‹ Clarisse HarloveChapitre 48 sur 127 · LETTRE LL · texte numérisé non relu

LETTRE LL

Jeudi eu soir, 35 mars.

Je vous envoie la lettre dont j'étais menacée, et qui vient d'être remise entre mes mains. Mon frère, ma sœur, mon oncle Antonin et M. So'mes sont ensemble, me dil-nn, b relire la copie, avec toute la joie d'un triomphe, comme uno pièce victorieuse b laquelle ils ne craignent point de réponse.

« Si je vous écris encore une fois, mon inflexible sœur, c't si pour vous faire savoir que la jolie invention que vous avez employée, pour faire passer vos pathétiques lamentations p >r nies mains jusqu'à mon père et ma mère, n'a pas eu l'effet que vous en espériez. Je vous assure que votre conduite n’a pas été représentée -ous de fausses couleurs. Il n'en est pas besoin. Voire mère, qui est si ardente b saisir l'occasion d'expliquer favorablement tout ce qui vient de vous, s'est vue forcée, comme vous ue l'ignorez pas, de vous abandonner entièrement. Ain.-i l'expédient de travailler sous ses yeux est tout b fait inutile. Vos ruset plainlivet lui sont insupportables: c'est par ménagement pour elle, qu'il vous est défendu de paral re en sa présence; et vous n'y parallrez jamais, qu'aux conciliions qu'il b.i plaira de vous imposer.

» Il s’en est peu fallu que vous n’ayez fait une dupe de voire tante liervey. Hile ne descendit hier de chez vous que pour plaider en votre faveur. Mais lorsqu'on lui eut demandé ce qu'elle avait obtenu de vous, elle regarda autour d’elle sans avoir rien b répondre. Votre mère, surprise aussi par le tour d'adresse que vous avez joué sous mon nom (car no me défiant pas de votre ingénieux subterfuge, j’ai commencé à lire la

Cl^VBISSV. HARLOVE.

lettre), a voulu absolument qu’ello frtt lue jusqu’au bout, et s’est écriée d’abord, en se tordant les mains, que sa Clary, sa chère fille, ne devait pas être forcée. Mais lorsqu’on lui eut demandé si elle souhaitait pour son gendre un homme qui brave touto la famille, et qui a versé le sang do son fils, et ce qu'elle avait obtenu de sa tille bten-aimée, qui filt capable de lui inspirer ce mouvement de tendresse, surtout après avoir été trompée par les apparences d’une fausse liberté do cœur, elle n’a fait que jeter aussi les yeux autour d’elle. Alors, loin de prendre parti pour une rebelle, elle s’est confirmée dans la résolution de faire valoir son autorité.

» On s’imaginerait, mon onfant, que vous avez une forte haute idée des devoirs du mariage, cl j’engagerais ma vie néanmoins que, semblable à toutes les autres femmes, dont j’excepte une ou deux que j’ai l’honneur de connaître, vous irez promettre à l’église ce que vous oublierez en sortant, pour ne vous en souvenir de votre vie. Mais, doux enfant ('comme votre digne maman Norton vous appelle) ! pensez un peu moins à l’état conjugal, du moins jusqu’à ce que vous y soyez arrivée, et remplissez un peu mieux vos devoirs de fille. Comment pouvez-vous dire que tout le mal sera pour vous, tandis que vous en faites tomber une si grande partie sur votre père et votro mère, sur vos oncles, sur votre tante, sur moi et sur votre sœur, qui vous avons aimée si tendrement depuis près de dix-huit ans que vous Ôtes au monde ï

« Si je ne vous ai pas donné lieu, dans ces derniers temps, de faire beaucoup de fond sur ma faveur et ma compassion, c’est que, dans ces derniers temps, vous avez peu mérité l’uneet l’autre. Je ne comprends point votre idée maligne, petite folle quevouséles, lorsque ajoutant que je ne suis que votre frère (degré de parenté apparemment fort léger pour vous), vous prétendez qu’il n’en dépend pas moins de moi de vous rendre cette paix qui est entre vos mains, quand vous voudrez la devoir à vous-même. Vous demandez pourquoi l’on vous ôte la liberté de refuser? C’est, jolie petite miss, parce qu’on est persuadé qu’elle serait bientôt suivie de la liberté de choisir. Lo misérable, à qui vous avez donné votre cœur, ne cesse de le dire ouvertement à tous ceux qui veulent l’entendre. Il so vante que vous êtes à lui ; et la mort est ce qu’il promet à quiconque entreprendra de lui enlever sa proie. C’est précisément ce point que nous pensons à lui disputer. Mon père, croyant pouvoir s’attribuer les droits de la nature sur un de ses enfans, est absolument déterminé à les soutenir: et je vous demande à vous-même ce qu’il faut penser d’un enfant qui donne la préférence à un vil libertin sur son père.

» Voilà le jour dans lequel tout ce débat doit être placé. Rougbsez donc, délicatesse, qui ne peut souffrir la citation du poète. Rougissez, modestie virginale ; et si vous êtes capable de conviction, miss Clary, rendez-vous è la volonté do ceux à qui vous devez l’être, et demandez à tous vos amis l’oubli et le pardon d’une révolte sans exemple.

» Ma lettre est plus longue que je no me proposais do vous en écrire jamais, après l’insolence que vous avez eue de me le défendre. Mais je reçois la commission de vous déclarer que tous tos amis sent aussi las do vous tenir renfermée, que vous do l’être. Préparez-vous donc à vous rendre dans peu de jours chez votre oncle Antonin, qui, malgré vos craintes, fera lever son pont lorsqu’il le voudra, qui recevra chez lui des

CLARISSE I1ARL0VE.

compagnies de son goût, et qui ne fera pas démolir sa chapelle pour vous guérir de l'aversion que vous commencez à prendre pour les lieux destinés au service divin; idée d’autant plus folle, que si nous voulions employer la force, votre chambre serait aussi propre que tout autre lieu pour la cérémonie.

» Vos préventions conttc M. Solmes vous ont malheureusement aveuglée. La charité nous oblige a ouvrir les yeux. Cet honnête homme ne parait méprisable qu'à vous; et dans un provincial, qui est trop sensé pour vouloir faire le pelit-nialtrc, je ne vois point ce qu’il y a de plus à désirer du côté des manières. A l’égard de son naturel, il faut que vous le connaissiez mieux pour en juger.

» Enfin, je vous conseille de vous préparer de bonne heure à partir, autant pour votre propre commodité que pour faire voir à vos amis qu’il y a du moins quelque chose en quoi vous n’êtcs pas fâchée de les obliger. Vous me compterez parmi eux quand il vous plaira do le mériter, quoique je ne soit que votre frère.

« James Harlove. »

« /’. S. Si vous êtes disposée à recevoir M. Solmes et à lui faire quelques excuses de votre conduite passée, pour vous mettre en état de le voir ensuite dans quelque autre lieu avec moins d'embarras, il se rendra où vous le jugerez it propos. Si vous souhaitez aussi de lire les articles avant qu'on vous les présente pour vous les fairo signer, on vous les enverra sur-le-champ, yui sait s’ils ne vous aideront pas à forger quelque nouvelle objection ? Votre coeur est libre, vous savez. Il faut bien qu’il le soit, car ne l'avez-vous pas dit à votre mère? Et la pieuse Clarine serait-elle capable d’une imposture?

» Je ne vous demande point de réponse, il n’en est pas besoin. Cependant, je vous demande, miss, si vous n’avez plus d'olfres à proposer. »

1j (in de celte lettre m'a piquée si vivement, quoiqu’elle puisse avoir été ajoutée sans la participation des autres, que j'ai pris aussitôt ma plume, dans l’intention d’écrire à mon oncle Jules, pour lui demander, suivant votre avis, que ma terre me soit rendue. Mais lo courage m’a manqué, lorsque je suis venue à faire réflexion que je n'ai pas un ami qui soit propre h me soutenir, et que celle démarche ne servirait qu’à les irriter, sans répondre à mes vues. Oh! siM. Morden était ici!

N’esl-il pas bien cruel pour moi, qui me croyais, il n'y a pas longtemps, chérie de tout le monde, de H'avoir personne qui puisse parler en ma faveur, prendre mes intérêts, ou m'accorder un asile, si je me trouvais dans la nécessité d’en chercher, moi qui ai eu la vanité de penser que j'avais autant d’amis que je connaissais de personnes, et qui me flattais même de n'en êtro pas tout à fait indigne ; parce que dans l’un et l’autre sexe, dans toutes sortes d’étals, entre les pauvres comme parmi les riches, tout ce qui porte l'image de mon auteur avait sa juste part à ma tendro a'f ction ? Plût au ciel, ma clièro, qun vous fussiez mariée! Peut-être Sl. llicltman se laisserait-il engager par votre prière à m’accorder sa protection jusqu'à la fin de cet orage. D'un autre côté, ce serait l’exposer à quantité d'embarras et de dangers, ce que je no voudrais pas pour tous 1rs avantages du monde.

Je ne sais ce que je do:s faire. Non, je ne le sais pas. J'en demande pardon au ciel, mais je sens que ma patience es! épuisée. Je souhaite-

rais... hélas ! j'ignore ce que je puis souhaiter sans crime. Cependant je souhaiterais qu’il plût à Dieu de m'appeler à lui dans sa miséricorde ; je n'en ai plus à me promettre ici-bas. (ju’est-ce que ce monde? Qn’offret-ilà desirerî Les biens dont nous avons l'espérance sont si mêlés, qu’on ne sait de quel côté doivent tomber les désirs. Le moitié du genre humain sert à tourmenter l'auire, et souffre elle-même autantde tourment qu’elle en cause. C’est particulièrement le cas où je suis; car en me rendant malheureuse, mes proches ne travaillent pas pour leur propre bonheur; à l'exception néanmoins de mon frère et de ma sœur, qui paraissent y trouver leurs délices, et jouir do tout lo mal qu'ils me font.

Mais il est temps d'abandonner la plume, puisque au lieu d'encre il n’en coule quu du flel.

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