LETTRE LII
Vendredi, six heures du me lin.
Mademoiselle Betty m'apprend qu'on no s'entretient que de mon départ. Elle a reçu ordre, dit-elle, de se tenir prête à partir avre moi, et, sur quelques marques d'aversion que j'ai données pour ce voyage, elle a eu l’audace de me dire que m'ayant quelquefois entendue vanter la situation romanesque du château de mon oncle, elle est surprise de me voir cette froideur pour une maison si conforme à mon godi.
Je lui ai demandé si cette indolence venait d'elle-même, ou si celait une observation de sa maîtresse.
Elle m'a causé bien plus d 'étonnement par sa réponse : — C’était une chose bien dure, m'a-t-elle dit, qu'il ne pût sortir un bon mot de sa bouche sans qu’on lui en dérobât l'honneur.
Comine il m’a paru qu’effeclivement ello croyait avoir dit quelque chose d'admirable, sans en sentir la hardiesse, j'ai pris le pani de ne pas relever son impertinence. Mais, au fond, cette créature m’a causé quelquefois do l'étonnement par ses effronteries, et depuis qu'elle est auprès de moi, j'ai trouvé dans son audace plus d'esprit que je no lui en avais jamais soupçonné. C’est une marque que l’insolence est son talent, et que la fortune, en la plaçant au service de ma sœur, ne l'a pas traitée avec autant de faveur que la nature, qui l’a rendue plus propre à être sa compagne. Il me vient quelquefois à l'esprit que, moi-même, la nature m’a plutôt faite pour les servir toutes deux que pour dire la maltresse de l'une ou la sœur do l'autre, et, depuis quelques mois, la fortune m'a traitée comme si elle était de la même opinion.
Vendredi, A dix heures.
En allant tout à l’heure à ma volière, j'ai entendu mon frère et ma sœur qui riaient de toute leur force avec leur Solmes, et qui semblaient jouir de leur triomphe. La grande charmille qui sépare la cour du jardin les empêchait de me voir.
Il m'a paru que mon frère venait do leur lire sa dernière lettre; démarche fort prudente! et qui s'accorde fort bien, direz-vous, avec toutes leurs vues, de mo faire la femme d'un homme auquel ils découvrent ce qu'un peu de bonté devrait leur faire cacher soigneusement dans celle
226 CLARISSE 1IABL0VE.
supposition, pour l'intérêt de ma tranquillité future. Mais je ne puis douter qu'ils ne me haïssent au fond du cœur.
Assurément, lui disait ma sieur, vous l’avez réduite au silence. Il
n’était pas besoin de lui défendre de vous écrire. Je parierais qu’avec tout son esprit, elle n’entreprendra pas de répliquer.
A la vérité, lui a répondu mon frère (avec un air de vanité scolastique dont il est rempli; car il se regardo comme l’homme du monde qui écrit lo mieux), je crois lui avoir donné le coup de grâce. Qu’en dites-vous, monsieur Solmes?
Votre lettre me parait sans réplique, lui a dit Solmes; mais neser-
vira-l-elle pas à l'aigrir encore plus contre moi? — Soyez sans crainte, a répondu mon frère, et comptez que nous l’emporterons, si vous ne vous lassez pas lo premier. Nous sommes trop avancés pour jeter les yeux en arrière. M. Morden doit arriver bientôt. Il faut finir avant son retour, sans quoi elle sortirait de notre dépendance.
Comprenez-vous, chère miss Howe, la raison qui les porte à se presser?
M. Solmes a déclaié qu’il ne manquerait point de constance, aussi long-temps que mon Itère soutiendrait son espoir, ot quo mon père demeurerait ferme.
Ma soeur a dit à mon frère qu'il m’avait battue admirablement sur le motif qui m’obligeait de converser avec M. Solmes; mais que les fautes d’une lillc perverse no devaient pas lui fairo élendro ses railleries sur tout le sexe.
Je suppose que mon frère a fait quelque réponse vive et pleine de sel, car lui et M. Solmes en ont beaucoup ri, et Bella, qui en riait aussi, l’a traité d’impertinent; mais je n’ai pu rien entendre de plus, parce qu’ils se sont éloignes.
Si vous croyez, ma chère, que leurs discours ne m’ont pas fort échauffé l’esprit, vous vous trouverez trompée en lisant la lettre suivante, que j’ai écrite à mon frère, tandis que ma bile était allumée. No me reprochez plus, je vous prie, trop de patience et de douceur.
A M. HABLOYE EILS.
Vendredi matin.
« Si je gardais le silence, monsieur, sur votre dernière lettre, vous en pourriez conclure que je consens à me rendre chez mon oncle aux con- ■iitionsque vous m’avez prescrites. Mon père disposera de moi comme lui plaira. Il peut me chasser de sa maison, s’il le juge à propos, ou voos charger de celte commission. Mais, quoique je le diso à regret, il me paraîtrait fort dur d’ftre menée malgré moi dans la maison d’autrui, lorsque j’en ai moi-même une où je puis me retirer.
„ Vos persécutions et celles de ma soeur ne me feront pas naître la pensée de me remettre en possession de mes droits sans la permission de mon père. Mais si je ne dois pas faire un plus long séjour ici, pourquoi ne me serait-il pas permis d’aller dans ma terre ? Je m'engagerai volontiers, si cette faveur m’est accordée, h ne recevoir aucune visite qu’on puisse désapprouver. Je dis celle faveur , et je suis prête à la rece- \ oir à ce litre, quoique le testament de mon grand-père m'en ait (ait un di oit.
CLARISSE HARLOVB.
» Vous me demandez, d’un air assez indécent pour un frère, si je n’ai pas quelques nouvelles offres h proposer? J’en ai trois ou quatre, depuis votre question, et je les crois effectivement nouvelles, quoique j’ose dire, qu’au jugement do toute personne impartiale que vous ne préviendrez pas contre moi, les anciennes ne devaient pas être rejetées. C’est, du moins, ce que je penso; pourquoi ne l’écrirais-je pas? Vous n’avez pas plus de raison pour vous offenser de cette liberté, surtout lorsque dans votre dernière lettre vous paraissez faire gloire d'avoir engagé ma mère et ma tante He'rvey contre moi, que je n’en ai d'être fâchée do l'indigne traitement que je reçois d’un frère,
» Voici donc ce que j’ai de nouveau à proposer : premièrement, qu’il me soit libre d'aller au lieu que je viens de nommer, sous les conditions qui me seront prescrites, et que je promets d’observer religieusement. Je ne lui donnerai pas même le nom de ma terre , je n’ai que trop de rai- ■sons de regarder comme un malheur qu’elle ait jamais été à moi.
» Si je n'obtiens pas cette permission, je demande celle d’aller passer un mois, ou le temps qu’on jugera convenable, chez miss llutve.
» Si je ne suis pas plus heureuse sur cet article, et qu’absolument je doive être chassée de la maison do mon père, qu’on me permette, du moins, d’aller chez ma tante Hervey, où je serai inviolablement soumise à ses ordres et à ceux de mou père et de ma mère.
» Mais si cette grâce même m'est refusée, ma très humble demande est d'êtie envoyée chez mon oncle Jules, au lieu de mon oncle Antonin . non que j’aie pour l’un moins de respect que pour l'autre, mais la situation du château, ce pont qu'on menace de lever, et cette chapelle peutêtre, malgré le ridicule que vous avez voulu jeter sur mes craintes, m’épouvantent au delà de toute expression.
» Enfin, si l’on refuse aussi cette proposition, et s'il faut aller dans une maison qui me paraissait autrefois délicieuse, je demande de n’étre pas forcée d’y recevoir les visites de M. Solmes. A celle condition, je pars avec autant de joie que jamais.
» Telles sont, monsieur, mes nouvelles propositions. Si vous trouvez qu'elles répondent mal à vos vues, parce qu’elles tendent toutes à l'exclusion de votre client, je ne vous dissimulerai pas qu’il n’y a pas d’infortune que je ne sois déterminée à souffrir plutôt que de donner ma main à un homme pour lequel je ne puis jamais avoir que do l’aversion.
» Vous remarquerez sans doute quelque changement dans mon style; mais un juge impartial, qui saurait ce que le hasard m’a fait entendre depuis une heure de votre bouche et celle de ma soeur, particulièrement la raison qui rend aujourd'hui vos persécutions si pressantes, me croirait parfaitement justifiée, faites réflexion, monsieur, qu'après m’être attiré tant de railleries outrageantes par mes invocations plaintives, il est temps, ne fût-ce que pour imiter d’aussi excellons exemples que le* vôtres et ceux de ma saur, que j’établisse un peu mon caractère, et que, pour vous résister à tous deux, je me rapproche du vôtre, autant que mes principes me le permettront.
» J’ajouterai, pour vider mon carquois femelle (1), que vous ne pouvez avoir eu d’autre raison pour me défendre de fous répliquer, après m’avoir écrit tout ce qu'il vous a plu, que le témoignage do votre propre
(1) gipretsien de son frère dans une lettre précédente.
CLARISSE I1ARL0VE.
cœur, qui vous a fait sentir que tous les droits sont violés dans le traitement que je reçois de vous.
» Si je me trompe en vous supposant des remords, je suis si sûre de la justice de ma cause, que moi, tille ignorante, peu instruite des règles du raisonnement, et plus jeune que vous d'un tiers de vos années, je consens à faire dépendre mon sort du succès d’une dispute avec vous; c'est-à-dire, monsieur, avec un homme qui a reçu son éducation à l'université, dont l'esprit doit s'être fortifié par scs propres observations et par les lumières d’une société savante, et qui (pardonnez-moi de descendre si bas] est accoutumé à donner le coup de grâce à ceux contre lesquels il daigne prendre la plume. Je vous laisse le choix du juge, et jo ne le demande qu'impartial. Prenez par exemple votre dernier gouverneur, ou le vertueux docteur Lcwin. Si l'un ou l'autre se déclare contre moi, je promets de me résigner à ma destinée, pourvu qu’on me promoite aussi que, dans l'autre supposition, mon père me laissera libre de refuser la personne qu'on veut me donner malgré moi. Je me (latte, mon frère, que vous accepterez d'autant plus volontiers cette offre, que vous paraissez avoir une haute idée de vos lalens pour le raisonnement, et n'en avoir pas une médiocre de la force des argumens que vous avez employés dans votre dernière lettre. Si vous êtes persuadé que l'avantage ne puisse manquer d'être pour vous, dans l'occasion que je vous propose, il me semble que l’honneur vous fait une loi de montrer devant un juge impartial que la justice est de votre côté, et l'injustice du mien.
» Mais vous sentez bien que ce combat demande nécessairement d’être engagé par écrit ; que les faits doivent être établis et reconnus do part et d'autre, et la decision donnée suivant la force des argumens; car vous me permettrez de dire que je connais trop bien votre naturel impétueux, pour m’exposer avec vous à des combats personnels.
» Si vous n'acceptez pas ce défi, j'en conclurai que vous ne sauriez justifier votre conduite à vos propres yeux; ci je me contenterai de vous demander à l’avenir les égards dus à une sœur par un frère qui aspire à quelque réputation de savoir et de politesse.
» Trouvez-vous qu’à présent, monsieur, je commence à montrer, par ma fermeté, que je mu sens un peu de l'honneur que j'ai d’appartenir à vous et à ma sœur? Vous trouverez peut-être aussi que c’est m’éloigner de celte partie de mon caractère, qui paraissait m'attirer autrefois l’amitié de tout le inonde. Mais considérez, s’il vous plaît , à qui ce changement doit être attribué, et que je n’en aurais jamais été capable, si je n’avais reconnu que c'est à ce caractère même que jo dois attribuer les mépris et les insultes dont vous ne cessez pas d'accabler une sœur faible et sans défense, qui, malgré l’amertume de sa douleur, no s'est jamais écartée du respect et de l’affection qu'elle doit à son frère, et qui ne désire que des raisons de conserver pendant toute sa vie les mêmes seniimeus.
<t Clarisse Harlovb. »
Admirez, ma chère, la force et la volubilité de la passion : cette lettre, où vous ne trouvez pas la moindre rature, est l'original ; et la copie, que j’ai envoyée à mon frère, n’est pas plus nette.
Vendredi, à trois heures.
Betty, qui l'a portée, est bientôt revenue toute surprise, et m'a dit en
rentrant : — Seigneur! miss, qu’avez-vous fait! Qu'avez-vous écrit? votre lettre a causé tant de bruit et de mouvement !
Ma sœur ne fait que de me quitter : elle est montée tout en feu, ce qui m’a obligée subitement d’abandonner ma plume. Elle est accourue à moi :
— Furieux esprit, m’a-t-ello dit, en me frappant assez rudement sur le cou, voilà donc le point où vous aspirez!
— Me battez -vous, Bella ?
— Est-ce vous battre que de vous toucher doucement l’épaule? réponditelle, en me frappant encore, mais avec plus de douceur. Nous nous y étions bien attendus. Il vous faut de l'indépendance ; mon père a vécu trop long-temps pour vous.
J'allais répondre avec force, mais elle m’a fermé la bouche avec son mouchoir : — Votre plume en dit assez, âme basse que vous êtes; venir écouter les discours d’autrui! Mois sachez que votre système d'indépendance et celui de vos visites seront également ri jetés. Suivez, fille perverse, suivez vos glorieuses inclinations. Appelez votre libertin au secours, pour vousdérober à l’autorité de vos parens.et pour vous soumettre à la sienne. N’est-ce pas votro dessein? Mais il est question de vous disposer au départ. Voyez ce que vous voulez prendre avec vous; c'est domain qu’il faut partir, demain, comptez là-dessus. Vous ne demeurerez pas ici plus long-temps, à veiller, à tourner autour des gens, pour entendre ce qu’ils disent. C'est une résolution prise, mon enfant, vous partirez demain.
Mon frère voulait monter lui-même pour vous le déclarer ; mais je vous ai rendu le service de l’arrêter; car je ne sais ce quo vous seriez devenue s'il était monté. Une lettre! un défi de cette présomption et de cette insolence ! vaine créature que tu es ! Mais, préparez-vous, je le répète, vous partez demain. Mon frère accepte votre audacieux défi. Apprenez seulement qu’il sera personnel; chez mon oncle Antonin... ou peutêtre chez M. Sol mes.
Dans la passion, qui la faisait presque écorner, elle aurait continué long- temps si la patience ne m'avait échappé :
— Finissons toutes ces violences, lui ai-je dit. Si j’avais pu prévoir dans quel dessein vous êtes venue, vous n'auriez pas trouvé ma porte ouverte. Prenez ce Ion avec les gens qui vous servent. Quoique j*aie, grâce au ciel, assez peu de ressemblance avec vous, je n'on suis pas moins votre soeur: et je vous déclare que je ne partirai ni demain, ni le jour suivant , ni celui d’après, si l’on ne m’entraîne avec violence.
— Quoi ! si votre père, si votre mère vous le commandent ?...
— Attendons qu’ils le fassent, Bella : je verrai alors ce qu’il me conviendra de répondre. Mais je ne partirai point sans en avoir reçu l'ordre de leur propre bouche, et non de la vêtre ou de celle de votre Betty. Que je vous entende ajouter un mot sur le même ton, et vous verrez que sans consulter les suites, je saurai m’ouvrir un passage jusqu'à oui, et leur demander ce que j’ai fait pour mériter cet indigne traitement.
— Venez, mon enfant; venez, la douceur même (me prenant par la main, et me conduisant vers la porte), allez leur faire celte question : vous trouverez ensemble ces deux objets de votre mépris. Quoi ! le cœur vous manque? (car l’indignation de me voir traîner insolemment me faisait résister, et m'avait fait arracher ma main de la sienne.)
— Je n’ai pas besoin de guide, lui ai-je dit; j'irai seule, et votre invi-
talion me servira d’excuse. Je m’avanrais effectivement vers l'escalier ; mais, se mettant entre la porte et moi, elle s’est hâtée de la fermer.
— Hardie créature, a-t-elle repris ; laissez-moi du moins le temps de les prévenir sur votre visite. Je vous le dis pour votre propre intérêt ; mon frère est avec eux. Et voyant que je me relirais, elle n’a pas manqué de rouvrir la porte : — Allez donc, allez miss, qui vous empêche d’aller? Elle m’a suivie jusqu’à mon cabinet, en répétant vingt fois les mêmes instanci's, et je n’y suis entrée que pour en fermer la porte après moi, dans la nécessité où j’étais de me soulager par mes larmes.
Jo n’ai pas voulu répondre à tous les discours qu’elle a continués, ni tourner même la têlo vers elle, tandis qu’elle me regardait au travers do la vitre. Mais, lasse enfin de scs insultes, j’ai tiré !o rideau pour me dérober à sa vue, ce qui doit l’avoir irritée, puisque je l’ai entendue partir en grondant.
Cette barbarie n’est -elle pas capable de précipiter dans quelque témérité un esprit qui n’a jamais eu la pen-ée d’en commettre?
Comme il y a beaucoup d’apparence que je serai enlevée pour la maison de mon oncle, sans avoir eu le temps de vous en donner d’autre avis, n’oubliez pas, ma chère, aussitêt que vous serez informée de cette violence, d’envoyer prendre au dépflt les lettres que je pourrais y avoir laissées pour vous, ou celles qu’on y aurait apportées de votre part et qui pourraient y être restées. Soyez plus heureuso que moi ! c’est lu veru de votre fidèle amie.
J’ai reçu vos quatre lettres; mais, dans l'agitation où je suis, il m’est impossible d’y répondre à présent.
LETTRE UH.
MISS CLARISSE HARLOVE, A MISS IIOWK.
Vendredi an toir, il mars.
Il m’est venu, de ma sueur, une lettre très piquante. Je m’étais bien attendue qu’elle se ressentirait du mépris qu’elle s’est attiré dans ma chambre. En vain mon esprit s’épuise en réflexions; il n’y a que la rage d’une jalousie d’amour, qui puisse servir d’explication à sa conduite.
A MISS CLARISSE HARLOVE.
o J’ai à vous dire que votre mère a demandé qn’on vous fit grâce ençore pour demain; mais que vous n’en êtes pas moins perdue dans son esprii, comme dans celui de toute la famille.
» Dans vos propositions, cl dans la lettre à votre frère, vous vous êtes montrée si forte et si sage, si jeune et si vieille, si docile et si obstinée, si douce et si violente, qu’on n’a jamais vu d’exemple d’un caractère si mêlé. Nous savons tous de qui vous avez emprunté cc nouvel esprit. Cependant la semcnco en doit être dans votre naturel ; sans quoi, il serait impossible que vous eussiez acquis tout d'un coup celle facilité à prendre toutes sortes de formes.
» Ce serait jouer un fort mauvais tour à M. Solmes, que de lui souhaiter une femme si déduii/neute et si facile, deux autres de vos qualités contradictoires, dont je vous laisse l’explication à vous-même.
» Ne comptez pas, miss, que votre mère veuille vous souffrir ici long-
temps. Elle ne goûte pas un moment de repos, tandis qu'elle a si près d’elle une fille révoltée. Votre oncle llarlove ne veut pas vous voir chez lui quo vous ne soyez mariée. Ainsi, grâce à votre propre opiniâtreté, vous n’avez que votre oncle Anlonin qui consente à vous recevoir. On vous conduira chez lui dans peu de jours, et là, votre frère, en ma présence, réglera tout ce qui appartient à votre modeste défi, car je vous assure qu'il est accepté. Le docteur Lewin pourra s’y trouver, puisque vous faites choix de lui. Vous aurez un autre témoin, ne fût-ce que pour vous convaincre qu’il ne ressemble point à l’idée que vous vous formez de sa personne. Vos deux oncles y seront aussi, pour rendre le champ égal, et ne pas permettre qu’on prenne trop d’avantages contre une soeur faible et eant dé [ente. Vous voyez, miss, combien de spectateurs votre défi doit vous attirer. Préparez-vous pour le jour. Il n’est pas éloigné.
» Adieu, doux enfant de maman Norton.
» Arabella Harlove. »
J’ai transcrit sur-le-champ cette lettre, et jo l’ai envoyée à ma mère, avec ces quatre lignes.
« De gidee, deux mots, ma très chère mère. Si c’est par l’ordre de mon père, ou par le vôtre, que ma soeur m’éent dans ces termes, je dois me soumettre au traitement que je reçois, avec celte seule observation qu’il n’approche point encore de celui que j’ai reçu d'elle. S’il vient de son propre mouvement, ce quo je puis dire, madame, c’est que lorsque j’ai été bannie de votre présence... Mais, jusqu’à ce que je sois informée si elle est autorisée par vos ordres, j’ajouterai seulement que je suis votre très malheureuse fille.
J’ai reçu le billet suivant, tout ouvert, mais humide dans un endroit que j’ai baisé, parce que je suis sûre que c'était une larme de ma màre. Hélas! je crois, je me fiatte du moins qu’elle m'a fait cette réponse à contre-cœur.
« 11 y a trop de hardiesse à réclamer la protection d’une autorité qu’on brave. Votre sœur, qui n'aurait point été capable d'autant de perversité que vous dans les mémos circonstances, a raison du vous la reprocher. Cependant nous lui avons dit de modérer son zèle pour nos droits méprisés. Méritez, s'il est possible, un autre traitement que celui dont vous vous plaignez, et qui ne peut être aussi affligeant pour vous que la cause l'est pour votre mère. Faudra-t-il toujours vous défendre de vous adresser à moi ? a
Donnez-moi, très chère amie, votre conseil sur ce que jo puis et œ que je dois faire. Je ne vous demande point à quoi le ressentiment oïl la passion pourrait vous porter, dans les rigueurs que j'éprouve. Vous m'avez déjà dit que vous n'auriez pas autant de modération que moi, et vous n'en convenez pas moius que lus démarches inspirées par la colère mènent presque toujours au repentir. Donnez-moi des avis que U raison et le sang-froid puissent justifier après l’événement,
Jo ne doute point que la sympathie qui a formé notre liaison ne soit aussi vive de voire côté que du mien. Mais il est impossible neanmoins que vous soyez aussi sensible à d'indignes persécutions quo celle qui les souffre immédiatement, et vous êtes, par conséquent, plus propre que moi-même a juger de ma situation. Considérez-moi dans le point ou je
suis. Ai-jc ou n’ai-je pas assez smifferl ? Si la persécution continue, si cet étrange Solmes persiste contre une aversion tant de fois déclarée, quel parti prendre? Me retircrai-je à Londres, et m’efforcerai-je de me dérober à Lovelaco et à tous mes proches jusqu’au retour de M. Mordent M'embarquerai-je pour Livourne, dans lo dessein d'aller joindre mon unique protecteur A Florence? Que de dangers de ce cûté-li, quand je considère mon sexe et ma jeunesse? Et ne peut-il pas arriver que mon cousin parte pour l’Angleterre lorsque je serais en chemin vers l'Italie? Que faire? Parlez, dites, ma très chère miss Howe, car je n’ose me fier à moimême.
LETTRE UV.
■ISS CAA RISSE HARLOVE, A MISS HOWE.
Vendredi , à minuit.
Le calme renaît un peu dans mon esprit. L’envie, l’ambition, les ressenlimens de l'amour-propre, et toutes les passions violentes sont sans doute endormies autour de moi. Pourquoi l'heure des ténèbres et du silence ne suspendrait-elle pas aussi mes tristes seniimens pendant que mes persécuteurs reposent, et que le sommeil du moins tient leur haine assoupie? J'ai employé une partie de ce temps paisible à relire vos dernières lettres. Je veux faire mes observations sur quelques unes, et, pour être moins exposée à perdre l'espèce de repos dont je jouis, il faut que je commence parce qui regarde M. Ilickman.
Je me figure bien qu’il n’était pas assis devant vous lorsque vous avez tiré son portrait. Après tout, néanmoins, il n’est pas fort à son désavantage. Dans des circonstances un peu plus tranquilles, j'eo hasarderais un plus aimable et plus ressemblant.
Si M. Ilickman n’a pas la contenance ferme qu’on voit en d'autres hommes, il a reçu en partage l'humanité et la douceur qui manquent h la plupart, et qui, jointes k la tendresse infinie qu'il a pour vous, en feront un mari le plus convenable du monde pour uue personne de votre vivacité.
Quoique vous paraissiez persuadée que je ne voudrais pas de lui pour moi-même, je vous assure de bonne foi que si M. Solmes lui ressemblait par la figure et le caractère, et qu’il ne me fût pas permis de me borner au célibat, je n'aurais jamais eu de querelle pour lui avec ma famille. M. Lovelace, du caractère dont un le connaît, ne l’aurait pas balancé dans mon esprit. Je le dis d’autant plus hardiment, que des deux passions de l'amour et de la crainte, Lovelace est capable d'inspirer la dernière, dans une proportion que je ne crois pas compatible avec l’autre, pour former un heureux mariage.
Je suis charmée de vous entendre dire que vous n’avez pour personne plus de goût que pour M. Hickman. Si vous excitez un peu votre cœur, je ne doute pas que vous ne reconnaissiez bientôt qu’il n’y a personne pour qui vous en ayez autant, surtout lorsque vous ferez attention que les défauts même qui vous frappent dans sa personne ou dans son caractère sont propres à vous rendre heuieuse , du moins s’il est nécessaire pour votre bonheur de ne faire jamais que vos volontés. Vous avez un tour d’esprit, permettez-mni celte remarque, qui, avec vos admirables talens, donnerait l’air d’un sot à tout homme qui serait amoureux de