‹ Clarisse HarloveChapitre 41 sur 127 · LETTRE XL II · texte numérisé non relu

LETTRE XL II

miss a. *rissk harlove, a miss howe.

Il s'est passé une scène fort vive, ou plutôt une vrai scène d'injures entre ma sœurel moi. Auriez- vous cru, ma chère, que fusse capable de dira des injures?

Elle m’a été envoyée, sur lo refus que j'ai fait de voir M. Solmes. C'est une furie, je pense, qu’on a lâchée sur moi. Idées de paix et de conciliation, vaine espérance dont je m’étais flattée! Je vois bien que, du consentement de tout le monde, je serai abandonnée à elle et à mon frère.

Dans tout ce qu'elle u dit contra moi, je veux rendre justice à co qui a quelque apparence de force. Comme je ne demande votre jugement que sur des faits, ma causa serait fort suspecte à mes propres yeux si je m'efforçais de tromper mon juge.

Elle a commencé par me représenter à quel danger j'étais exposée si mou père était monté à ma chambre comme il y était résolu. Je devais, entre autres, des remerciemeos à M. Solmes qui l'en svait empêché. Elle a fait tomber quelques réflexions malignes sur madame Norton, qu'elle soupçonne de m’avoir encouragée dans mon opiniâtreté. Elle a tourné en ridicule mon estime supposée pour Lovelaee. — Sa surprise était extrême de voir la spirituelle, la prudente et même la pieuse Clarisse llarlove si passionnée pour un infâme débauché, que ses paréos se trouvaient obligés de la tenir renfermée pour l’empêcher de courir entre les bras de cet indigne amant. — Que je vous demande, ma chère, ra’at-elle dit , quel ordre vous mettez à présent dans la disposition de votre temps; combien d’heures, dans les vingt-quatre, vous donnez à voire aiguille, combien à vos exercices de piélé, combien à vos correspondances de lettres, et combien à vos amours? Je me doute, je me doute, ma chère petite, que ce dernier article , semblable à la verge d'Aaron , absorbe tout le reste. Parlez; n'est-ce pas la vérité?

Je lui ai répondu, que c'était une double mortification pour moi de devoir ma sûreté, contre l’indignation de mon père, à un homme pour lequel je ne serais jamais capable d'aucun senliment de reconnaissance. J'ai apporté toute la chaleur que je devais à justifier le caractère de madame Norlou ; et je n’en ai pas mis moins dans ma réponse à ses injurieuses réflexions sur l'article de M. Lovelaee. À l’égard de l'emploi que je fais de mes vingt-quatre heures, je lui ai dit qu'il aurait été plus

CLAMMI II AftLOVE.

digne d’elle d’accorder toute sa compassion h l'infortune d'une saur, que de s'en faire un triomphe, surtout lorsque je n’avais que trop de raison d'attribuer une grande partie de mes disgrâces à l'emploi qu'elle faisait elle-même d'une partie de ses heures de veille.

Ce dernier irait l’a piquée jusqu’au vif. Je ma suis aperçue qu'elle faisait violence pour me rappclor d’un ton modéré la douceur avec laquelle j’avais été traitée par tous mes omis , ma mère particulièrement, avant l'extrémité où les choses étaient parvenues. Elle m’a dit que je tn’eiais fait connaître par des qualités dont on ne m'aurait jamais soupçonnée ; que si l’on m’eût connue pour une championne si brave, personno n'aurait eu la hardie-se de se mesurer avec moi ; mais quo malheureusement l'affaire était trop engagée ; qu'il était question de savoir lequel devait l’emporter, de l’obéissance ou de la révolte, et si l'autorité d’un père devait céder à l'obstination d’une fille ; en un mot, qu’il fallait plier ou rompre.

— Dans uno occasion moins triste, lui ai-je dit, je m'abandonnerais volontiers comme vous à cette légère plaisanterie; mais si M. Suintes a tant de mérite au jugement de tout le monde et particulièrement au vôtre, pourquoi ne mien ferait-on pa- un beau-frère plutôt qu'un mari?

— O la pauvre enfant! Elle s'imaginait de bonne foi que j’étais aussi plaisante qu’elle-même. Elle commençait à bien espérer de moi. Mais pouvais-je penser qu’elle voulût dérober b sa soeur un amant si soumis? Sises premiers soins eussent été pourello, il y aurait eu quelque justice dans celte idée; mais prendre le refus d’une sœur cadette! Non, non. mon enfant, c’est de quoi il n’est pas question. D'ailleurs, ce serait ouvrir la porte de votre cœur, vous savez à qui; et nous cherchons, au contraire, à la fermer, s’il est possible. En un mot (changeant ici de ton et de contenance), si j'avais marqué autant d'empressement qu’une jeune personne de ma connaissance , h me jeter entre les bras d’un des plus grands libertins d'Angleterre, qui eût entrepris de faire réussir ses prétentions au prix dn sang de mon frère, je ne serais pas étonnée do voir toute nia famille réunie pour m’arracher à ce misérable, et pour me marier promptement à quelque honnête homme qui se présenterait a propos dans la même occasion. Voilà, Clary, de quoi il est question , et ne vous fatiguer pas à l'expliquer autrement.

Un discours si outrageant ne méritail-il pas une vive réponse? Dites, ma chère, qu'il la méritait, pour justifier la mienne. — Hélas! nia pattvro sceor! lui ai-jc dit, l’homme dont vous parlez n’a pas toujours passé pour un si grand libertin. Qu'on a raison de dire que l'amour mal reconnu se change en haine !

J’ai cru qu’ello allait me battre; mais je n’ai pas laissé de continuer froidement r

— On me parle souvent du péril où mon frère est exposé, et dti meurtrier de mon frère : lorsqu'on fait si |ieu do façon avec moi, pourquoi ne m’expliquerais-je pas librement? N’rst-ce pas mon frère qui a cherche l’autre, et qui t'aurait tué s’il avait pu? Lui aurait-il donné la vie , s’il avait dépendu de lui do la lui ôter? Oc n'est point à l'agresseur qu'il convient de se plaindre. A l'égard des choses qui te tout présentées ri propos, plût au ciel que certaines propositions l'eussent été! Ce n’est pas ma faute , Bella , si l’homme qui serait à propos no juge plus à propos de se présenter pour vous.

cutlisn OAILOVE.

IM

Auriez-vous marqué plus de fermeté, ma chère, et n’êles-vous pas surpris) que je m'en sois trouvé tant? Je m’attendais à voir tomber sa main sur moi. Elle l’a tenue quelque temps levée, et 1a colère étouffait sa voix : ensuite , se précipitant vers la porte, elle a descendu la moitié de l’escalier. Mais elle est remontée sur ses pas ; et lorsqu’elle a pu parler, elle a invoqué le ciel pour lui demander de la patience. — Amen, ai-je dit. Mais vous voyez, Bella , que vous ne prenez pas tranquillement une réplique que vous vous êtes attirée. Etes-vous capable de me pardonner? Rendez-moi ma sœur ; et je regretterai beaucoup ce que j’ai dit, si vous en êtes offensée.

Sa violence n’a fait qu’augmenter. Elle a regardé ma modération comme une espèce do triomphe sur son emportement. Elle était résolue, m'a-i-elle dit, de faire connatlre à tout le munde que je prenais parti contre mon frère pour le méprisable Lovelace.

Je lui ai répondu assez malignement , que j’aurais souhaité de pouvoir alléguer pour ma défense ce qu’elle pouvait dire pour la sienne; qu’à la vérité ma colère était plus inexcusable que ses jugemcns.

Mais, ne pouvant croire que sa visite n’eût pas d’autre motif que ce qui s’était passé jusque alors entre nous, je l’ai priée de ma déclarer naturellement si elle avait quelque proposition à me faire que je pusse entendre avec plaisir, quelque chose à me dire qui pût me donner l’espérance de retrouver une amie dans ma sœur.

— Elle était venue au nom de toute la famillo , a-t-elle repris d’un air imposant, pour savoir, do ma propre bouche, si j’étais enfin déterminée à l'obéissance. En mol suffisait; elle ne demandait que oui ou non ; on n'élnit pas disposé à prendre plus long-temps patience avec uue créature si perverse.

— Eh bien ! lui ai-je dit, je promets devant Dieu de rompre absolument avec l'homme qui vous déplaît à tous, sous la seule condition qu’on ne nie lasse point un devoir d’accepter M. Solmes ni d’autre homme.

Uu’offrais-je de plus que ce que j’avais déjà offert? La différence n’étail que dans l’expression. Jo prenais donc les autres pour autant d’hébétés, que je croyais pouvoir tromper par de spécieuses promesses ?

— si je connaissais d’autres propositions qui pussent satisfaire tout le monde et me délivrer d’un homme qui me sera toujours insupportable , je ne balancerais pas à les employer. Il est vrai que j’ai déjà offert de ne me marier jamais sans le consentement do mon père...

Elle m’a interrompue : — Vous comptiez sur vos artifices, pour amener mon père et ma mère à votre but?

— Triste sujet de confiance I lui ai-je dit ; et personne ne devait connaître mieux qu’elle ceux qui étaient capables de s'y opposer.

Elle ne doutait pas que je ne les eusse liés tous à mon char, si Ton ne m’avait ûté la liberté de les voir et de les séduire par mes jolis tours d’adresse.

— Du moins, Bella, vous m’apprenez à juger de ceux que je dois accuser du trailcment quo j’essuie. Mais, en vérité , vous en faites des gens bien faibles. Une personne indifférente . qui jugerait de vous et de moi par vos discours, me prendrait pour une créature extrêmement artificieuse, ou vous pour une peisonne d’un bien mauvais caractère.

— Oui, oui, vous êtes une artificieuse créature, et une des plus artificieuses que j’aie jamais connues. De là elle s’ost jetée dans un détail d’ac-

I I.AtllS.'E UARLOVE.

cusntions si basses! si indignes d'une soeur! Elle in’a reproché d’avoir eiuorctlé tout le monde, c'est son expression, par mes manières flatteuses et insinuantes, d'attirer sur moi toute l'attention dans les lieux où je parais avec elle. — Lombi' n de fins, m’a-t-elle dit, lorsque nous nous sommes trouvés, mou frère et moi, dans une compagnie où l'on nous écoulait avec complaisance, n'èles-vous survenue, avec vos orgueilleux airs de modestie, que pour nous dérober la considération qu’on avait pour nous? Il n était plus question de vos aînés; c'était à l'opinion de miss Clarisse qu'on s'en rapportait, ii fallait nous taire, ou parler sans être écoutés...

Elle s'est arrêtée comme pour reprendre haleine.

— Continuez, chère Bella !

— Oui, je continuerai. N'avez-vous pas ensorcelé mon grand-père? So plaisait-il à quelque chose qui ne fût pas sorti de votre bouche nu de vos mains? Le bon vieux radoteur! comment ne le teniez-vous pas suspendu à votre langue dorée ? Et que disiez-vous, néanmoins, que faisiez-vous, qu'on n'iùt pu dire et faire aussi bien que vous? Son testament fait assez voir combien vos arlilie s l’avaient séduit. Oter à ses propres Dis tout son bien d’acquisition, pour lu donner à une petite-fille, et au plus jeune encore de ses petits-enfans ! Vous donner tous les tableaux de famille, parce qu’il vous entendait faire la connaisseuse en peinture, et qu’il vous voyait nettoyer de vos belles mains les portraits de vos aïeux, quoique vous suiviez si mal tours exemples! Vous laisser une quantité de vaisselle d’argent qui suffirait pour deux ou trois grosses maisons, et défondre qu’elle soit changée, parce que ton précieux enfant n’avait d’admiration que pour l’ancien goût !

Ces reproches étaient trop méprisables pour me piquer. — Ma pauvre soeur, est-il po-stble, lut ai-je dit. que vous distinguiez si mal enlro l’art et la nature? Si j'ai obligé quelqu'un, je m'en suis fait un bonheur; et je n’ai pas cherché d'autre récompense. Mon âme est au dessus de l’art et des sordides motifs que vous m'attribuez, Quo de raisons n’ai-je pas do souhaiter que mon grand-père n'eùt jamais pensé à m'accorder des distinctions! Mais il a vu mon frère amplement pourvu par des donations étrangères et par ses droits naturels, il a souhaité que les biens qu'il a répandus sur moi dev inssent une raison pour vous faire obtenir la meilleure part aux faveurs de mon père, et je no doute pas que vous ne vous y attendiez tous deux. Vous savez, Bella , que la terre que mon grandpère m’a léguée ne fait pas la moitié du bien réel qu’il a laissé.

— Quelle comparaison, a répliqué ma soeur, entre des espérances et une actuelle possession, accordée d’ailleurs avec des distinctions qui vous ont fait plus d’honneur que la grandeur même du présent?

— Ces! apparemment, Bella, ce qui a causé mon infortune en excitant votre jalousie. Mais n’ai-je pas abandonné cette possession de bonne grâce ?

— Üui, a-t-elle interrompu, et je le trouve encore plus artiOcieuse dans la manière... On u’aurait jamais pénétré vos de.-setns jusqu'au fond, si l’on n'avait pas trouvé le moyen de vous tenir un peu à l’écart eide vous réduire à des déclarations positives ; si l'on no vous avait été celui de faire jouer vos petits ressorts, do vous entortiller, comme un serpeul, auteur de voire mère, et de la faire pleurer la nécessité même de vous refuser quelque chose dont votre petit cceur obstiné s'est une fois rempli.

CLARISSE IMM.OVE.

— Mon cœur obstiné! y pensez-vous, Bella?

— Oui, obstiné; car av<z-vons jaunis su co que o’esl que de céder ?' N'a\ ex- vous p.w toujours eu l'art de faire croire que tout ce que vous demandiez é ait juste, tandis que mon frère et moi nous avions souvent le chugrin de nous voir refuser des faveurs fort légères?

— Je ne me souviens point, Uella, d'avoir jamais rien demandé qu’il ne convint pas d<É ni 'accorder ; et mes demandes ont été rares pour u oimêrac, quoiqu’elles l'aient été moins pour d'autres.

Qu’il y avait de médiane té dans nies réflexions!

— Tout coque vou» dites, Bell», regarde un temps fort ancien: je ne puisrcmontersiloin, jusqu’aux foiiesde notre enfauce; et je ne me serais pas imaginée que les marques rec nies de votre aversion vinssent d'une source si elo gnee.

Elle m'a reproché encore un excès de malignité, une insolente apparence de modération, du venin caché dans mes moindres paroles. — t) Glary! l'.lary 1 tu n'as jamais été qu'une fille à deux faces!

— Personne, lui ai-je dit. n'a jugé que je fus-e un* fille à dtur face», lor que j’ai tout abandonné à la disposition de mon père, et qu'avec un revenu si considérable, je me su s contentée, comme auparavant, de la petite pension qu'il nu- (ail, sans désirer la mo mire augmenta. ion.

— Oui, rusée créature, c’est encore un de vos arntices. N 'avez, voua pa- prévu qu’un excédent père se croirait engagé-, par ce respect et ce désintéressement affectés, à mettre en réserve tout le produit de vos revenus, et qu'il n'exercerait ainsi que l'oftice de votre intendant, tandis q.i’ii ne os erait pas de vous faire voire pension domestique ? Autre de vos ruses, miss Ciary. il arrive de là que loules vos extra vagames dop uisus ne vous ont rien coûté du vôtre.

— Mes extravagantes dépenses, Bella ! mon père m'a-t-il jamais rien donné de plus qu'à vous?

— N n. j'en conviens; je vous ai l'obligation d'avoir obtenu, par celte voie, plc> qu'j ma conscience jieut-être ne m’aurait p< nuis de demander. Mais j'en pourrais montrer encore la plus grande [ortie. Et vous, que vous en reste-t-il? je parierais que vous n'avez pas cinquante gninées

de reste.

— Il est vrai, Bella, que j'aurais peine à montrer celle somme,

— Oit! j’en suis bien sûre. Je sup ose que votre maman Norton,.. Mais paix la-dessus.

— Indigne Bella 1 c-àle vertueuse femme , toute malheureuse qu'elle es! du côté du la furtune, a Mme véritablement noble, [dus noble que ceux qui seraient capobli s de lui imputer la moindre bassesse de seiilimens.

— Q l'avex-vous donc fait de toutes bs sommes qu’on vous a laissé dissiper depuis vul'O enfance? Lovelacc, voire lihenin, voi<s on ferait-if l'iiitéré?

— Pourquoi suis-j>‘ obligée de rougir pour ma sœur? dépendant, B-lla. vous ne vuiis trompez point ; je compte sur l’intéiét do mon argent . et sur l'intérêt de l'intérêt. Je le crois mieux placé que dans la rouille d'un cabinet.

— Elle m'entendait , m'a-t-elle répondu. Si j’eusse été d'un autre sexe , elle aurait suppose que je pensais à briguer les suffrages du canton, f.a popularité, le plaisir de me voir environnée , à la porte de l’égli-o , par une foule de misérables, étaient un attrait charmant pour mes yeux. Les

claiiss mnovK.

applaudissemens qui retentissent au loin, quel charme pour mon imagination romanrsque! Je ne tenais pas nui lumière cachée tout U boisteau, c'était de quoi elle pouvait me répondre. Mais n'était-il pas un peu dur pour moi de mo voir privée, le dimanche, do la satisfaction de briller b l'église, et d’ôire obligée d'interrompre mes charitables ostentations ?

— En vérité, Belia, celte raillerie est cruelle de votre bouche, apres la part que vous avez eue nu traitement que j'essuie. Mais continuez; J'haleine vous manquera bientôt. Je ne puis désirer vous rendre outrage pour outrage... Pauvre Bella !

[ci, ma chère miss llowe, je crois avoir souri d'un air un peu trop méprisant pour une soeur. Elle a élevé la voir.

— Point d'insole ns mépris, point de paucre Bella , avec cct air de supériorité dans une sœur cadette.

— Eh bien donc , riche Bella , eu lui faisant la révérence. Ce nom vous plaira davantage, et convient mieux en effet à cct amas d'or dont vous faites gloire.

— Voyez-vous , Clary { tenant b main levée ) , si vous n'èles pas un peu plus humble dans votre modération, un peu plus réservée dans votre langage, et si vous oubliez le respect que vous devez à une sœur aînée, vous éprouverez...

— Quoi ! Bella, un trailemenl pire que celui dont je vonsai déjà l'obligation T C'est ce que je crois iroposs bte, à moins que cette main levée ne tombe sur moi, et c'est un excès auquel il vous conviendrait moins de vous livrer qu’à moi de le souffrir.

Elle a paru confuse de son emportement. Mais, en s’efforçant do se remettre : — Donne et docile créature ! a-t-elle dit avec un sourire amer. Ensuite changeant de propos, elle m'a priée de me souvenir que nous avions été sur les ouvertures; que tout le monde serait surpris qu’elle lardât si long-temps; qu’on s'imaginerait qu’il y avait quelque chose à se promettre de moi, enfin que le souper n'était pas éloigné.

Je n’ai pu retenir quelques larmes. — Que j'étais heureuse, ai-je dit en soupirant, lorsque les résolutions d'autrui et les miennes ne m'empêchaient pas de descendre à l'heure du souper, cl de jouir du plus doux plaisir de ma vio dans l’entretien de mou père, de ma mère, et de mes meilleurs anus!

Cette réflexion, échappée h la force du sentiment, n'.i servi qu'à m'attirer une nouvelle insulte, l-a nature n'a pas donne un cœur sensible à Bella. Elle n'e4 pas capable des grandes joie* de la vie. J'avoue que sa dureté la garantit de b;en des p< ines; cependant, pour en éviter dix fois plus, je no consentirais pas à perdre les plai-.tr- dont cette sensibilité de cœur est la source.

Elle m'a dit qu'avant que de se retirer, elle roulait savoir, pour mon intérêt, quel témoignage el'e devait rendre de m ts dispositions. — Vous pouvez assurez, lui ai-je répondu tranquillement, que je me soumets à tout, sans autre exception que c.' qui regarde Jl. Solutés.

— Ces» quo ce que vous de.- irez à pre-eet. Clary, pour vous avance à la sappe (d'où, prend-elle ses expressions î). Mais l'autre homme n'enlrerat-il pis en fureur et no rugira-t-il pos horriblement, lorsqu’il verra sortir de ses griffes une proie dont il sa croyait sôr?

— Il faut souffrir votre langage, sans quoi uous ne parviendrons jamais à rien .d'éclairci. Je ne m'embarrasserai point de ce que vous

appelez ses rugisscmens. Je lui promettrai que si je me marie jamais, ce ne sera point avant qu'il soit marie lui-même ; s’il n’est pas satisfait de cette condescendance, je penserai qu’il le doit être, et je donnerai toutes les assurances qu’on exigera, de no jamais le voir, et de n’entretenir aucune correspondance avec lui. Assurément ces offres seront approuvées.

— Mais je suppose qu’alors vous aurez la complaisance de voirM.Solmes, et de converser civilement avec lui, du moins comme avec un ami de ■ion père.

— Non : je compte qu’il me sera permis de me retirer dans mon appartement lorsqu'il paraîtra ; je n'aurai pas plus de conversation avec l’un que de correspondance avec l’autre. Ce serait donner occasion à M. Lovclace do se rendre coupable de quelque témérité, sous prétexte que je n’aurais rompu avec lui que pour me donner à M. Solmes.

— Ainsi, vous avez accordé tant d'empire sur vous à ce misérable, que la crainte de l’offenser vous empêchera do traiter civilement les amis de votre père dans sa propre maison ! Lorsque cette condition sera présentée, daignez me dire ce que vous en pouvez attendre.

— Tout, ou rien, lui ai-je répondu, suivant le tour qu'il luj plairait do donner ù son récit. Ayez la bonté, Bclla , de lui en donner un favorable : dites que j'abandonnerai à mon père, dans toutes les formes, à mes oncles et même à mon frère, les droits dotil j'ai l’obligation au testament de mon grand-père, comme une sûreté pour l'exécution de mes promesses. N'ayant rien à espérer de mon père, si je les viole, il ne sera plus à craindro que personne veuille do moi pour sa femme. Bien plus, malgré les mauvais trailemens que j’ai reçus de mon frère , je l’accompagnerai secrètement en Ecosse, pour lui servir de femme de charge , h la seule condition qu’il n'en usera pas plus mal avec moi qu'avec une femme à gages ; ou, si notre cousin Morden s’arrête plus long-temps en Italie, j’irai volontiers le joindre à Florence : et dans l’un de ces deux cas, on publiera que j’ai choisi l’autre, ou que je suis allée au bout du monde ; car il m'importe peu dans quel lieu l’on dise que je suis allée ou que je dois aller.

— Je n'ai qu’une demande à vous faire, mon enfaut : donneriez-vous ces jolies propositions par écrit ?

— Oui, de tout mon cœur. Et je suis pos ée dans mon cabinet, où non seulement, j’ai réduit tous ces articles en peu de mots, mais j’y ait joint quelques lignes pour mon frère, par lesquelles, je lui témoignais un vif regret do l'avoir offensé ; jo le suppliais d'appuyer mes propositions de son crédit, et de dresser lui-même un engagement qui fût capable de me lier ; je lui disais qu’il avait plus do pouvoir que personne , pour me réconcilier avec mon père et ma mère , et que je lui serais obligée toute ma vie, s’il voulait que je fusse redevable do celle grâce à l’amitié fraternelle.

Comment croyez-vous que ma sœur ait passé le temps, pendant que je l'employais à écrire? îi promener ses doigts sur mon clavecin, en s'accompagnant doucement de la voix, pour marquer son indifférence.

Lorsque je me suis approchée d’elle avec mon écrit, la cruelle s’est levée d’un air léger : — Vous n'avez pas encore fini, ma chère? Oh! cela est fait, j'en suis sûre. Quelle facilité à se servir de sa plume ! et m'est-il permis de lire?

— S'il tous plaît, Bella.

Après avoir lu, cils a fait un éclat de rire affecté. — Comme les grands esprits se laissent prendre ! Vous n'avez donc pas vu, Clary, que je me moquais de vous? El vous voudriez que je descendisse avec celte belle pièce, où je ne trouve pas le sens commun ?

— Vous ne m’en imposerez pas, Bella, par ces apparences de dureté. Elles ne peuvent être sériouses. Il y aurait trop peu d’esprit dans une raillerie de cette nature.

— Quel excès de folie 1 une tête fortement prévenue s'imagine que tout le monde ne voit que par ses yeux. Mais de grâce, ma chère enfant, que devient l’autorité de votre père? Qui cède ici, du père ou de la tille? Comment ajustez-vous ces belles offres avec les eugagemens qui existent entre votic père et M. Solmes? Quolle certitude que votre libertin ne vous suivra pas jusqu'au bout du monde? Reprends, reprends ton écrit, ma chère ; place-le sur ion cœur amoureux, et n'espère pas que je veuille apprêter à rire en me laissant prendre à tes ridicules promesses. Je te connais trop bien.

Et jetant le papier sur ma toilette, elle s'est enfuie avec un autre éclat de rire.

— Mépris pour mépris, a-t-elle ajouté en passant devant moi, voilà pour vos yaurres llella.

Je n'ai pas laissé do renfermer co que javals écrit , dans un nouveau billet pour mon frère, où je lui ai tracé en peu de mots la conduite de ma sa'ur; dans la crainte que sa passion l’ayant empêchée de bien prendre mes idées, elle ne les présentât sous un autre jour qu’elles ne me semblaient lo mériter. La lettre suivante est une réponse à mon billet, qui m’a été rendue lorsque j’étais prêle à me mettre au lit. Mon frère n’a pu prendre sur lui d’attendre jusqu'à demain.

A ms* CLARISSE HARLOVE.

« Il est étonnant que vous ayez la hardiesse de m’écrire, vous qui videz continuellement sur moi votre carquois femelle. Je ne ino possède pas, en apprenant que vous me reprochez d’êtro l’agresseur, dans une querelle qui doit son origine à ma considération pour vous.

» Vous avez fait des aveux en faveur d’un infâme, qui devraient porter tous vos proches à vous abandonner éternellement. Pour moi, je n'ajouterai jamais foi aux promesses d’une femme, qui prend des engagomens contraires à des inclinations avouée;. Le seul moyen de prévenir volie ruine, est de vous éler le pouvoir de vous perdre vous-même. Mon inlontion n’était pas do vous répondre; mais l’excessive bonté de votre so-ur a prév.Ju sur moi. A l’égard de votre voyage en Écosse , le jour do grâce est passé. Je ne vous conseille pas non plus d'aller recommencer, auprès de M. Morden, le rftlo que vous avez joué chez votre grand-père; d'ailleurs, un si galant homme pourrait se trouver engagé dans quelqindispulc fatale, à votre occasion, et vous l'accuseriez d’être l'agresseur.

» La belle situation où vous vous êtes jetée ! qui vous fait proposer de prendre la fuite pour vous dérober à vo re libertin, et d’employer le mensonge pour vous cacher. A ce compte, votre chambre est le plus heureux asile qu’on ait pu trouver pour vous. La conduite de votre brave, lorsqu'il est venu vous chercher à l'église , marque assez le pouvoir qu'il a

CLARISSE 1IAKLOVE.

sur votre cœur, quand vous n‘en auriez pas lait honteusement l’aveu.

» Je n'ajoute qu'un mol. Si pour l'honneur de la famille je ne réussis pas à vous faire plier, ma résolution est do me retirer en Ecosse, et de ne voir de ma vie aucun de nos parens communs.

» James Harlove. »

Voilé un frère, voilà ce qu'on appelle du respect ardent pour un père, une mère et des oncles! Mais il se voit traité en homme d'importance, et scs airs répondent à l’opinion qu’on a de lui.

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