‹ Clarisse HarloveChapitre 37 sur 127 · LETTRE XXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVII

MISS HOWE, A MISS CLARISSE HABLOVE

Dimanche, 10 mars.

Je vous demande pardon, ma très chère amie, de vous avoir donné sujet de me rappeler la date de ma dernière lettre. Je voulais rassembler sous mes yeux tous les renscignemens possibles sur les opérations do vos sages parens , dans l’idée que vous ne seriez pas long-temps sans vous rendre d'un cêlé ou de l’autre, et que j’aurais alors quelque degré de certitude sur lequel je puisse fonder mes observations. Au fond, que puis-je vous écrire dont je n’aie déjà fait le sujet de plusieurs lettres?

Vous savez que tout ce que je puis faire est de m'emporter contre vos stupides persécuteurs, et ce style n'est pas de votre goût. Je vous ai conseillé de reprendre votre terre : vous rejciez cet avis. Vous ne pouvez soutenir la pensée d’être à Solmcs, et Lorelace a résolu que vous serez à lui, quelque obstacle qu'on fs’efforce d’y apporter. Je suis persuadée que vous ne sauriez éviter d’être à l'un ou à l’autre. Voyons quelles seront leurs premières démarches. A l'égard de Lorelace, lorsqu’il raconte sa propre histoire, qui oseraitjdire qu'après s’être conduit a ver, tant de modestie dans le bûcher, et n’avoir porté que de si bonnes intentions à l'église, il y ait le moindre reproche a lui faire ? Méchantes gens! de se liguer contre l’innocence même; (mais attendons, comme j’ai dit, leurs premières démarches, et le parti pour lequel vous vous déterminerez. Mes réflexions alors seront mesurées à mes lumières.

A l’égard du changement de votre style dans vos lettres à vos oncles, à votre frère et à votre soeur , puisqu’ils ont pris tant de plaisir à vous attribuer de la prévention pour Lovelace, et que lous vos désaveux n’ont servi qu’à fortifier les argumens qu’ils en ont tirés contre vous, je trouve que vous avez fort bien fait de les abandonner à leur soupçon, et d’essayer ce que vous pourrez tirer d’eux par cette voie. Mais si... mais si... de grâce, ma chère, un peu d’indulgence. Vous avez cru vous devoir à vous -même une apologie pour votre changement de style ; et jusqu'à ce que vous m’ayez parlé nettement , comme une amie à sa véritable amie, il faut que je vous tourmente un peu. Voyons , car je ne puis retenir ina plume.

Si vous n’avez pas eu d’aulre raison, pour ce cbangement de style, que celle qu’il vous a plu de me donner, prenez la peine d'examiner, comme je me souviens de vous y avoir exhortée, ce qu’il faut penser de cette raison. Pourquoi votre amie souffrirait-elle que vous fussiez volée sans le savoir?

Lorsqu’une personne se sent attaquée d'un rhume, son premier soin est de chercher comment elle a pu le gagner; et lorsqu’elle croit s’en être rendu bon compte, elle prend son parti, qui est , ou de lui laisser son cours, ou d’employer quelques remèdes pour s’en délivrer , s’il est fort incommode. Do mémo, ma chère, avant que la maladie dont vous êtes ou dont vous n’êtcs pas attaquée devienne si importune qu’elle vous oblige au régime, permettez que je cherche avec vous d’où elle peut venir. Je suis persuadé, aussi certainement queje suis sûre d’écrire, que, d’un côté, la conduite indiscrète de vos parens, et, de l’autre , l'adresse insinuante de Lovclace, du moins, si cet homme n'est pas un plus grand fo« que tout le monde ne le pense, amèneront les choses à ce point et feront son ouvrage pour lui.

Mais passons. Si ce doit être Lovelace ou Solmos , le choix n'admet aucune discussion. Cependant, en supposant de la vérité en tout ce qu'on a raconté, je préférerais tout autre de vos amans à l’un et à l’autre, quelque indignes qu'ils soient aussi de vous. Qui peut être digne , en effet, de miss Clarisse llarlove?

Je souhaite que vous ne m'accusiez pas de toucher trop souvent la même corde. Je me croirais inexcusable (d’autant plus que ce point me semble hors do doute, et que s’il était question de preuves, j’en pourrais tirer de vingt-cinq endroits de vos lettres,), inexcusable dis-je , si vous vouliez avouer ingénument... — Avouer quoi? m'allez-vous dire. Je me flatte, ma chère Anne Howe, que vous ne m’attribuez pas déjà de l’amour....

Non, non. Comment votro Anne Howe pourrait-elle former celte pensée? L'amour, ce mot ei court d prononcer , porte une lignification bien é tendue ! Quel nom lui donnerons-nous? Vous m’avez fourni un terme dont le sens est plus resserré , mais qui ne laisse pas de signifier aussi quelque chose : une lorle de goût conditionnel! Le voilà , ma chère. O tendre amie, ne sais-je pas combien vous méprisez la pruderie, et vous êtes trop jeune, trop aimable, pour être une prude ?

Mais écartons ces noms durs; et souffrez, ma chère, queje vous répète ce que je vous ai déjà dit: c’est que je me croirai en droit de me plaindre extrêmement de vous , si vous vous efforcez, dans vos lettres, de me déguiser quelque secret de votre coeur.

J’ajoute que si vous m’expliquiez nettement quel degré Lovelace tient on ne tient pas dans votre affection, je serais plus «n état que je ne le suis, de vous donner un bon conseil. Vous qui vous êtes fait une si grande réputation de pretcience, si je puis employer ce terme, et qui la méritez effectivement plus qu’aucune personne de votre lige, vous avez raisonné sans doute avec vous-même sur son caractère, et sur la supposition que tous deviez un jour être à lui. Vous avez fait de même pour Solmes ; et de là est venue sans doute votre aversion pour l’un, comme votre goût conditionnel pour l’autre. Voulez-vous m’apprendre, ma chère, ce que vous avez pensé de scs bonnes et de scs mauvaises qualités; quelle impression les unes et les autres ont faite sur vous? Alors, les mettan1

CLARISSE MARLOVE.

dans la balance, nous verrons quel côté pourra vraisemblablement l'emporter, ou plutôt quel côté l’emporte en effet. Il ne faut rien moins que la connaissance des plus intimes replis de votre cœur pour satisfaire mon amitié. Sûrement vous n’ûtes point effrayée de vous confier à vousmême un secret do celte nature. Si vous l’êtes, vous n'en avez que plus de raisons de douter de moi. Mais j’ose dire que vous n 'avouerez m l’un ni l’autre, et je veux bien m'imaginer qu’il n’y a point de fondement pour aucun de ces deux areux.

Ayez la bonté, ma chère, de faire une observation : c’est que si je me suis quelquefois, donne des airs d - raillerie , qui vous ont fait jeter sérieusement les yeux autour de vous, dans le cas surtout où vous pouviez attendre do votre meilleure amie un tour de réflexion plus sérieux, ce n’a jamais été à l'occasion des endroits de vos lettres où vous vous ôtes expliquée avec assez d’ouverture (ne vous alarmez pas, ma chère,) pour ne laisser aucun doute de vos senlimens; mais seulement lorsque vous avez affecté de la réserve, lorsque vous avez employé des tour» nouveaux pour exprimer des choses communes, lorsque vous avez parlé de curiosité, de ijodt conditionnel , et que vous avez cherché à vous couvrir sous des termes qui auraient été à l’épreuve de toute autre pénétration que la mienne ; autant d'actes de trahison contre l'amilii suprême que nous nous sommes vouée mutuellement.

Souvenez-vous que vous m'avez trouvée un moment en défaut. Vous fîtes valoir alors vos droits. Je vous confessai aussitôt que je n'avais plus que mon orgueil pour défense contre l’amour; car il est vrai, comme je vous le dis alors, que je no pouvais soutenir l’idée qu’il fût au pouvoir d’aucun homme de me causer un seul moment d'inquiétude. D’ailleurs, l’homme que j’avais à combattre était bien éloigné de valoir lo vôtre ; ainsi je pouvais m’en prendre autant à mon imprudence qu'à l'ascendant qu’il avait sur moi. Bien plus (et vous vous en ferez, s’il vous plaît, l'application), vous me fîtes d’abord la guerro sur mes curiosités : et lorsque j'en fus au go i)< conditionnel, vous vous souvenez de ce qui arriva ; le cœur ces^a de me battre pour lui.

Finissons. Mais à propos de ce que j’ai dit avec vérité, que mon autant n’était point un homme charmant comme le vôtre, nous sommes quatre, miss Bidulph, miss Loyd, miss Campion et moi, qui vous demandons votre opinion sur une difficulté d'importance: savoir, jusqu’à quel point la ligure a droit de nous engager. O cas, au reste, n’est point étranger à votre situation : remarques bien cela , pour employer le style de votre oncle Antonin. Nous demandons aussi s’il faut même complet la figure pour quelque chose dans un homme qui en tire vanité; puisque, suivant une de vos observations, cette vanité donne un juste sujet de douter du mérite intérieur. Vous, le modèle de notre sexe, à qui la beauté et les grâces ont été prodiguées, la vanité est un vice dont vous ôtes aussi exempte que de tous les autres, et vous en avez toujours été plus autorisée à soutenir qu’il «st inexcusable jusque dans une femme.

11 faut vous apprendre que ce sujet a été vivement agité dans une de nos dernières conversations. Miss Loyd m’a priée de vous écrire pour vous demander votre sentiment, auquel vous savez que nous avons toujours déféré dans nos petites disputes. J’espère que, trouvant quelquefois le temps de respirer sous le poids de vos peines, vous aurez assez de liberté d'esprit pour répondre à notre attente. Personne ne répand plus de

CLARISSE IIAilLOVR.

lumières et de grâces que vous sur tous les sujets que vous traitez. Expliqoez-nous aussi comment il se fait que Loveloce, qui parait apporter tant de soins à parer sa ligure, quoiqu'elle ait si peu besoin d’nrnemens, trouve le moyen de ne passer aux yeux de personne poor un fat. Que ces questions, ma chère, servent à vous amuser : du moins si ta seconde peut vous être proposée sans vous déplaire. Dn seul sujet, de quelque importance qu'il puisse être, ne suffirait pas pour occu|ier un esprit de Tétendue du vôtre, mais s’il était vrai au fond que l'un et l’autre vous déplussent, mettez ma prière au nombre de tant d'impertinences que vous m'avez pardonnées, et dites sans crainte : Cette Bile est folle, pourvu que vous ajoutiez : Je l’aime néanmoins, et c’est ma fidèle

Anne Howk.

LETTRE XXXVÏII.

WSS CLARISSE UARLÜVK, A «IBS HOWK.

Lundi, 90 niant.

Votre dernière Mira m’a touchée si sensiblement, que j’écarle des soins assez considérables, pour me livrera l’impatience que j'ai d’y répondre. Je veux m’expliquer nettement, sans détour; en un mot, avec l’ouverture de cœur qui convient à notre amitié mutuelle.

Mais souffrez quo j'observe d’abord, et que j’observe avec reconnaissance, que si je vous ai donné, dans vingt endroits de mes lettres, des preuves si peu équivoques de mon estime pour M. I.ovelace que vous ayez cru devoir m’épargner en faveur de leur clarté, c’est en avoir usé avec une générosité digne de vous.

Croyez-vous qu’il y ait au monde un homme si méchant, qu’il ne -donne pas occasion, b ceux même qui doutent de son caractère, d’être plus satisfaits de lui dans un temps que dans un autre? Et lorsqu'il la donne en effet, n'est-il (tas juste qu'en parlant de lui les expressions soient mesurées b sa conduite? Je crois devoir b un homme qui me rond des soins autant de justice que s'il ne m'en rendait pas. Il me semble qu'il y a si peu de générosité, un air si tyrannique, à prendre droit de son respect pour le maltraiter, du moins lorsqu'il n’en donne pas sujet, que je ne voudrais pas être celle qui sc permet celte sorte do rigueur. Mais quoique je ne pense qu'à me contenir dans les bornes de la justice, il est peut-être difficile d’empêcher que ceux qui connaissent les vues de cet homme ne me trouvent un air de partialité en sa faveur; surtout si «'est une femme qui fait cette observation, et qu’ayant été autrefois prise elle-même, elle veuille se faire un triomphe de son amie, aussi faible qu'elle. Les âmes nobles qui aspirent b la même perfection (et je ne regarde pas l'amonr comme une imperfection non plus, lorsque l'objet en est digne) méritent, b mon avis, qu’on leur passe un peu de cette généteuse espèce d’envie.

Si l’esprit de vengeance a quelque part b cette réflexion, c’est une ▼engeance, ma chère, qu’il faut entendre dans le sens le plus doux quo ce mot (misse recevoir. J'aime votre badinage, comme je vous l'ai dit plusieurs fois, quoique dans l'occasion il puisse causer un peu de peine; une âme ingénue, qui vient ensuite à sentir qu'il entre moins de fiel que d'amitié dans le reproche, tourne tous ses eentimens b la reconnaissance

Savez-vous à quoi la chose se réduit? Je serai sensible à la peine, dans celle lettre peut-être, mais je vous ferai, dans la suivante, des remerdemens qui ne cesseront jamais.

Cette explication, nia chère, en sera une aussi pour toutes les petites sensibilités que j'ai pu vous laisser voir dans d'autres lettres, et dont il peut arriver qua je ne me défende pas mieux h l’avenir. Vous me rappelez souvent, par un excellent exemple, que je ne dois pas souhaiter d’être épargnée.

Je ne me souviens pas de vous avoir rien écrit sur l’homme en question, qui n’ait été à son désavantage plutôt qu'à sa louange. Mais si vous en jugez autrement, je ne vous donnerai pas la peine d'en chercher des preuves dans mes lettres. Les apparences du moins doivent avoir été contre moi, et mon étude sera de les rectifier. Ce que je puis vous assurer avec beaucoup de vérité, c'est que, quelque sens que mes termes aient pu vous présenter, mon intention n’a jamais été d’user arec vous de la moindre réserve ; je vous ai écrit avec l'ouverture de cœur qui convenait à l'occasion. Si j’avais pensé au déguisement, ou si j’avais eu quelque raison de m'y croire obligée, peut-être aurais-je évité de donner lieu à vos remarques sur la curioiité que j’ai eue de savoir ce que la famille de M. Lovelace pense de moi sur mon goût conditionnel et sur d'autres points de celte nature. Je vous ai dit de bonne foi, dans le temps, quelles étaient mes vues par rapport au premier, et je m’en rapporte volontiers aux termes de ma lettre. A l’égard du second, je ne cherchais qu’à me rendre telle qu'il convient à une personne de mon sexe et de mon caractère, dans une malheureuse situation où elle est accusée d’un amour contraire au devoir, et où l'objet qu’on suppose à sa passion est un homme de mauvaises moeurs. Vous approuvez, j'en suis sûre, le désir que j’avais de paraître ce que je devais être, quand je n’aurais pas eu d’autre vue que de mériter la continuation de votre estime.

Mais, pour me justifier sur la réserve... O ma chère! il faut que je quitte ici la plume.

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