LETTRE LV
BIS8 HOVFK, A BtSS CLARISSE HARLOVE.
Samedi, SS mars.
Quel conseil puis-je vous donner, mu noble amie? Votre mérite fait votre crime. Il vous est aussi impossible de changer de naturel, qu’à ceux qui vous persécutent. N'attribuez vos malheurs qu’à l'immense disparité qui est entre vous et eux. Que demandez-vous d’eux? Ne soutiennent-ils pas leur caractère? El à l'egard de qui ? d'une étrangère : car, en vérité, vous ne leur appartenez pas. Ils se reposent sur deux points: sur leur propre inipéiié<rnfci/i(« (que je lui donnerais volontiers son vrai nom, si je l’osais!) et sur les égards dont ils vous connaissent incapable de manquer pour vous-même, joint à vos craintes du côté de Lovelace, dont ils vous croient persuadée que lo caractère vous décréditerait, si vous aviez recours à lui pour vous délivrer de vos peines. Ils savent aussi que le ressentiment et l’inflexibilité ne vous sont pas naturels ; que les agitations qu'ils ont excitées dans votre âme auront le sort do tous les mourcmens extraordinaires , qui est du s’apaiser bientôt ; et qu’une fois mariée, vous ne songerez plus qu’à vous consoler de votre situation.
Mais comptez que le fils et la fille aînée de votre pore se proposent entre eux de vous rendre malheureuse pour toute votre vie , quand vous épouseriez l'homme qu’ils ont en vue pour vous, et qui a déjà une liaison plus intime avec eux que vous n’en pourriez jamais avoir avec une telle moitié. No voyez-vous pas avec quel soin ils communiquent à une âme si étroite tout ce qu’ils savent de votre juste aversion pour lui?
A l'égard de sa persévérance, ceux qui en seraient surpris lo connaissent mal. Il n'a pas le moindre sentiment de délicatesse. S'il prend jamais une femme, soyez sftre que l'âme n'entrera jamais pour rien dans ses vues. Comment chercherait-il une âme? Il n’en a point. Chacun ne cherche-t-il pas son semblable? Et comment connaîtrait-il le prix de ce qui le surpasse, lorsque, par la supposition même, il ne le comprend point? S’il arrivait qu’ayant le malheur d’être à lui vous lui fissiez voir naturellement un defaut de tendresse, je suis portée à croire qu’il s’en affligerait peu, parce qu’il en aurait plus de liberté do suivre les sordides inclinations qui le dominent. Je vous ai entendue observer, d’après votre madame Norton, « que toute personne qui est la proie d’une pas-
CLARISSE IIARLOVE.
sion dominante composera Tolontiers, pour la satisfaire, au prix de vingt antres | as ions subalu rnes, dont le sacrifice lui coûtera moins, quoiqu'elles soient plus louables. »
Comme je ne dois pas craindre do vous le rendre plus odieux qu'il ne vous l’est déjà, il faut que je vous raconte quelques traits d'une conversation qu’il eut, il y a trois jours, avec le chevalier llarry Downeton, et dont le chevalier fit hier le récit à ma mère. Vous y trouverez une confirmation de scs principes do gouvernement par la crainte, tels que votre insolente üetty vous les a rapportés d'après lai-mémo.
Sir llarry n'avait pas fait ditficulté de lui dire qu'il s'étonnait de le voir obstiné à vous obtenir contre votre inclination.
— C'est ce qui m’importe peu, répondit-il. Les filles qui affectent tant de réserve sont ordinairement des femmes passionnées (l’indigne animal I) ; et jamais il ne serait Tâché, ajouta-t-il, avec le secours d’un peu de méditation, de voir des grimaces sur le visage d’une jolie femme, lorsqu'elle lui donnerait sujet de la tourmenter. D'ailleurs, votre terre, par la commodité de sa situation, le dédommagerait abondammenl'de tout ce qu'il aurait à soulfrir de vos froideurs. Il serait sûr du moins de votre complaisance, s’il ne l'était pas de votre amour, et plus heureux, à cet égard, que les trois quarts des maris de sa connaissance (le misérable 1). Pour le reste, votre verlu est si connue, qu'elle lui donnerait toute la sûreté qu'il pourrait désirer.
— Ne craignez vous pas, reprit sir llarry, que si elle est forcée de vous épouser, elle ne vous regarde du mémo mil qu'Élisabelh de France regarda Philippe II lorsqu'il la reçut sur ses frontières, en qualité de mari ; lui, dans lequel elle ne s’attendait à trouver qu’un beau-père, c’est-àdire avec plus de crainte et de terreur que de complaisance et d'amour? El vous-tnéme, peut-être, vous ne lut ferez pas de meilleure mine que ce vieux monarque ne lit à la princesse.
— La craiuto cl U terreur, répliqua l’horrible personnage, ont aussi bonne grâce sur le visage d'une fille promise que sur celui d'une femme ; et se menant à rire (oui. ma chère, sir llarry nous assura qtte le hideux animal avait ri), il ajouta que ce serait son affaire d'entretenir celte crainte, s’il avait raison de croire qu'on lui refusât de l’amour ; que pour lui, il était persuadé que si la crainte et l’amour devaient être séparés dans l'état du mariage, l’homme qui savait se faire craindre était le mieux partagé.
Si mes yeux avaient la vertu qu'on attribue à ceux du basilic, je n'aurais rien de si pressant que d’aller regarder ce monstre.
Ma ntèro prétend néanmoins que ce serait de votre part un prodigieux mérite de surmonter votre aversion pour lui. — Où est, dit-elle, comme je me suis souvenue qu'on vous l'a déjà demandé, la gloire et la sainteté de l'obéissance, s'il n’en coûte rien pour l’exercer?
Quelle fatalité, ma chère, que votre choix n’ait pas de meilleurs objets ! Ou Scylla ou Charibde.
A toute autre que vous, qui serait traitée avec cette barbarie, je sais quel conseil je donnerais sur-le-champ. Mais, je l'ai déjà observé, la moindre témérité, une indiscrétion supposée, dans un caractère de la noblesse du vôtre, serait une plaie pour tout le sexe.
Tandis que j’espérais quelque chose do l'indépendance à laquelle j'aurais voulu vous déterminer, cette pensée était une ressource où je trou-
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rais de la consolalion. Mais à présent, que vous m’avez si bien prouvé qu'il faut renoncer à ce parti, je m’efforce en vain de trouver quelque expédient. Je veux quitter la plume pour y penser encore.
J’ai pensé, réfléchi, considéré, et je vous proteste que je ne suis pas plus avancée qu’auparavanl. Ce que j'ai b dire, c’est que je suis jeune comme vous, que j’ai le jugement beaucoup plus faible et les passions plus fortes.
Je vous ai dit anciennement que vous aviez trop offert en proposant de vous réduire au célibat. Si cette proposition était acceptée, la terre, qu'ils auraient tant de regret de voir sortir de la famille, retournerait un jour à votre frère, avec plus de certitude, peut-être, que par la réversion précaire dont M. Solmes les flatte. Vuus êtes-vous efforcée, ma chère, de faire entrer celle idée dans leurs têlc3 bizarres? Le mol tyrannique d 'autorité est la seule objection qu’on puisse faire contre celte offre.
N’oubliez pas une considération : c'est que si vous preniez le parti de quitter vos parens, le respect et l’affection que vous leur portez ne vous permettraient aucun appel contre eux pour votre jusliflcation.Vous auriez par conséquent le public contre vous : et si Lovelace continuait son libertinage, ou n’en usait pas bien avec vous, quelle justification pour leur conduite à votre égard, et pour la haine qu’ils lui ont déclarée !
Je demande pour vous au ciel ses plus parfaites lumières. Ce que j'ai b dire encore , c'est qu'avec mes sentiniens je serais capable de tout entreprendre, d’aller dans toutes sortes de lieux, plulût que de me voir la femme d'un homme que je haïrais, et que je serais sûre de haïr toujours, s’il ressemblait b Solmes. Je n’aurais pas souffert non plus tout ce que vous avez essuyé de chagrins et d’outrages, du moins d’un frère et d’une sœur, si j’avais eu cotte patience pour un père et des oncles.
Ma mère se persuade, qu’après avoir employé tous leurs efforts pour vous sotunellro b leuis volontés, ils abandonneront leur entreprise lorsqu’ils commenceront b désespérer du succès; mais je ne puis être de son opinion. Je ne vois point qu'elle so fonde sur d’autre autorité que sa propre conjecture. Autrement je me serais imaginé, en votre faveur, que c'est un secret entre elle et votre oncle Anlonin. Malheur b l'un des deux du moins (j’eutends b votre oncle), s’ils en avaient quelque autre entre eux.
Il faut vous garantir, s’il est possible, d’être menée chez votre oncle. L'homme, le ministre, la chapelle, votre frère et votre sœur présens... vous serez infailliblement forcée de vous donner b M. Solmes; et des senlimens de fermeté, si nouveaux pour vous, ne vous soutiendront point dans une occasion si pressante. Vuus reviendrez b votre naturel. Vous n’aurez pour defense que des larmes méprisées, des appels et des lamentations inutiles : et la cérémonie ne sera pas plus tût profanée, si veus me passez celte expression, qu'il faudra sécher vos pleurs, vous condamner au silence, et penser b prendre une nouvelle forme de sentiniens qui puissent vous faire obtenir de votre nouveau maître le pardon et l'oubli de toutes vos déclarations de haine. En un mot, ma chère, il faudra le flatter. Votre conduite passée n’est venue que do la modestie de votre état, et votre rôle sera jusqu'à la mort de vérifier son impudente raillerie : que les filles qui affectent le plus de réserve sont ordinairement des femmes passionnées. Ainsi vous commencerez la carrière par un vif sentiment de reconnaissance pour la bonté qui vous aura fait obtenir grâce;
et s’il ne vous force point à le conserver per la crainte, suivant ses principes de gouvernement, je reconnaîtrai alors que je me suis trompée.
Cependant, après tout, je dois laisser le véritable point de la question indéterminé, et l’abandonner a votre propre décision, qui dépendra du degré d’emportement que vous verrez dans leurs démarches, ou du danger plus ou motus pressant d'être enlevée pour la maison de votre oncle. Mais je prie encore une fois le ciel de susciter quelque événement qui puisse vous empêcher d’ètre jamais à l'un ou l’autre du ces deux hommes. Puissiez-vous demeurer fille, ma très chère amie, jusqu’à ce que les puissances favorables au mérite et à la vertu vous amènent un homme digne de vous, ou du moins aussi digne qu'un mortel puisse l’être !
D’un autre cûté, je ne voudrais pas qu'avec des qualités si propres à faire l'ornement de l'état conjugal , vous prissiez le parti de vous condamner au célibat. Vous me connaissez incapable de flatterie. Ma langue et ma plume sont toujours les organes de mon cœur. J’ajoute que vous devez vous connaître assez vous-même, par comparaison du moins avec les autres femmes, pour ne pas douter de ma sincérité : en effet, pourquoi voudrait-on qu’une personne qui fait ses délices do découvrir et d'admirer tout ce qu'il y a de louablodans autrui, n’aperçût pas les mêmes qualités dans elle-même, lorsqu’il est certain que, si elle ne les possédait pas. elle ne serait pas capablo de les admirer si vivement dans un autre ? Et pourquoi ne pourrait-on pas lui donner les louanges qu’elle donnerait à toute autre qui n'aurait que la moitié de ses propres perfections, surtout si elle est incapable de vanité nu d’orgueil, et si elle est aussi éloignée de mépriser ceux qui n’ont pas reçu les mêmes avantages, que de s’estimer trop pour les avoir reçus. S’estimer trop, ai-je dit ? Eh! comment le pourriez-vous jamais?
Pardon, ma charmante amie. Mon admiration qui ne fait qu’augmenter à chaque lettre que vous m’écrivez, ne doit pas toujours être étouffée par la crainte de vous déplaire ; quoique celle raison soit souvent un frein pour ma plume, lorsque je vous écris, et pour ma languo, lorsque j’ai le bonheur de me trouver avec vous.
Jo me hâte de finir, pour répondre à votre empressement. Combien de choses néanmoins je pourrais ajouter sur vos dernières confidences!
Anne Howe.