Lâcherai-je la bride à mon pinceau? Oui, car je veux justifier votre antipathie par l’opinion que j’ai du personnage , et tous faire connaître aussi que j’approuve, et que j'approuverai toujours avec admiration la fermeté de votre caractère.

Je me suis trouvée deux fois dans sa compagnie, et je me souviens qu'une des deux votre Lovclace y était aussi. Il n'est pas besoin de vous dire, malgré votre jolie curiosité (qui n'est pourtant, comme vous savez, qu'une curiosité toute simple), la. différence infinie qui est entre eux. Lovelacc amusa la compagnie avec sa gaité ordinaire, et fit rire tout le momie par ses récits. C'était avant que cette énorme créature eût été proposée pour vous. Solmes rit aussi. Mais ce fut d'une manière de rire qui lui est propre; car je m’imagine que les trois premières, du moins, de ses années, n’ont été que des cris continuels ; et ses muscles n'ont jamais pu se remonter au ton du rire ordinaire. Son sourire (je doute que vous l'ayez jamais vu sourire , ou du moins que vous lui en ayez jamais

HO

donne sujet), son sourire, dis je, est si fieu naturel aux (rails do son vi- »ap>\ qu'on lo prendrait pour la giimaco d'un furieui ou d’un fou.

J’dttachai mon attention sur lui , comme je fais toujours sur ces seigneurs de nouvelle création . pour me réjouir do leurs singularités. En ré.rilé. je fus dégoûtée jusqu'au point d'en être choquée. Mais je me rappelle d’avoir pris particulièrement à voir retomber cette épaisse physionomie dans son état naturel ; quoique lentement , comme si les mu -clés qui avaient servi à ses contorsions eussent tourné sur des gonds rouilles.

L’amour même ne scrait-i! pas horrible de la part d’un te! mari? Pour moi, si j'élais sa femme (mais qu'ai-je fait à moi-même pour m'occuper un moment do celle supposition? ) je ne connaîtrais de plai.-ir que dans son absence ou lorsque j’aurais occasion de le quereller. Une femme vaporeuse, qui a besoin do quelqu’un sur qui elle puisse exercer ses caprices, pourrait s'accommoder d’une ligure si révoltante ; et celte seule raison , qui mettrait tous les domestiques à couvert de sa mauvaise humeur, servirait peut-être à leur faire bénir leur maître. Mais pour peu qu’une femme eilt de délicatesse, quelle bonté n'aurait-elle pas de se surprendre jamais dans le moindre dessein de l’obliger.

C’en est assez pour sa ligure. Du cêlé de son autre moitié, il passe pour le plus rampant des mortels, lorsqu’il espère gagner quelqu'un par celle voie ; insolent d’ailleurs pour ceux qu'il n'a pas d'intérêt à ménager. N’estce pas le véritable caractère d’une âme basse et sans honneur? On assure qu'il est méchant, vindicatif, et que . s’il est désobligé par quelqu'un, sa haine cmlirasse toute une famille. Mais c’est particulièrement contre la sienne que sa mauvaise volonté s’exerce. On m’a dit qu’entre tous ses parens il n’y en a pas un d’aussi méprisable que lui. C’est peut-être 1a raison qui le fut ponser à les déshériter tous.

Ma femme do chambre, qui est parente d'un de scs gens, me raconte qu’il est haï do tous ses fermiers, cl qu’il n’a jamais eu un domestique qui ait dit du bien de lui. Comme il les soupçonne de le tromper, parce qu’il juge d’eux apparemment par lui-même, il en change continuellemonl. Ses poches, dit-on, sont sans cesse chargées de clés; do sorte que s’il a quelqu’un h traiter ( pour dos amis, il n’en a que dans votre famille}, il est une heure à trouver celle dont il a besoin; et si c’est du vin qu’il lui faut, il le va toujours chercher lui- même. Au reste, ce n’est pas un embarras qu’il ail fort souvent ; car il ne reçoit pas d’autres visites que celles qn’il doit à la nécessité. Cn homme d’honneur aimerait mieux passer la nuit dehors que de prendre un lit dans sa maison.

Et voilà néanmoins rhominc qu’on a choisi, par des vues aussi sordides que les siennes, pour en faire le mari, c’est-à-dire le seigneur et le maître de Clarisse Harlove.

Mais peut-être n'est-il pas aussi méprisable qu'on le représente ; il est rare qu'on fasse uno peinture bien juste des caractères extrêmement bons ou extrêmement mauvais. La faveur exalte les uns, et la haine déprime les autres. Mais votre oncle Amonin a dit à ma mère , qui lui objectait son avarice, qu'on se propose do lo lier en votre faveur. Un bon lien de chanvre lui conviendrait Lien mieux que celui du mariage. Mais n’est-ce pas une marque que ses protecteurs même le regardent comme uno âme basse, puisqu’ils croient avoir besoin de le brider par des articles? Sur quoi , ma chère ? peut-être sur votre nécessaire. Mais je suis bien bonne do m’arrêter si long-temps à cct odieux portrait. Vous ne devez pas être

CLARISSE 1IARL0VE.

à cel homme-là : voilà ce qui est clair à mes yeux... quoique la manière de l’éviter ne le soit pas tant, à moins que vous ne vous établissiez dans l’indépendance à laquelle vous avez droit.

Ma mère est venue m’interrompre ; elle a voulu voir ce que j’avais écrit. J'ai eu l'impertinence de lui lire le portrait de votre Solmes.

Elle est convenue a que cel homme n’est pas extrêmement propre à inspirer des senlimens; qu’il n’a pas les dehors des plus heureui. Mais qu'esl-ce que la figure dans un mari î » Et tout de suite elle m’a grondée de vous soutenir dans votre résistance aux volontés d’un père. De là, on est passé à me faire une bonne leçon sur la préférence que mérite un homme capable de remplir ses devoirs extérieurs et domestiques, par opposition à des prodigues et à des libertins ; sujet très utile, sans doute, soit que les applications soient justes ou qu’elles ne le soient pas. Mais pourquoi ces sages parens, en disant trop de mal des personne» qui leur déplaisent, mettent-ils les gens dans le cas de les défendre'? Lovelace n'est pas un prodigue. Il n'a pas d'obligations qu’il ne remplisse au dehors, quoique véritablement je le croie assez libertin. Et puis, après nous avoir poussées à rendre une justice des plus simples, on ne manque point do nous accuser de prévention. Et de là vient le désir, qui n'est d’abord qu’une pure curiotilé , de savoir ce que les amis d’un homme pensent de nous ; d’où naît ensuite, assez probablement, une distinction, une préférence, ou quelque sentiment de cette nature.

Ma mèro m’a recommandé de refaire du moins cette page. Mais vous me pardonnerez, s’il vous plaît, ma bonne maman. Il est vrai, ma chère, que je ne voudrais pas avoir perdu ce caractère pour tout au monde, parce qu’il est sorti naturellement de ma plume. Je n’ai jamais rien écrit d'agréable pour moi-même, qui ne l'ail été aussi pour vous. La raison en est toute simple : c’est qu’entre vous et moi nous n’avons qu’une âme, avec cette seule différence, que vous me sembler quelquefois un peu trop grave, et que je vous paraissons doute un peu trop éveillée.

C’est probablement cette différence de nos caractères, qui fait que nous nous aimons si parfaitement l'une l’autre, que, pour me servir des termes de Morris, il ne peut naître de troiiiime amour entre deux. Chacune de dous ayant quelque chose qui manque aux yeux de l'autre, et chacune néanmoins aimant assez l’autre pour souffrir qu’elle lui en dise son avis; ou plutôt , peut-être , aucune des deux ne souhaitant de s’en corriger, cette disposition écarte une sorte de rivalité qui pourrait exciter dans l’une et dans l’autre un peu d’humeur secrète, et la tourner par degrés en envie, qui deviendrait à la fln haine ou mauvaise volonté. Si le cas est tel que je le dis, ma chère, je suis d’avis que chacune garde son défaut, et qu'elle en tire le meilleur parti qu’elle pourra. Le naturel ne plaide-l-il pas en notre faveur T Nommez-moi des héros ou des héroïnes qui soient jamais parvenus à vaincre un défaut naturel: les uns l’avarice; d'autres la gravité, comme dans ma meilleure amie; d’autres l'étourderie, comme dans celle qu’il est inutile que je nomme.

Je dois vous avertir, ma «hère, que je n’ai pu me dispenser de satisfaire ta curiosité de ma mère (car vous n'étes pas la seule qui ait de la curioeiti), ni même de lui laisser voir de temps en temps quelques pages de vos propres lettres.

On m’interrompt ici ; mais je reprendrai bientôt la plume pour vous raconter ce qui s’est passé à cette occasion entre ma mère et moi. Le dé-

m CLABISSE IIAIOOVE.

taii co csl d'autant plus intéressant quelle faisait tomber scs réflexions tout à la fois sur sa fille, sur lfickman, son favori, et sur votre Lovelace,

Voici le récit auquel je me suis engagée : « Je no saurais disconvenir, m’a-l-elle dit, qu'il n'y ait quoique chose d'un peu dur dans le cas de miss Harlove, quoiqu’il soit bien H choux aussi, comme le dit sa mère, qu'une lillc, dont l’obéissance s’est toujours fait admirer sur les moindres points, s'oppose à la volonté de ses parens dans le point essentiel. Mais, peur rendre justice aux deux parties : si l'on lie peut s’empêcher de plaindre miss Harlove. cl de reconnaître que l'heuune qu'on la presse de recevoir n'a pas l'espèce de mérite qu’une thne aussi délicate que la sienne peut souhaiter raison nabi' ment dans un mari , n’cst-il pas vrai aussi que cet homme est préférable à un libertin, qui s’est battu d'ailleurs en duel avec son frère? C'est ce que les pères et mères doivent penser. Quand on retrancherait même celte ch constance, ii s rail bien étrange qu’ils no sussent pas ce qui est le plus convenable à leurs enfans.

— Oui, ai-je répondu en moi-même, ils doivent l’avoir appris par leur propre expérience, si do petites vues sordides ne leur donnent pas en faveur d'un homme b même prévention qu'ils reprochent h leur Allé en faveur d'un autre , et s’il n’y a pas quelque oncle bizarre, un oncle Autonin, qui forlilie cette prévention, comme il uc l'inspire que trop à ma mère; pauvre petit esprit, rampant d'un côté, absolu de l'autre, est-ce à lui de raisonner sur les devoirs des eiiLns à l'égard des pères, sans avoir appris ce que les pères doivent aussi à leurs eufatis? Mais c'est votre mère, souffrez que je le dise, qui a gâté les trois frères par des excès mal entendus de doureur et de complaisance.

— Vous voyez, a continué la mienne , que je tiens, tna Aile , une conduite bien dilférento avec vous. Je vous ai proposé un homme du caractère le plus doux et le plus poli, comme le plus sage et le plus réglé.

Je n'ai pas eu une trop grande idée, ma chère, du jugement de tua ntère sur ce qui est Ir plus poli. Elle juge du l'honnête lhckman pour sa Aile, comme je suppose qu'elle aurait fait, il y a vingt ans, pour elloutènie. lltckiuan me parait de celle trempe un peu surannée, j’entends pour lo caractère ; trop maniéré, um chère, trop formaliste, comme vous on conviendrez vous-même.

— D'excellente famille, a continué ma mère ; riche en biens clairs et qui peuvent cncoro augmenter (c'est une considération, comme vous voyez, qui est aussi d’un grand poids sur l'esprit de ma mère). Je vous prie, je vous demande en grâce de l'encourager, ou du moins de ne pas prendre droit de son attachement et de sa soumission pour le faire souffrir.

Oui vraiment ! lui marquer de la bonté. aAn qu'il prenne bientôt avec moi des airs familiers. Il faut tenir cette sorte d'homme à une juste distance de soi ; c'est mon avis.

— Cependant j'aurai bien de b peine à vous faire entrer là-dessus dans mes scnlimens. Que diriez-vous si je vous traitais comme miss lbrlove est traitée par son père et par sa mère?

— O; que je dirais, madame ! la réponse est aiséo : je ne dirais rien. Croyez-vous qu'un tel traitement, à l'égatd d'une jeune personne do ce mérite, ne soit pas insupportable?

— Doucement, Nancy, doucement. Vous u’avez entendu qu'une partie, et n'en fallùt-tl juger que par quelques endroits de ses lettres que vous

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m'avez lus. il me semble qu'il y a quelque chose à redire. Ce sont ses jiarens, après tout : ils doivent savoir ce qui lui conviant. Miss Clarisse llirlove, toute charmante qu’elle est, doit avoir fait ou dit quelque chose qui les porto à la traiter si mal ; car vous savez quelle tendresse ils avaient pour elle.

— Mais, s’il est vrai qu'elle soit sans reproch madame, combien ne sont-ils pas condamnables dans votre propre supposition ?

Ensuite est venu le bien immense de .VI. Sol mus, son habileté à le ménager. J'ai clé fâchée de voir arriver si tôt celle dernière réflexion : — Comme on se porte, ai-je dit, è prendre la défense du ceux qui aiment l’argent, quand ou ne lu hait pas soi-méme! (Cependant, pour la générosité, ma mère est ure reino en comparaison de Solutés.)

— Ne sait-on pas quels sont les étranges effets de la prévention en amour, dans le cœur des j unes personnes?

Je ne comprends pas, ma chère, pourquoi l’on prend plaisir à supposer toujours de l amour aux gens. ûi curiosité produit d autres curiosités : voilà tout, je m'imagine.

Elle s'est étendue de fort bonne foi sur la personne de M. Lovelaco et sur ses qualités naturelles et acquises : niais elle est revenue à dire qu’une tille en devait juger par les yeux d'une mère, et non par les siens. Cependant elle n’a su que repoudre à l’offre que vous faites do vous réduire au célibat, et de rompre avec lui Savoir, a-l-e-lla dit, si, si... (en faisant trois ou quatre si d'un seul) l’on peut s’y (1er.

Mais l’obéissance sans réserve, sans aucun égard aux raisons, est le refrain de la chanson de ma mère ; et l'application, ma chère, me regarde comme vous.

Je reconnais volontiers quo l'obéissance aux pareils est un devoir de 1 premier ordre ; mais je bénis le ciel de o’ètro pas exposée aux mômes épreuves. Il est aisé pour tout le inonde de faire sou devoir, lorsqu on n’ost pas poussé à s’en écarter. Mais peu de jeunes personnes, avec le pouvoir de secouer honnêtement lu joug, seraient capables de votre patience.

La crainte de vous offenser me fait rejeter tout ce qui so présente à mon esprit sur la conduite que votre père, vos oncles et tout le reste de vos pareils tiennent avec vous.

Mais je commence à prendre une haute idée de ma pénétration, en considérant que je ne me suis jamais senti d'amitié sincère que pour vous, dans toute votre famille. Je ne suis pas faite pour aimer ces genslà. La sincérité est un devoir à l’égard de nos amis ; c'est l'excuse que Anne Howe peut apporter à miss Clarisse Harlove. Cependant j'aurais dû excepter votre mère, qui ost une femme respectable, et qui mérite à présent de la compassion. Comment doit-elle avoir été traitée, pour se trouver si misérablement subjuguée? C'est à quoi le bon vieux vicomte ne s'attendait guère, lorsqu'il maria sa chère fille, sa fille unique à un homme de si befie apparence, et qu’elle trouvait elle-même do sou goût. Une outre que moi traiterait votre pore de tyran. Tout le monde lui doit ce nom. et vous ne devez pas vous eu offenser, à vous aimez votre mère. U un autre côté, on ne saurait s'empêcher de la trouver moins à plaindre, lorsqu’on se rappelle que c'est elle- même qui s'est attiré scs disgrâces (soit que fa mauvaiso humeur de votre père vienne de sa goutte, ou de toute autre cause), par une faiblesse indigne de sa naissance et de ses

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belles qualités, en accordant tout à des esprits hautains et présomptueux (bornez celte réflexion 4 votre (rare, si vous avez peine à l’étendre plus loin), et cela, dans quelle vue? Pour se procurer une tranquillité passagère, qni méritait d’autant moins d'étre considérée, que les efforts qu’elle a faits pour y parvenir n'ont servi qu’à fortifier l’ascendant des autres à proportion qu’ils ont affaibli lo sien, et l’ont rendue enfin l'esclave d’un empire arbitraire qui est fondé sur sa patience. Et quel en est le fruit? Do se voir forcée aujourd’hui, contre son propre jugement, d’abandonner le plus digne do «es enfans et de le sacrifier à l'amour-propre et à l’ambition du plus indigne. Mais je me hâ'e de passer à d’autres sujets. Me pardonnerez- vous d’en avoir tant dit? J'ajouterai néanmoins que ce n’est pas la moitié de ce que j'ai dans le coeur.

On attend ce soir do Londres M. llickman. Je l’ai prié de s'y informer soigneusement det la vie que Lovelace mène à la ville. S’il ne l’a pas fait, il n’aura pas lieu d'étre content de mon humeur. Cependant no vous attendez pas à des récits fort avantageux. Lovelace est une créature intrigante et remplie d’inventions.

En vérité, nous devrions mépriser souverainement ces messieurs-là. Que ne laissent-ils en repos nos pères et nos mères, au lieu de les venir tourmenter par leurs offres dorées, par leurs protestations, par leurs belles pointures d'établissement, et par toutes leurs ostentations ridicules, qui ne tournent qu’à notre tourment? Vous et moi, ne pourrions-nous pas mener ensemble la plus charmante vie du monde, et ne les voir tous qu’avec mépris? Pourquoi prêter l’oreille à leurs flatteries, et nous laisser prendre au piège, comme les plus sots de tous les oiseaux, pour tomber dans un étal d’esclavage ou de vile subordination? Le bel avantage d’être traitées en princesses pendant quelques semaines, pour l’être en esclaves pendant tout le reste de notre vie! De bonne foi, ma chère, je les regarde tous comme vous regardez Sol mes; je ne puis les souffrir. Mais vos jparens (car je no veux plus leur donner le nom de V03 amis , dont ils sont indignes ) vos paréos , dis-je , qui sont capables de vous vendre au prix qui leur est offert par un misérable , et qu’il ne peut leur compter qu’en dépouillant tous les siens de leurs reversions naturelles ; faut-il beaucoup de justice et do raison pour les trouver aussi méprisables que lui?

M. llickman sondera milord M... sur l’article que vous me recommandez. Je pourrais vous dire d’avance ce que milord répondra, lut et les siens , lorsqu'on les fera tomber sur celte matière. Qui no se ferait pas honneur d'une alliance avec miss Clarisse Harlove? Madame Fortescue ni’a dit qu’ils ne parlent de vous qu’avec admiration.

Si vous n’avez pas trouvé assez de clarté dans mes avis sur votre situation, je les répète en un seul mot. Reprenez vos droits. Tout le reste suivra mutuellement.

On nous a dit ici que madame Norton , comme votre tanlo Hervey, s’était déclarée pour le parti de l'obéissance aveugle. Si cl'e a pu penser que la part qu'elle a eue à votre éducation , et vos admirables qualités naturelles et acquises, doivent être prostituées à un misérable tel que Holmes, je la déleste pour toute ma vie. Il peut vous venir à l’esprit que je cherche à diminuer un peu la considération que vous avez pour cette vertueuse femme. Peut-être ne vous tromperiez-vous pas tout à fait ; car, pour vous avouer la vérité , je ne l'aime pas tant que je l’aimerais ,

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si, vous la voyant aimer un peu moins, j’étais bien sûre que vous m'aimiez plus qu’elle.

Votre mère vous a déclaré que vous aurez à souffrir de rudes épreuves ; que vous êtes désormais sous la discipline de votre père (ces Ici mes sont capables de m'inspirer du mépris pour ceux qui donnent occasion de les employer) ; qu'il n'est plus en son pouvoir do vous secourir ; et que si vous avez quelque faveur à espérer, ce n’est plus que par la médiation de vos oncles, le suppose que vous écrirez à ces deux arbitres de votre sort, puisqu’on a défendu de les voir. Mais est-il impossible qu'une telle femme, une telle sœur, une telle mère, n'ait aucune influence dans sa propre famille! Qui souhaitera de se marier, comme vous le dites si bien , lorsqu’il pourra vivre dans le célibat ! Ma bile recommence à s’échauffer. Reprenez vos droits , ma chère ; c’est tout ce que je puis dire à présent de peur de vous offenser, lorsque j'ai le malheur de ne pouvoir vous servir.

Anne Howe.

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