‹ Clarisse HarloveChapitre 31 sur 127 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

MISS IIOME, A MISS CLARISSE nARLOYE.

Dimanche au soir, 42 niai

Cet homme, ce Lovelacc, me jette dans une furieuse inquiétude. Sa hardiesse et sa témérité vont a l’excès. 11 était aujourd'hui à l’église, dans l'espérance apparemment de m’y voir : cependant, si c'était son motif, scs intelligences ordinaires doivent l'avoir trompé.

Chorey, qui était h l'église, m’a dit qu’elle avait observé particulièrement son air (1er et hautain lorsqu'il s'est tourné, ducâîé du banc où il était assis, vers le banc de notre famille. Mon père et mes deux oncles s’y trouvaient; ma mère et ma sœur y étaient aussi. Heureusement mon frère n’y était pas. Ils sont tous revenus en désordre. Comme c'est la première fois qu'il se soit fait voir ici depuis la malheureuse rencontre, toute rassemblée n'a ou di s yeux que pour lui.

Quelles peuvi nt av >ir été ses vues? S’il s'était proposé de prendre un air de bravade cl de défi, comme Chorey et d'autres croient l’avoir remarqué? Es'.-tl venu pour me voir? mais en knant cette conduite à l’égard de ma famille, a-t-il cru me rendre service ou me plaire? Il sait combien il en est haï, et il ne daigne pas prendre la peine, quoique apparemment fort inutile, d’adoucir du moins leur haine.

Souvenez-vous , ma chère , qu’entre vous ci moi nous avons souvent observé son orgie il. Vous l'en avez même raillé, el loin de se disculper là-dessus, il a passé condamnation. En l’avouant, il croit avoir fait assez. Pour moi, j’ai toujours pensé que, dans sa situation, l’orgueil est un assez mauvais sujet de plaisanterie. C'est un vice si petit, si inutile dans les gens de haute naissance I S'ils méritent du respect, ne sont-ils pas sûre d'en obtenir sans qu’il soit nécessaire de l’exiger? En d'outrés termes, vouloir s'attirer du respect par des manières hautaines, c'est fairo voir qu’on se délie’ de son propre mérite, c'est avouer qu'on ne s'en juge pas digne par ses actions. La distinction ou U, qualité peut être un sujet d’orgueil pour ceux en qui c'est une acquisition nouvelle. Alors les réflexions et le mépris qu'il attire sur eux en deviennent le contrepoids.

CLARISSE UARLOVË.

Avec tant d'aulrcs avantages, surtout du côté de la personne et de la figure, du savoir même , comme on assure qu’il en a, être orgueilleux et hautain! tandis qu'il est condamné et démenti par son visage, que je le trouve inexcusable! Orgueilleux ! de quoi ? Ce n'est pas de bien faire ; seul orgueil qu’on pourrait peut-être justifier. Orgueilleux des avantages extérieurs ? Mais celle faiblcs>et dans ceux ou celles qui en sont capables, ne doit- elle pas les conduire bientôt à se défier de l’intérieur? (Quelques gens pourraient craindre qu'on ne marchât sur eux, s’ils ne prenaient un air de fierté : crainte après tout bien humiliante, puisqu'elle suppose, si l’on peut parler ainsi, qu’ils y marchent eux-mêmes. Mais un homme tel que lui, doit ëtro sûr que l’humilité ne lui servirait quo d'ornement.

On ne peut lui refuser beaucoup de lalens. Mais ses talens et tous ses avantages personnels ont été pour lui comme autant do pièges. Je ne me trompe point dans ce jugement ; d’où il faut conclure quoie mal et le bien, pesés dans une balance, égalé, ce ne serait paslobien qui l’emporterait.

Si mes antis avaient conservé un peu de confiance par cette discrétion, dont ils ne m’accusent pas de manquer, j'ose dire quo j’aurais pénétré tous ses défauts. Alors j'aurais été aussi ferme h le congédier que je l’ai ete à rejeter tous les autres, et que je le serai éternellement b refuser M. Solmes. Que ne connaissent-ils le fond de mon cumr ! Il étoufferait plutôt que de former jamais volontairement un désir qui puisse jeter la moindre tache sur eux, sur mon sexe ou sur moi-même.

Je vous demande grâce, ma soeur, pour mes graves soliloques ; c’est le nom quo je puis leur donner. Comment me suis-je laissé entraîner de réflexions en réflexions? Mais l'occasion en est présente. Tout est ici en mouvement sur le même sujet. Chorcy. dit qu’il a cherché les yeux de ma nierc, qu'il lui a fait une profonde révérence, et qu’elle lui a rendu sa politesse. Il a toujours admiré ma mère : je crois qu’elle n’aurait pas eu d aversion pour lui si on ne lui avait ordonné d'en avoir, et sans celto malheureuse rencontre entre lui et son fils unique.

. l e docteur Lewin était à l’église. Ayant observé, comme tout le monde, l’embarras quo la vue de M. Lovelaco causait à toute notre famille, il a en l'attention de l’engager, après le service, dans un entretien assez long pour laisser le temps à tous mes proches de remonter en carrosse.

Il parait que mon père s'anime de plus en plus conlrc moi. fin me dit la même chose de mes oncles. Ils ont reçu mes lettres ce malin. Leur réponse, s'ils daignent m'en faire quelqu’une, me confirmera sans doute 1 imprudence que ce téméraire a eue de se présen ter si mal à propos h l’église.

Ou les croit fâchés contre ma mère pour le retour do politesse dont elle n’a pu se dispenser. Ainsi la haine s’attaque jusqu'aux devoirs communs de la civilité; quoiqu'ils doivent être considérés du côté de celui qui les rend plutôt quo do cello qui les reçoit. Mais ils concluent tous, m’assure-t-on, qu’il ne leur reste qu’un seul moyen pour mettre fin aux insultes. C’est donc sur moi que la peine va tomber. Ç).i 'aura gagné cet imprudent, et quel avantage en tirera-t-il pour ses vues (1)?

Ma plus grande crainte est que celle apparition, pire quo celle de quelque fantôme, n'annonce des entreprises encore plus hardies. S'il a l’audace de se présenter ici. cmnmo il me presse instamment de le permettre, je tremble qu’il y ait du sang répandu. Pour éviter ce malheur, je

(1) On verra, dans une des lettres suivante», quel* étaient les moUfa qui avalent amené a. Lovelace à l'église.

souffrirais volontiers, s’il n’y avait pas d'autre moyen, qu'on m’enterrâf toute vive.

Ils sont tous en consultation. Je suppose qu’il est question do mes lettres. Ils s'étaient assemblés dès le matin, et c’est à cette occasion que mes oncles se sont trouvés à l'église. Je vous enverrai les copies de cer deux lettres lorsque j’aurai vu si je puis vous envoyer en même temps «elles des réponses. Celle-ci n’est que... quoi dirai-je? Ello n'est que l’effet de mes craintes et de mon ressentiment contre l'homme à qui je dois les attribuer. Six lignes auraient contenu tout ce qu’elles ont de commun avec mon histoire.

Cl.AR!SSK IlARLOVE.

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