LETTRE XXXI
M. LOVKLACE, A M. RKI.PORO.
Lundi , 16 murs.
C'est en vain que tu me presses, toi et tes camarades (1). de retourner h la ville, aussi long-temps que cette flère beauté me tiendra dans l’incertitude. Si j’ai gagné jusqu'à présent un peu de terrain, je n’en ai l'obligation qu'à son inquiétude pour la s&retë de ceux que j'ai mille raisons de haïr.
a Écris donc, me dis-tu, si tu ne veux pas venir. » A la vérité, je puis écrire, et je le puis sans m’embarrasser si j’ai de la matière ou non pour mes lettres. Ce que lu vas lire en sera la preuve.
Le frère do ma déesse m’a suscité, comme je te l’ai raconté cher M. Hall, un nouveau concurrent : le moins dangereux homme du monde par la ligure et les qualités : mais le plus redoutable par ses offres.
Cet homme a captivé, par ses propositions, les âmes de tous les llarlove. Les âmes! ai-je dit. Toute cette famillo est sans âme : à l’exception do celle qui m’a charmé. Mais cette âme incomparable est actuellement renfermée et maltraitée par un père, le plus sombre et le plus abr solu de tous les hommes, à l'instigation d’un frère le plus arrogant et te plus présomptueux. Tu connais leur caractère. Ainsi je n’en souillerai pu mon papier.
Mais connais-tu rien do si détestable que d’Atre amoureux de la fille, de la sœur et de la nièce d’une famille que je dois éternellement mépriser! Et, ce qui me fait donner au diable, de sentir croître ma passion, je ne dirai pas par le mépris, par l’orgueil, par l’insolence d’une beauté adorée ; mais par des difficultés qui ne paraissent venir que de sa vertu? Je suis puni de n’Atrc pas un adroit pécheur, un hypocrite, de n’avoir aucun égard pour ma réputation; de permettre à la médisance d’ouvrir la bouche contre moi. Mais l’hypocrisie m’est-elle donc nécessaire, à moi qui suis en possession do tout emporter au moment que je parais et aux conditions qu’il me plaît d’imposer; à moi qui n’ai jamais inspiré de Crainte, sans un mélange sensible d’antour prédominant ? t.è poète a dit:
« La vertu n’est qu’un rôle de théâtre, et celui qui parait vertueux montre moins son naturel que son art. »
Fort bien ; mais il semble que je suis forcé à la pratique de cet art, si
(!) L'auteur remarque que ers me, sieurs afïeculent souvent de s'écrire en style romain , comme ils le nommaient entre eux ( c’esl-é-dire le tu et le lot , et qu’ils étaient convenue -de prendre en bonne part toutes sortes de libertés mutuelles , lorsqu’elles étaient dans ce style. Le lu u’est employé, en anglais, que dans le haute poésie.
CLARISSE IIARLOVE.
je veux réussir auprès d'une femme qui mérite véritablement de l'admiration. Au fond, pourquoi recourir à l'artî Ne puis-je me réformer? Je n'ai qu'un vice. Qu’en dis-tu, Belford? Si quelque mortel connaît mou cœur, c’est toi seul. Tu le connais... autant du moins que je le connais moi-même. Mais c’est un trompeur abominable, car il en a mille fois imposé à son maître. Son maître î C'est ce que je ne suis plus. J’ai cessé de l'étrc depuis le moment où j’ai vu pour la première fois celte femme angélique. J’y étais préparé, néanmoins, par la peinture qu’on m'avait faite de son caractère; car tout éloigné qu’on est de la vertu, il faudrait être enragé pour ne pas l'admirer dans autrui. La visite que je rendis b la pauvre Arabelle ne fut, comme je te l'ai dit, qu'une erreur de l'oncle, qui prit une sœur pour l’autre, et qui, au lieu de m’introduire auprès d'une divinité, que j'avais entendu vanter au retour de mes voyages, ne me fit voir qu’une très simple mortelle. Je ne laissai pas d'avoir assez de peine à me dégager, tant je trouvai do facilité et d'empressement dans cette sœur. Ma crainte était de rompre avec une famille de qui j’espérais recevoir une déesse.
Je me suis vanté d'avoir aimé une fois dans ma vie, et je crois qu'effectivemem c’était do l'amour. Je parle de ma première jeunesse , et de cette coquette de qualité dont tu sais que j'ai fait vœu de punir la perfidie sur autaut de femmes qu'il pourra m'en tomber entre les mains. Je crois que pour m'acquitter de ce vœu, j'ai déjà sacrifié, dans divers climats, plus d'une hécatombe à ma vengeance. Mais, en me rappellent ce ce que j’étais alors, et le comparant à ce que je me trouve aujourd’hui, je suis obligé de reconnaître que je n'avais jamais été véritablement amoureux.
Comment s'est-il donc fait, me demanderas-tu, qu'après avoir eu tant de ressentiment de me voir trompé, je n’ai pas laissé do conserver le goût de la galauterie? Je vais te l’apprendre, autant que je pourrai m’en souvenir; car c'est parler de fort loin. Ma foi, cola est venu... attends, il ne m’est pas trop aisé do le le dire... cela est venu, je crois, d'un goût violent pour la nouveauté. Ces diables de poètes , avec leurs descriptions célestes, m’échauffèrunt autant l'imagination que la divine Clarisse m’enflamme aujourd'hui le cœur. Ils m'inspirèrent l’envie de créer des déesses. Je ne pensai qu’à faire l’essai de ma nouvelle verve , par des sonnets, des élégies et di'S madrigaux. Il me fallut une Iris, une Chloris, une Sylvie comme aux plus célèbres. Il me fallut donner à mon Cupidon des ailes, des traits , des flammes et tout l’attirail poétique. Il fallut me faire un fantûme de beauté, la placer où d’autres ne se seraient jamais avisés d'en trouver; et souvent jo me suis vu dans rembarras pour un sujet , lorsque ma déesse de nouvelle création avait été moins cruelle qu’il ne convenait au ton plaintif de mon sonnet ou do mon élégie.
D’ailleurs, il entrait une autre sorte de variété daDS ma passion ; je me voyais bien reçu des femmes on général ; jeune et vain comme j’étais alors , je me sentais flatté d’une espèce de tyrannie que j’exerçais sur leur sexe , en faisant touiller sur l'une ou sur l’autre un choix qui ne manquait pas de faire vingt jalouses : c’est un plaisir dont je puis t’assurer que j’ai joui mille fois. J’ai vu , avec plus de satisfaction que tu ne le saurais croire, l’indignation briller dans les yeux d’une rivale. J’ai vu monter la rougeur sur plus d’un visage. J’ai vu briser de dépit plus d’un éienlail; avec des réflexions peut-être sur la liberté que se donnait une
CLARISSE IIARLOVE.
nuire femme du souffrir tête-à-tête un jeu fol, lire, qui ne pouvait après tout leur faire à toutes la même grâce à la (ois.
En un mit, Boitard. c'étail l'orgu.il, canine je le reconnais aujourd'hui. qui m'avait excité plus que l’amour à me signaler par mes ravages, après la perte de ma coquette. Je m’en étais cru aimé, autant du moins que je croyais l'aimer. Ma vanité me persuadait même qu’elle n'at ait pu s'en défendre. Ce choix était approuvé de tous mes amis, qui ne souhaitaient que de me voir bien enchaîné, parce qu'ils se sont déliés, de bonne heure, de nies principes de galanterie. Ils remarquaient que toutes les femmes du bel air, c lies qui aiment la danse, le chant, la musique, étaient passionnées pour ma compagnie. En effet, COlinais-tu quelqu'un la vanité va mu saisir si je n’y prends garde), mais patio naturellement, Belford, nommerais-tu quelqu’un qui danse, qui chante, qui touche toutes sortes d'insirumens d’ainsi bonne grâce que ton ami?
Mon intention n'est pas de donner dans l’hypocrisie, jusqu’à m'aveugler sur des qualités que tout le monde me reconnaît. Loin do moi les deguisenu ns étudiés de l'amour-propre, les foi oses affectations d'humilité, et tous le- petits artifices par lesquels on surprend l’estime des sots. Ma vanité s' ra toujours ourcrlo pour les qualités (lotit je n’ai l’obligation qu'à moi-même, telles que mes manières, mon langage, mon air. ma contenance ferme, mon goût d'ajuslcmens. Je puis faire gloire de tout ce que j'ai acquis. Pour mes talcns natuiols, je n'en prends pas droit do m'estimer davantage. Tu es assez badin pour me dire que jo n'en ai pas sujet, et peut-être aurais- tu raison. Mais si je vaux mieux par l'esprit que le commun dos hommes, c’est un avantage que je no me suis pas donné; ot s'enorgueillir d'une chose dont l'abus nous rend coupables sans qu’il y fait aucun mérite à s'en bien servir, c'est se parer, comme le geai de la fable, d'un plumage emprunté.
Mais, pour revenir à ma coquette, je n’avais pu supposer que la première femme qui m'avait donné des chaînes (chaînes de soie d’ailleurs fort différentes des chaînes de fer que je jicme aujourd'hui !) m’eût jamais quitté pour un attire homme; et lorsque je m'étais vu abandonné, j'avais attaché au faux bien que j'avais perdu plus de prix que je no lui en avais trouvé dans la possession.
Aujou -d’hui, Belford, j'éprouve toute la force de l’amour. Je ne pense, je ne puis penser qu'à hi divine Clarisse lh rlove. llailovc! Que eo nom détesté me coûte à pri nonccr! niais compte que je lui eu ferai prendre un autre, et ce sera celui do l’amour même (1). Clarisse! nom charmant! que jo ne puis prononcer sans être attendri jusqu'au fond du curiir. Te sera U- lu jamais ligure que moi, qui me suis flatte jusqu’à piéscnt do faire en amour autant do faieur que j’en reçois; moi, dis-je, lorsqu’il s'agit de quitter l’honorable carrière du plaisir pour me jeter dans des entraves, je fusse capable de ce fol excès de tendresse? J : ne uie le par donne pas à moi-même; et laissant les trois premiers vers suivons aux amans langoureux, je trouve les effets que celle fatale jiassion produit dans mon cœur, bien mieux exprimés par les trois derniers 1,2).
« L'amour agit différemment suivant la différence des âmes qu'il inspire, li allume dans les naturels doux, un feu qui l'est aussi, comme celui de l’encens qui brûle sur l'autel.
llj Loieldfc signifie lien d'amour. — (4) Drytlrn.
CLARISSE HARL0VE.
» Mais les Ames violenles sont la proie des flammes les plus terribles. C’est un feu dont le vent di s passions augmente l'impétuosité, qui monte orgueilleusement, et qui brûle pour la vengeance. »
Oui, la vengeance! Car peux-tu penser que si je n'étais pas retenu par l'opinion que la stupide famille div, Harluve ne travaille que pour moi, je supportasse un moment leurs insultes? Qui mo croira j amais capable de me laisser braver comme je le suis, menacer comme je suis menacé, par ceux h qui ma seule vue cause do l’effroi, et surtout par ce frère brutal qui nie doit la vie (une vie à la vérité qu'il n est pas digne de perdre par mes mains!), si mon orgueil n'était pins satisfait de savoir, par l’espion même qu'il entretien! pour m’observer, que je le joue à mon gré, j’enflamme, je refroidis scs viol nies passions autant qu'il convient b mes vues, je l'inf »rme assez de ma conduite et do mes intentions pour lui faire mettre une aveugle confiance dans cet agent é double face, que je joue lui-même par tous les niouvomens qu'il ne reçoit que de mes volontés?
Voilà, mon ami, ce qui élève mon orgueil au dessus de mon ressentiment. Par cette machine dont j'entretiens continuellement les ressorts, je me fais un amusement de les jouer tous. Le vieux matelot d’onclo n’est que mon ambassadeur auprès do la reine -more llowe, pour l’engager à se joindre à la cause dos llarlove, dans la vue d’en faire un exemple pour la princesse sa 11 le, et à les (unifier de son secours pour le soutien d'une autorité qu’ils sont résolus du faire valoir, bien ou mal à propos, sans quoi j'aurais peu d'espérance.
Quel peut être mon motif, nia demandes-tu? Le voici, pauvre buter : que ma charmante ne puisse trouver de protection hors de ma famille ; car si je connais bien la sienne, elle sera forcé: de prendre la fuite ou d’accepter l'homme qu'elle déteste. Il arrivera donc, si mes mesures sont bien prises, et si mon esprit familier ne me manque pas au besoin, qu’elle viendra tomber entre mes bras, en dépit de tous ses proches, en dépit de son cœur inflexible; qu’elle sera lût ou lard à moi. sans condition, sans la reformation promise, peut-être sans qu’il soit besoin d’un long siège; et qu'il dépendra même de moi de la m lire à plus d'une épreuve. Alors je verrai tous les faquins et toutes les faquines de la famille ramper à mes pieds. Je leur ferai la loi. Je forcerai ce frère impérieux et sordide de venir plier le genou sur le marchepied de mon trône.
Mes seules alarmes viennent du peu de progrès que je crains d'avoir fail jusqu'à présent dans le cœur do celte charmante pièce de glace. Un si beau teint sur les plus beaux traits du inonde , tant d'éclat dans les yeux , une taille si divine , une santé si florissante , un air si animé , toute la fleur de la première jounesse, avec un cœur si impénétrable! El moi pour amant, l'heureux, le favorisé Loveiace! quel moyen d'y rien comprendre? Cependant il se trouve des gens qui so souviennent de l’avoir vue naître. Norton, qui a été so nourrice, se vante de lut avoir rendu, dans son enfance, les soins maternels et d'avoir servi par degrés à son éducation. Ainsi voilà des preuves convaincantes quelle n’est pas descendue tout d’un coup du ciel, comme un ange. Comment se peutil donc qu’elle ait le coeur insensible ?
Mais voici l’erreur et j’appréhende bien qu'elle n’en guérisse jamais. Elle prend l'homme qu'elle appelle son père ( il n’y aurait rien à reprocher à sa mère , si elle u'élait la femme d’un tel père) , elle prend les
gens qu'on appelle ses oncles , le pauvre imbécile qu’on appelle son frère , ei la méprisable espèce de femme qn’ello appelle sa sœur, pour son père , pour ses oncles , pour son frère et sa sœur. A ces titres, elle croit devoir aux uns de la considération , aux autres du respect , avec quelque barbarie qu’elle en soit traitée. Liens sordides I misérables préjugés du berceiu I Si la nature en mauvaise humeur ne lui en avait pas imposé , ou si elle avait eu elle-même des parens a choisir, eu auraitelle un seul de tous ceux qui portent ce nom?
Que mon cœur souffre de la préférence qu’elle leur accorde sur moi, pendant qu’elle est convaincue de l'injustice qu'ils me font ! convaincue que mon alliance leur ferait honneur à tous , à l'exception d'elle à qui tout te monde doit du l'honneur, cl de qui le sang royal en recevrait. Mats combien ce cour ne se soulèvera-t-il pas d'indignation, si je m’aperçois que malgré les persécutions elle hésite un seul moment à me préférerait misérable qu’elle hait et qu'elle méprise? Non, elle n’aura jamais la bassesse d’acheter son repos à c ‘ prix. Il est impossible qu'elle donne jamais les mains à des projets forints à ses dépens par la malignité et l’intérêt propre. Elle n trop d’élévation pour ne pas Us mépriser dans autrui, et trop d’intérêt à les désavouer, de peur qu’on ne la prenne pour une Harlove.
l)e tout ce que tu viens de lire, tu peux recueillir que je ne me hâterai pas de retourner h la ville, puisque je dois commencer par obtenir de la dame de mon cœur de n'être point sacrifié à un homme tel que M. Solmes. Malheur à la belle, si, étant quelque jour forcéo de tomber sous mon pouvoir (car je désespère qu'elle y vienne jamais volontairement), je trouve de la difficulté à me procurer celte assurance!
Co qui serre mes chaînes, c'est que son indifférence pour moi ne vient d'aucun goût pour un autre homme. Mais gardez-vous bien, charmante personne, gardez-vous, û la plus relevée et la plus aimable des femmes, de vous rabaisser par le moindre signe de préférence en faveur de l’indigne rival que vos sordides parens n’ont suscité qu’en haine de moil... Tu diras. Belford, que j'cxlravaguc; lu auras raison : que je sois abîmé si Je ne l’aime jusqu’à l'extravagance ! Autrement, peurrais-je souffrir les continuels outrages de son implacable famille? Autrement, pourraisje digérer l’humiliation de passer ma vie, je ne dis pas autour de la maison de son orgueilleux père, mais autour de la palissade de son parc et des murs de son jardin, séparé d’elle néanmoins par un mille de distance, et sans aucun espoir de découvrir du moins le bord de son ombre? Autrement, me croirais-je payé, avantageusement payé, lorsqu’après avoir erré pendant quatre, cinq ou six nuits par des routes désertes et des enclos couverts de bruyères, je trouve quelques froides lignes qui aboutissent à me déclarer qu’elle fait plus de cas du plus indigne sujet do son indigne famille que de moi, et qu'elle ne m’écrit que pour m’engager à souffrir des insultes dont la seule idée me trouble le sang? Logé pendant ce temps-là dans un misérable cabaret du voisinage, déguisé comme si j'étais fait pour y vivre, nourri et meublé, comme je me souviens de l’avoir été dans mon voyage de Westphalie. Il est heureux, crois- moi, que la nécessité de cet humble esclavage ne vienne point de sa hauteur et de sa tyrannie, et qu’elle y soit assujétie la première.
Mais jamais héros de roman (à l’exception des géans et des dragons qu’ils avaient à combattre) fut-il appelé à de plus rudes épreuves? Nais-
C LAMSi» IIARtOVF.-.
sanee; fortune, grandeur future de moncfllé : un imséraMe^pour rival; ne faut-il pas que j*v- sois déplnrabiement amour. a\ pour surmonter tant de .difficultés et braver tant du mépris? l’or mafoi, j’ai honto de nioiniême; moi, d’ailleurs; qui. par des obligations précédentes. mo rends coupable d'umparjiire si je surs Üdèle à quelque femme au monde...
Cependant, pourquoi rougirais-je de mes humiliations ? N'est-il pas glorieux d’aimer celle qu'on ne peut voir sans l’aimer ou sans la révérer, ou sans lui rendre cos deux Iribuls ensemble? La cause de l'amour, suivant Dryden, ne * aurait être assignée. Il ne faut patin chercher dam un visage; elle etl dam l’idée de celui gui aime... Mais s'il eût été contemporain de ma Clarisse, il aurait avoué son erreur ; et prenant ensemble ligure, esprit et conduite, il aurait reconnu la justice de la voix universelle en faveur de co chef-d'œuvre de la nature.
Jé te crois curieux de savoir si je ne chasse pas quelque antre proie; et s'il est possible pour un cœur aussi banal que le mien de se borner si long-temps au même objet! Pauvre B Iford I Tu ne connais pas cette charmante créature , si tu peux me faire de telles questions , ou tn t’imagines me connaître mieux que tu ne fais. Tout ce qu’il y a d’excellent dans ce sexe s’est réuni pour composer Clarisse llarlove. Jusqu’à ce que le mariage ou d'autres intimités de la même nalure me l’aient fait trouver moins parfaite que les substances angéliques , il est impossible que je m’occupe d’une antre femme ; et puis, pour un esprit tel que le mien, il y a dans cette affaire lant d’autres aiguillons que ceux de l'amour! Un si beau champ pour l’intrigue et les stratagèmes, dont tu sais que je fais mes délices... Comples-lu pour rien la lin qui doit couronner mes peines? Devenir maître d’une fille telle que Clarisse, en dépit de ses surveillai», en dépit d'une prudence et d’une réserve que je u’ai jamais trouvées dans aucunefcmnie... quel triomphe, quel triomphe sur tout le sexe! D’ailleurs , n 'ai-je pas une vengeance à satisfaire ! Une vengeance que la politique me fait tenir en bride, mais pour éclater dans l'occasion avec plus de furie. Conçois-tu qu’il y ait place pour une seule pensée qui ne soit d'elle, et qui ne lui soit dévouée?
Les avis que je reçois à co moment me donnent lieu do croire que j’aurai besoin ici de toi. Ainsi , tiens-:ni prêt à partir au premier avis.
Que Belton, Mowbray et Tourvil se tiennent prêts aussi. Jo médite quelque moyen de faire voyager James H irlove pour lui former l’esprit et les manières. Jamais sot campagnard n’en eut plus de besoin. N’ai-je pas dit : je médite ? Ma foi, le moyen est déjà trouvé; il ne manque que de le mettre à exécution, sans qu’on puisse me soupçonner d'y avoir eu pari. C'est 'une résolution prise; j'aurai du moins le frère, si je n’ai pas la sœur.
Mais quel que puisse être le succès de cette entreprise, la carrière parait ouverte à présent pour de glorieux attentats. On a formé depuis quelque temps une ligue qui me menace. Les oncles et le neveu , qui ne sortaient auparavant qu’avec un seul laquais, doivent en prendre deux; et ce double train doit être doublement armé, lorsque les maîtres hasarderont leur* têtes hors de leurs maisons. Cet appareil do guerre marque une haine déclarée cootre moi, et une ferme résolution en faveur de Sotmes. Je crois qu'il faut attribuer ces nouveaux ordres à une visite que je fis hier à leur église ; lieu propre néanmoins pour commencer une réconciliation, si les chefs de la famille étaient chrétiens, et s’ila se pro-
CLARISSE ÜARLOVE.
HO
posaient quelque chose dans leurs prières. Mon espérance était de recevoir une invitation, ou du moins quelque prétexte pour les accompagner à leur retour, et de me procurer ainsi l’occasion de voir ma déesse; car je m'imaginais qu’ils n’oseraient pas me refuser les devoirs communs de la civilité. Mais il semble qu'à ma vue la terreur les ait saisis, et qu’ils u’aiont pu s'en rendre maîtres. Je remarquai certainement du trouble sur leurs visage, cl qu’ils s’attendaient tous à quelque événement extraordinaire : ils no seraient pas trompés, si j’avais été plus sûr du cœur de leur fille. Cependant je ne pense pas à leur nuire, pas même à loucher à un cheveu de leurs têtes stupides.
Vous aurez vos instructions par écrit, si l'occasion le demande. Mais, après tout, je me figure qu’il suffira de vous monlrer avec mot. Qu'on me trouve quatre hommes d’aussi bonne mine, un air aussi fier que celui de Mowbray, aussi vif, aussi mutin que celui de Bclton. aussi agréable et aussi pimpant que celui do Tourvil, aussi mâle et aussi militaire que te tien, et moi votre chef : oii sont les ennemis que nous ne fassions pas trembler? Enfans, il faut que chacun vienne accompagné d'un ou deux de ses valais, choisis depuis long-temps pour leurs qualités, semblables à celles de ses maîtres.
Tu vois , ami , que j'ai écrit comme tu le désires, écrit sur quelque chose, sur rien , sur la vengeance que j’aime, sur l’amour que je hais, parce qu'il est mon maître ; le diable sait sur quoi, car en jetant les yeux sur ma lettre, je suis étonné de sa longueur. Qu’elle fût communiquée à — v personne, c’est à quoi je ne consentirais pas pour la rançon d’un roi. Mais lu m’as dit qu'il me suffisait de t’écrire pour te donner du plaisir.
Prends-on donc : je l’ordonne d'en prendre à me lire : si ce n’est pas pour l'écrivain, ni pour ce qu'il t’écrit, que ce soit pour faire honneur à la parole. Sur quoi, finissant en style royal ( car n’y a-t-il pas de l'apparence que, dans la grande affaire que j'entreprenjs, je serai ton roi et ton empereur?) je te dis gravement : Adieu.