LETTRE XLIII
MISS CLARISSE HARLOVR, A MISS IIOWK.
Mercredi matin, A neuf heures.
Ma tante llervey, qui a passé la nuit au ciuileau, sort en ce moment de ma chambre. Elle y est venue avec ma sœur. On n'a pas jugé à propos de lui accorder celle liberté sans un tel témoin. Lorsque je l'ai vue paraître, je lui ai dit que sa visite était une extrême faveur pour une malheureuse prisonnière. Je lui ai baisé la main ; elle a eu la bonté de m'embrasser, en me disant : — Pourquoi cette distance, ma chère nièce, avec une tante qui vous aime si tendrement ?
Eile m'a déclaré qu'elle venait s'expliquer avec moi, pour le repos de la famille ; qu’elle ne pouvait se p rsuader que si je no m’étais jamais crue traitée avec rigueur, moi qui avais toujours été d’un naturel si doux, j’eusse résisté avec celte constance aux ordres de mon père, et aux désirs de tous mes amis; que ma mère et elle croyaient devoir attribuer ma résolution à la manière dont on avait commencé avec moi, et à l’idée où j’étais que, dans l’origine, mon frère avait eu plus de part aux propositions de M. S i! mes que mon père et mes autres amis; enfin, qu'elles souhaitaient toutes deux de pouvoir me fournir quelque excuse raisonnable, pour revenir honnêtement de mon opposition. Pendant cct exorde, Bella chantonnait, ouvrait un livre et puis un autre, d'un air pensif, mais sans paraître disposé.; à so mêler de la conversation. Ma taille, après m’avoir représenté que mes résistances étaient inutiles, parce que l'honneur de mon père se trouvait engagé, s’est jetée sur les lois de mon devoir avec plus do force que je m; m'y serais attendue, si ma so-ur n’avait été présente. Je ne répéterai pas quantité d’argumens qui reviennent à ceux dont vous devez être lasso de part et d'autre. Mais il faut vous instruire de ce qui a quelque air de nouveauté.
Lorsqu’elle a cru me trouver inflexible (c’esl son expression), elle m’a dit que, de son côté, elle ne dissimulait pas que M. Solmes et M. Lcvelaco lui paraissaient deux hommes qui devaient être également congédiés ; mais que, pour satisfaire mes amis, je n’en étais pas moins obligée do songer au mariage, et qu’elle penchait assez pour M. Wyerley. Elle m’a demandé ce que je pensais de M. Wyerley ?
— Oui , Gary, a dit ma sueur, en s'approchant, que dites-vous de M. Wyerley?
J'ai pénétré aussitôt l’artifice. On voulait me mettre dans la nécessité de m’expliquer, pour tirer de ma réponse une preuve de ma prévention absolue en faveur de M. Lovclace. Le piège était d’autant plus adroit que M. Wyerley publio hautement l’estime qu’il a pour moi, et que dujcôtd du caractère comme de celui de la figure, il a beaucoup d'avanlages^sur
CLARISSE HAHLOVg.
M. Sohnes. II m’est venu à l'esprit de faire tourner celte ruse contre eux, eu essayant combien on pouvait se relâcher des intérêts de M. Suintes, puisqu’on «te pouvait s'attendre aux mêmes offres de la part de M. Wycrlry,
Dans cette vue , j'ai demandé si ma réponse, en supposant qu'elle fiU favorable à M. Wyerley, me délinerait des persécutions de M. Solmes; car j'avouais, ai-je ajouté, que je n'avais pas pour l’un i'aversion que j’avais pour l’autre.
Ma tante m'a répondu que sa commission ne s'étendait pas si loin ; et qu’elle s<o ait seulement que mon père et ma mère ne seraient pas tranquilles, ais-i long-temps qu’ils ne verraient pas les espérances de M. Lovolace entièrement ruinées par mon mariage.
— F trio créature ! a dit ma sueur. Cette réflexion, jointe à la manière dont elle avait fait succéder sa question à colle de ma tante, m’a confirmée dans l'idée qu'on me tendait un piège.
— Fli quoi 1 chère madame, ai -je repris, me faites-vous des proportions qui n’ont aucun objet . pour soutenir le système de mon frère 1 N'ai-je donc aucune espérance de voir finir mes peines et ma disgrâce, sans qu’un homme odieux me soit présenté? On rejette donc toutes mes offres! cependant elles doivent être acceptées, j’ose le dire.
— Enfin, ma nièce, s’il ne vous reste aucune espérance . je ne m'imagine pas que vous vous croyiez absolument dispensée de l’obéissance qu’une fille doit à ses parens.
— Pardonnez-moi, a dit ma -ocur, je ne doute nullement que le but de miss Clary, s'il lui est impossible de joindre son cher I.nvelace, ne soit de reprendre sa terre entre les mains de mon père, et d’y aller vivre dans cette indépendance qui est le fondement de sa perversité. Et là. mon cher cu'iir, mon petit amour, quelle honorable vie vous mènerez ! madame Norton, votre oracle, à la tête de votre maison; vos pauvres à la porte; vous, confondue dans la foule déguenillée , avec un mélange d’orgueil et de bass> sse, et fort supérieure dans vos idées à louiesles femmes de la province, qui n’auront pas ces nobles inclinations. Les pauvres dehors, ai-je dit, mais Lovelace dedans, c’est-à-dire bâli-sanl voire réputation d'une main et la démolissant de l’autre. Le charmant système I Ma>s apprenez. ma petite fugitive, que les volontés d'un grand-père mort seront restreintes par celles d'un père vivant; et qu’on disposera de la (erre, comme mon grand-père l’aurait fait , s'il t ût assez vécu pour voir un si grand changement dans sa favorite. En un mol, elle ne retournera. pas entre vos mains, si l'on ne vous reconnaît assez de discrétion. pour en faire un bon usage, ou jusqu'à ce que l’âge vous aulnri eà réclamer les lois, pour l'arracher respectueusement à voire père.
— Fi ! ntiss Harlove, lui a dit ma lame, ce langage n’est pas digne d’une suMir.
— O madame, lai-sez-la continuer! Ce n’est rien en comparaison de ce que j'ai. hqà souffert de miss llarlove ; elle ne con-ulte que- l'emportement de sa jaluusie eu des ordres supérieurs auxquels mon devoir est de. me smimeK re. Je lui répondrai seulement que, pour la révocation de mes droits, je ne -a. s à quoi je suis autorisée, et rien no m’empêcherait d'y rentrer si j’en avais le dessein ; mais c'est une idée qui ne me vient pas même à l’esprit. Ayez la bonté, madame, de faire connaître à mon père que les traiiemens les [dus durs, les conséquences les plus fâcheuses ne
CLARISSE IIABL0VE.
me feront jamais chercher des ressources contraires it sa volonté, dût-il me réduire à l’indigence et me chasser do sa maison, ce qui serait peutêtre préférable pour moi au chagrin d’y être emprisonnée et outragée comme je suis. »
— Sur ce point, chère nièce, m’a répondu ma tante.si vous étiez mariée, vous seriez obligée de vous conformer aux intentions de votre mari ; et si ce mari était M. Lovelace, on ne saurait douter qu’il nesaistt ardemment l'occasion de jeter de nouveaux troubles dans les familles. Au fond, ma nièce, s’il avait une véritable considération pour vous, on n'eBtendrait point parler continuellement de ses bravades. 11 passe pour un homme fort vindicatif ; à votre place . miss Gary , je craindrais , et même sans l’avoir offensé, qu’il ne fil quelque jour tomber sur moi cette vengeanee dont il ne cesse point de menacer la famille.
— Les menaces, ai-je repris, ne sont qu’un retour assez naturel de celles qu'on lui fait tous les jours. Tout le monde n’est pas aussi disposé que moi h souffrir des insultes. Mais était-il moins connu qu’aujourd'hHi, lorsqu’il fut introduit ici pour la première fois ? On était persuadé alors que le mariage, que l'influence d’une femme produiraient des miracles ; mais j’er, ai trop dit, ai-je ajouté en me retournant vers ma soeur. D'ailleurs, je répète, comme je l’ai fait vingt fois, qu’il ne serait pas question de M. Lovelace, si j’étais traitée généreusement.
Ma tante, interrompant quelque réponse injurieuse de ma soeur, m'a représenté encore qu’on ne pouvait être tranquille, si l’on ne me voyait mariée. — On assure, a-t-elle continué, que, pour apaiser M. Lovelace, vous offrez de lui promettre que , si vous n’êtes pas sa femme , vous ne serez jamais celle de personne. Ce>l faite supposer que vous êtes fort avancée avec lui.
— J'avoue naturellement, ai- je répondu, que je n’ai pas connu de meilleure voie pour prévenir de nouveaux malheurs. Et si l’on ne veut pas que je pense à lui, il n'y a point d'autre homme au monde à qui je puisse penser favorablement. Cependant je donnerais volontiers tout ce que je possède pour le voir engagé d’un autre côté. Oui , volontiers , Bella, quoique je vous voio sourire malignement.
— Cela peut être, Clary ; mais vous ne sauriez m’empêcher de sourire.
— Si l'on ne veut pat que rou» pensifs à lui, a répété ma tanto. J’entends ce langage, miss Clary : il est temps que je descende. Descendonsnous, miss Harlove? Je tâcherai d’engager votre père à permettre que ma soeur monte elle-même; il en résultera peut-être quelque événement plus heureux.
— Je prévois, a dit Bella, ce qui ne manquera pas d’en résulter. Ma mère et Clary se noieront dans leurs larmes; mais avec cette différence dans les effets, que ma mère reviendra percée jusqu'au fond du cœur, et que ma sœur Clary n’en sera que plus endurcie de l'avantage qu’elle s’applaudira d’avoir obtenu sur la tendresse de ma mère. Si vous le voulez savoir, madame, c’est la raison qui a fait condamner cette juste personne à garder sa chambre.
Elle a pris ma tante par la main ; et moi, sans répliquer un seul mot, je leur ai laissé prendre li toutes deux le chemin de l’escalier.
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IJETTRE XLIV.
MISS CLARISSE IIARLOVE, A MISS I10WE
Mon cœur était suspendu entre l’espérance et la crainte de voir ma mère; pénétrée d’ailleurs de la douleur et de la confusion de lui avoir causé tant de chagrins, je l'attendais en tremblant; mais j’aurais pu m’épargner ces agitations; on ne lui a pas permis de monter. Ma tante a eu la bonté de revenir, mais accompagnée de ma soeur. Elle m’a pris la main, elle m’a fait asseoir près d’elle.
— Jo dois vous avouer, m’a-t-elle dit, que si je reviens pour la dernière fois, malgré le sentiment de votre père , c’est pour vous rendre un bon office, parce que je suis sérieusement alarmée des conséquences do votre obstination. Ensuite elle a commencé a me mettre devant les yeux l’attente de tous mes amis, les richesses de M. Solmes, qui sont bien au dessus de ce qu’on s’est jamais imaginé; l’avantage des articles, la mauvaise réputation de M. Lovelace, l'aversion que toute la famillo a pour lui ; chaque circonstance revêtue des plus fortes couleurs, quoiqu’elles ne l’aient pas élé plus que celles des mêmes peintures dans la bouche de ma mère : d’où je conclus que ma mère n'a rendu compte li personne do ce qui s’est passé entre elle et moi ; puisque autrement ma tanle ne m'aurait pas répété la plupart des choses qui m’avaient déjà été représentées inutilement.
Elle m’a dit que c'était percer le cœur de mon père, que de lui donner lieu de croire qu’il n'avait pas l’autorité sur scs enfans, particulièrement sur une fille qu'il avait toujours aimée jusqu’à l'adoration, et qu’il n’y avait pas d’exirémilé, par conséquent, où cette excessivo tendresse, changée en indignation, en haine, en fureur, ne fût capable de le porter. Là, joignant les mains avec la plus pressante bonté : — Je vous conjure, ma chère nièce, pour moi, pour vous-même, pour tout ce qui vous est cher au monde, de surmonter une malheureuse prévention, de détourner les maux dont vous êtes menacée, et de faire le bonheur de tout le monde, en vous garanti-sant des plus fâcheuses disgrâces. Faut-il mo jeter à vos genoux, ma très chère Clarisse? Oui, je m’y jetterai volontiers... Et. dans l’ardeur de ce transport, elle s’y est jetée effectivement, et moi avec elle, baissant la tête de confusion, la suppliant do se lever, jetant mes bras autour d’elle, et mouillant son sein de mes larmes I
— O ma chère tanle, ma tante bien-aimée! quel excès de bonté et de condescendance! Levez-vous, hélas ! levez-vous. Vous me déchirez le cœur par des marques si incroyables de tendresse.
— Dites, ma très chère nièce, dites que vous voulez obliger tous vos amis; dites-le, je vous en conjure, si vous nous aimez.
— Hélas ! comment vous promettre ce que je redoute mille fois plus que la mort !
— Dites du moins, ma chère, que vous prendrez du temps pour y réfléchir; que vous en prendrez pour raisonner avec vous-même. Donnez-nous du moins quelque espérance ; que ce ne soit pas en vain que je vous presse et que je vous conjure à genoux.
Elle ne quittait pas cette posture, et je gardais la mienno aussi devant elle.
— Quelle étrange situation ! si j’étais capable d'un doute, ma chère
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tante, je le serais bientôt de vaincre... Ce qui parait un puissant motif à mes amis, n’eu peut Olre un pour moi. Combien de fois l'ai-je répété : qu’il me soit peints de vivre fille. Est-ce iune faveur qu’on ne puisse m'accorder? Qu’un me laisse partir pour l'Écoss», pour Florence,. pour tout autre lieu qu'on voudra choisir. Qu'on m’envoie aux Indes en qualité d'esclave; je puis consentir à tout; mais j ‘ ne m’engage point, par des sermons, à vivre avec un homme qu’il m’est impossible de supporter.
Délia gardait le silence, les mains levées, comme dans l'admiration de mon endurcissent ni. — Je vois, m'a dit ma tante en se levant, que rien ne peut 0 ;chir votre esprit. — A quoi servant les ménagemens? a interrompu nia sœur : vous voyez, madame, que c’est bonté [terduc; déclarezlui nettement à quoi elle doit s'attendre ; prononcez-lui sa semence.
Ma tante, la prenant par la ntain, s’esl retirée vers une fenêtre, les larmes aux yeux. — Je ne puis, miss, en vérité, je ne puis, a-l-elte dit doucement (mais j’entendais jusqu'au moind o mot); il y a bien de la dureté dans lu manière dont on la traite, ('.'est un cœur noble, après tout; quel malheur que -les choses aient été poussées si loin ! Maisil faut engager M. Solutés à se désister.
— Eh quoi! madame, lui a répondu ma sœur d’une voix sourde, mais fort animée, vous laissez-vous prendre au-si par celle [a lite sirène ? Ma mère a bien fait de n’èlre pas venue. Je Joalo si mon père même, après avoir jeté son premier feu, uo se lai-s rail pas vaincre par ses artifices. Il n’y a que mon hère, j’en suis sûre, qui sut capable de la réduire.
— Ne pensez point à faite monter votre frère, a réplique ma laute, je le trouve beaucoup plus furieux qu’il ne convient.; e<le ne marque rien dans scs. manières qui sente i’ohst'nation et la perver.-ilé. Si votre frère venait, je ne répondrais ; ts d"s suites, car je l'ai crue deux ou trois fois prêle U s'évanouir.
— Oh ! madame, elle a le cœur plus fort que vous ne l'imaginez. Vous voyez ce qui vous en revient de vous être mise it genoux devant elle.
Ma Ionie est demeurée dans ses réflexions à la fenêtre, le dos t urne vers moi. Ce temps a paru propre à Delta pour m'insulter encore plus barban ment. E le est pa-sée dans mon cabinet, où • 1 u a pris Us échantillons que ma it ère m’avait envoyés, et me les apportant, elle les a étendus près de moi sur une chaise. Elle me les a montrés l'un après l’autre, sur sa manche et sur son épaule, et d’une voix bosse, pour n’étre point entendue de ma tante, elle m'a donné ironiquement son avis sur chaque couleur ; — Cotte étoffe sera sans doute [mur le jour de la noce, celle-là pour le lendemain? Qu’en dites-vous, mon amour? El ce fond de velours cramoisi? Je le trouve admirable pour un aussi beau teint quels vôtre. Quel éclat il va vous donner! Vous soupirez, ma chère (en effet, la douleur m'arrachait quelques soupirs!). El ce velours noir, sera-t-il mal. h votre avis, avec des yeux si charmons? Lovelace ne vous dit-il pas que vous avez des yeux adorables? Mais quoi, m'amour, vous ne répondez rien. Et les dinmans donc, les dentelles...
Elle aurait continué si ma tante n'était revenue vers nous en s'essuyant les yeux. — Quoi! mesdemoiselles, un entretien secret? Vous para. ssez si gaie et si contente, miss llarlove. que j’en conçois beaucoup d’espérance.
Ma sœur a répondu qu'elle me donnait son avis sur les étoffes, à la vé-
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rilé sans que je l'en eusse priée; mais que je paraissais approuver son jugement par mon silence.
— O Bella! lui ni-je dit, plût au ciel que M. Lovelace vous eût prise au mot! votre jugement se serait exerce pour votre propre intérêt, et nous aurions été toutes deux fort heureuses. Est-ce ma faute, je vous prie, s'il en est arrivé autrement T O discours l'a rendue furieuse, jusqu’à me donner des noms injurieux. Eh quoi ! ma saur, ai- je repris, vous paraissez fâchée, comme si deux mots si simples renfermaient plus de sans que je n'ai peut-être eu dessein de leur en donner. Mes vœux sont sincères pour vous comme pour moi et pour toute la famille. Qu'ai-je donc dit de si piquant ? No me donnez pas lieu de soupçonner, chère Bella, que j'ai trouvé lo véritable nœud de la conduite que vous tenez avec moi, et qui est inexplicable jusqu'à présent de la part d'une sœur.
— Fi. fl, miss flary 1 m’a dit ma tante.
Les railleries outrageantes ne fai-ont qu'augmenter dans la bouche de ma sœur, prenez garde, lui ai-jè dit encore, que vous ne soyez moins propre à lancer des traits qu'à les recevoir. Si je voulais me servir de vos propres armes, je vous conseillerais de voir un moment quelle pai vre figure colle étoffe fait sur votre épaule.
— Fi, fi, miss (llarv ! a répété ma tante.
— C'est à miss Harlove, madame, que vous auriez dit, fi, fi, si vous aviez entendu la moitié seulement de res barbares insultes.
— Descendons, madame, a dit nia sœur avec une extrême violence. Laissons enfler celle créature jusqu’à ce quelle crève de son propie venin. Dans la colère où je suis, c’est la dernière fois que je veux la voir.
— Si j’avais le cœur assez bas, lui ai-je dit, i«ur suivre un exemple que je condamne, il m'est si facile de faire tourner ces outrages à votre confusion, qu'il me paraît surprenant que vous osiez vous y exposer. Cependant, Bella. puisque vous êtes prêle à descendre, soyez capable dé me pardonner, et je vous pardonne aussi. Vous y êtes obligée doubl- ment, et par votre qualité d'alnée, et par la cruauté que vous avez eue d'offenser une sœur qui est dans l'affliction. Puissiez- vous être heureuse, quoique je sois menacée de oc l’être jamais! Puissiez-vous no jamais éprouver la moitié de mes peines 1 Votre consolation sera du moins de n’avoir pas une sa ur qui soit capable de vous traiter comme vous m'avez traitée.
— Que lu es une!... Et sans medire ce que j'étais, elle s'est précipitée vers la porte.
— Souffrez, madame, ai-je dit à ma tante, en me mettant à genoux devant elle, et serrant les siens de mes deux bras, souffrez que je vous retienne un moment I non pour me plaindre do ma sœur, qui doit trouver sa punition dans elle-même, mais pour vous remercier d'une bonté qui excite ma plus vive reconnaissance. Je vous demande seulement de ne pas attribuer à mon obstination la fermeté inébranlable que j'ai marquée pour une tante si chère, et de me pardonner tout ce que j'ai dit, ou ce que j’ai fait de mai à propos sous vos youx. Le ciel m’est témoin qu’il n'y est entré aucun fiel contre la pauvre Bella. J’ose dire que ni elle, ni mon frère, ni mon père même, ne connaissent pas le cœur qu’ils font saigner si cruellement.
J'ai éié bien consolée, ma chère miss llowe, de voir quel effet l’absence de ma sœur a produit tout d’un coup. Levez-vous, âme noble 1 fille charmante (ce sont les obligeantes expressions de ma tante) 1 Ne de-
CLARISSE IIARLOVE.
mourez point dans celle posture devant moi : gardez pour vous seule ce que je vais vous dire. J'ai plus d'admiration pour vous que je ne puis l’exprimer ; si vuus pouvez éviter de réclamer vos droits sur la lerie de votre grand-père, et si vous avez la force de renoncer à Lovclace, vous continuerez d’être la plus grande merveille que j'aie jamais connue à voire âge... Mais je suis obligée de descendre avec votre su-ur. Voici mes derniers mots : Conformez-vous, si vous le pouvez, aux volontés do votre père. Quel mérite ne vous ferez-vous pas par votre soumission ! Ucmandez-en la force au ciel; vous nu savez pas tout ce qui peut vous arriver.
— Un mot , ma chère tante ! encore un mot (car elle me quittait), em-
ployez tout votre crédit pour ma chère madame Norton ; elle est fort mal dans ses affaires. S'il lui arrivait d'être malade, elle aurait beaucoup de peine à subsister sans le secours de ma mère. Il ne me restera aucun moyen do la soulager, car je manquerais pi mot du nécessaire que de réclamer nies droits, et je puis vous assurer qu'elle m'a fait de si fortes représentations pour me porter à l'obcissance, que ses argumens n'ont pas pou contribué à m’affermir dans la résolution d’éviter toutes les voies extrêmes, auxquelles je prie le ciel néanmoins de n'êlre jamais forcée. Hélas! on ne laisse pas de mêler le secours de ses conseils; et l’on pense mal d'une des plus vertueuses femmes du monde ! ,
— Je suis ravie de ces sentimens, m’a dit ma tante ; c! recovez ce baiser, et celui-ci, et celui-ci encore, ma rhèro nièce (car elle me nommait ainsi presque à chaque mot, en pressant mes joues sur ses lèvres, et serrant ses bras autour do mon cou) : que le ciel vous protège 1 qu’il vous serve de guide! mais il faut vous soumettre. Je vous déclare qu’il le faut. En un mut, on ne vous accorde qu’un mois : et souvenez-vous, miss, qu’il faut obéir.
Jo suppose que celte déclaration est ce que ma sœur avait nommé ma sentence. Cependant elle n'a rien de pire que celle qu'on m'avait déjà prononcée. Il m'a paru q ie ma tante affectait d’élever la voix, en répétant ces derniers mots: El tourmez-rout, min, qu'il faut obéir. Elle m’a quittée aussilût.
Tout ce que j'ai ressenti dans cette cruelle scène se renouvelle en vous l’écrivant ; ma plume tombe de mes inains, et je vois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel au travers d’un déluge de pleurs.
Mercredi, cinq heures du soir.
J’ajouterai quelques lignes. Ma tante, en mequittant.a trouvé ma sœur qui l’attendait au bas de l'escalier, et qui lui a reproché de s'être arrêtée long-temps après clic. Cependant elle a loué ses derniers mots, qu’elle peut fort bien avoir entendus, et elle s'est écriée sur mon obstination : « L’auriez-vous cru, madame, que votre Clarisse, cette fille si chère à tout le monde, fût d'un si mauvais caractère ? Et qui, de son père ou d’elle, comme vous lui avez dit, est obligé a la soumission? s Ma tante a répondu d'un ton qui marquait de la pitié ; mais je n'ai pu distinguer ses termes.
N’admirez-vous pas. ma chère, celle étrange persévérance dans une entreprise si peu raisonnable? Mais je m’imagine que mon frère cl ma sorur donnent continuellement de mauvaises interprétations à tout ce qui vient de moi, et malheureusement je n’ai personne qui ose prendre ma
aos
défense. Ma sœur dit que si l'on m’atxiil crue si brave, on n'aurait point engagé le combat avec moi. Ils ne savent comment concilier mon obstination supposée avec mon caractère établi ; et leur espérance est de me fatiguer à force de varier leurs attaques; vous voyer que mon frère est déterminé à me faire plier, ou h quitter le château d'Ilarlove, pour ne le revoir jamais. La question se réduit b perdre un fils, ou à faire plier une fille, la plus perverse et la plus ingrate qu'on ait jamais vue! voilà le jour sous lequel les choses sont présencées. Elles seront poussées bien plus loin ; je m'y attends et je n’en doute pas. Mais qui peut deviner quelles seront leurs nouvelles mesures ?
Je ferai partir avec cette lettre ma réponse à la vôtre de dimanche dernier; elle partira telle qu’elle est, car elle serait longue à copier, et je n’en ai pas le temps. Cependant je crains, ma chère, d’y avoir poussé mes libertés trop loin dans plus d’un endroit. Mais je n’ai pas l'esprit assez tranquille pour y rien changer. Ne soyez pas fâchée contre moi : je vous avertis que si vous pouvez en excuser un ou deux endroits, ce sera parce qu’ils viennent de voire meilleure amie.