‹ Clarisse HarloveChapitre 52 sur 127 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

Dimanche au matin, Ü8 aura.

(Jue les louanges ont de douceur dans la bouched’unc amie ! Soit qu’on se flatte ou non do les mériter, il est extrêmement agréable do se voir si bien dans l’esprit de ceux dont on ambitionne la faveur et l’estime. Une âme ingénue en tire un autre avantage : si elle ne so croit pas déjà digne du charmant tribut qu’elle reçoit, elle se hâte d’acquérir les qualités qui lui manquent, avant qu’on s’aperçoive de l’erreur; autant pour se faire honneur à ses propres yeux, que pour se conserver dans l’estime de sou amie, et pour justifier son jugement. Que ce but puisse toujours être le mien ! Alors je vous serai redevable, non seulement de l’éloge, mais du mérite même auquel vous croirez le pouvoir accorder; et j’en deviendrai

GLABISSK HABLOVK. £19

plus digne do celle amitié, qui est l’unique plaisir dont je puisse me glorifier.

Mes renierciemens font aussi vifs qu’ils doivent l'être, pour la diligenco de vos dernières dépêches. Que je vous ai d'obligation! Que j’en ai même h votre honnête messager ! ma triste situation tne met dans le cas d’en avoir à tout le monde.

Je vais répondre du mieux qu’il m’est possible aux articles de votre obligeante lettre. Ne me soupçonnez pas de pouvoir surmonter mes dégoûts pour M. Solmes, aussi long-temps qu'il lui manquera de la générosité, de la franchise, delà bonté, de la politesse, et toutes les qualités qui forment l’homme de mérite. O ma chère! de quel degré de patience, de quelle grandeur d'dme une femme n’a-t-ello pas besoin pour ne pas mépriser un mari qui est plus ignorant, qui a l’éme plus basse et l'esprit plus borné qu’elle; h qui ses prérogatives donnent néanmoins des droits qu'il veut exercer, ou qui ne peut les abandonner sans un déshonneur égal pour Celle qui gouverne et pour celui qui se laisso gouverner ! Comment supporter un mari tel que je le peins, quond on supposerait même que par des raisons de convenance ou d’intérêt il fût de notre propre choix ? Mais se voir forcée do le prendre, et s’y voir forcée par d’indignes motifs! quel moyen de vaincre une aversion qui porte sur des fondemens si justes ? II est bien plus aisé de soutenir une persécution passagère, que de se résoudre à porter une chaîne honteuse et révoltante, dont le poids doit durer autant que la vio. Si j'étais capable de me rendre, ne faudrait-il pas quitter mes parens et suivre cet insupportable mari? Un mois sera pout-être le terme de la persécution, et le lien d’un tel mariage serait un malheur perpétuel. Chaque jour ne luirait vraisemblablement que pour éclairer quelque nouvelle infraction des devoirs jurés à l’autel.

Il parait donc, ma chère, que M. Solmes est déjà occupé de sa vengeance; tout s’accordo h me le Confirmer. Hier au soir, mon effrontée geôlière m’assura que toutes mes oppositions n'auraient pat plut d’effet t/u’unr prise de tabac, en avançant yers moi 1e pouce cl le doigt, où elle en tenait une, que je serai madame Solmes; que je dois me garder par conséquent de pousser la raillerie trop loin, parce que M. Solmes est un homme capable de ressentiment, et qu'il lui a dit à elle-même, que devant être sûrement sa femme je manquais aux bonnes règles de la politique, puisque, s’il n'était pas plus miséricordieux que moi (c’est le terme de Betty, j’ignore s'il s’en est servi comme elle), je m’exposais à des repentirs qui pourraient durer jusqu’au dernier de mes jours.

Mais c'en est assez sur un homme qui, suivant le récit de sir llarry IJownelon a toute l’insolence de son sexe, sans une seule qualité qui puisse la rendre supportable.

J'ai reçu deux lettres de M. Lovelaco depuis la visile qu'il vous a rendue, ce qui fait trois avec celle que j’avais laissée sans réponse. Je ne doutais pas qu’il n’en ressentit quelque chagrin ; mais dans sa dernière il se plaint do mon silence en termes fort hauts. C’est moins le style d’un amant soumis que celui d'un protecteur méprisé. Son orgueil parait mortifié de se voir forcé, dit-il, à rûiler chaque nuit autour de nos murs, comme un voleur ou un espion, dans l'espérance de trouver une lettre de moi, et il faire cinq milles pour regagner un misérable logement, sans remporter aucun fruit de ses peines. Je ne tarderai point à vous envoyer

ses trois lettres et la copie de la mienne; mais voici en substance ce que je lui écrivis hier.

Je lui fais un reproche fort vif de m’avoir menacée, par votre moyen, de sc procurer une explication avec U. Solntes ou avec mon frère. Je lui dis « qu’il tne croit apparemment d'humeur à tout souffrir; qu’il ne lui suffit pas que je sois exposée aux violences continuelles de ma propre famille, qu'il faut quo je supporte aussi les siennes ; qu’il me paraît fort extraordinaire qu'un esprit violent menace de s'emporter h des témérités qui de peuvent être justifiées, et qui m’intéressent d’ailleurs beaucoup moins que lui, si je ne fais pas quelque chose d'aussi téméraire du moins, par rapport à mon caractère et à mon sexe, pour lo détourner de scs resolutions; je lui fais même entendre que de quelque manière que je pense sur les malheurs qui arriveraient à mon occasion, il peut se trouver des personnes qui, dans la supposition qu'il soit capable de la témérité dont il menace M. Suintes, ne regretteraient pas beaucoup de se voir délivrées de deux hommes dont la connaissance aurait causé toutes leurs disgrâces. »

C'est parler naturellement, ma chère, et je m'imagiue qu'il y donnera lui-même une explication encore plus nette.

Je lui reproche son orgueil à l’occasion des pas qu’il fait pour trouver mes lettres et qu’il relève avec tant d'affectation. Je le raille sur ses riches comparaisons d'espion et de voleur : « Il u’a pas raison, lui dis-je. de trouver sa situation si dure, puisque, dans l’origine, il ne doit en accuser que scs mauvaises mœurs, et qu’au lond le v ice efface les distinctions et ravale l'homme do qualité au niveau de la canaille. Ensuite, je lui déclare qu’il ne doit jamais attendre d’autre lettre de moi qui puisse l’exposer à des fatigues si désagréables. »

Je ne le ménage pas plus sur les vœux et les protestations solennelles, qui lui coûtent si peu dans l’occasion. Je lui dis « que co langage fait d'autant moins d’impression sur moi, que c'est déclarer lui-mème qu'H croit en avoir besoin pour suppléer aux defauts de son caractère ; que les actions sent les seules preuves que je connaisse, lorsqu’il faut juger des internions, et que je sens de plus en plus la nécessité de rompre toute correspondance avec un homme dont il est impossible que mes amis approuvent jamais les soins, parce qu’il est incapable de le mériter ; qu’ainsi, puisque sa naissance et son bien le mettront toujours en état, si la réputation do ses mœurs n’est pas un obstacle, de trouver une femme qui, avec une fortune au moins égale à la mienne, aura plus de conformité avec lui dans ses goûts et ses inclinations, je le prie et je lui conseille de renoncer à moi, d'aulanl plus que, pour lo dire en passant, ses menaces et ses impoliie-ses à l'égard de mes amis me donnent lieu de conclure qu'il entre plus de haine pour eux que de considération pour moi dans sa persévérance. »

Voilà, ma chère, la ri compense que j'ai cru devoir accorder à tant de peines qu’il fait valoir. Je ne doule pas qu’il n’ait assez de pénétration pour observer qu'il est moins redevable de notre correspondance à mon estime qu'aux rigueurs quo j'essuie dans ma famille; c'est précisément ce que je voudrais lui peisuader. Plaisante divinité qui exige, comme l'idole Alolock, que la raison, le devoir et la discrétion soient sacrifiés sur ses autels!

L'npiniun de votre mère est que mes amis se relâcheront. Fasse le ciel

CLARISSE 1URL0VE.

SU

qu'ils sc relâchent! Mais mon frère et ma sœur ont tant (l'influence dans la famille, sont si déterminés, si pioués d'honneur à l’emporter, que je désespère de ce changement. Cependant, s’il n’arrive point, je vous avoue que je ne ferais pas difficulté d'embrasser toute protection dont je c’aura» pas de déshonneur à craindre pour me délivrer, d’un côté, des persécutions pressantes, et, de l'autre, pour ne donner à Lovelace aucun avantage sur moi. Je suppose toujours qu'il ne me reste point d’autre ressource; car, avec la moindre espérance, je regarderais ma fuite comme une action des plus inexcusables, quelque honneur et quelque sûreté que je puisse trouver dans mes protections.

Malgré ces sent, mens, que je crois aussi justes qu’ils sont sincères, la bonne foi de l’amitié m'oblige de reconnaître que je ne fais pas ce que j'aurais fait si votre avis eût été fixé et concluant. Que n’avez-vous été témoin, ma chère, de mes différentes agitations, à la lecture de votre lettre, lorsque, dans un endroit, vous m'avertissez du danger dont je suis menacee chez mon oncle; que, dans un antre, vous avouez quo vous n’auriez pas été capable de souffrir tout ce que j’ai souffert, et que vous préféreriez tous les maux possibles à celui d'épouser un homme que vous haïriez; que, dans un autre, néanmoins, vous me représentez ce que ma réputation aurait à souffrir aux yeux du public, et la nécessité où je serais de justifier ma conduite aux dépens do mes proches; que. d'un autre cûté, vous nie faites envisager la figure indécente que je ferais dans un mariage forcé, obligée de prendre un visage tranquille, de prodiguer do fausses caresses, de faire un personnage d'hypocrisie avec un homme pour lequel je n’aurais que do l’aversion, et que mes déclarations passées, autant quo le sentiment de son indignité propre (s’il était capable du moins de ce sentiment), rempliraient d’une juste défiance ; la nécessité où vous jugez que je serais de lui témoigner d'autant plus de tendresse que je m'y sentirais moins disposée; une lendtcsse qui ne pouirait être attribuée qu’aux plus vifs motifs, puisqu’il serait trop visible que l'amour du caractère ou de la figure n'y aurait aucune part; ajoutez la bassesse de son âme, le poison de la jalousie qui l’infecterait bientûl, sa répugnance à paidonner, entretenue par lo souvenir des marques de mon aversion et d'un mépris que j'ai fait éclater volontairement pour éteindre ses désirs; une préférence déclarée par le même motif, et la gloire qu'il attache à faire plier et à réduire une femme sur laquelle il aurait acquis un empire tyrannique... si vous m'aviez vue, dis- je, dans toutes les agitations dont je n’ai pu me défendre à celle leclure, lantûl m’appuyant d'un cûté, tantôt de l'autre, un moment incertaine, un moment remplie de crainte, irritée, tremblante, irrésolue, vous auriez reconnu le pouvoir que vous avez sur moi, et vous auriez eu raison de croire que si vos conseils avaient été plus posilifs, je me serais laissé entraîner par la force de voire délerminaiion. Concluez de cet aveu, ma chère, que je suis bien justifiée sur ces saintes lois de l'amitié, qui demandent une parfaite ouverture de cœur, quoique ma justification se fase peut-être aux dépens de ma prudence.

Mais, après de nouvelles considérations, je répèlo qu aussi h ng-lemps qu’il me sera permis de dentellier dans la maison do mon père, il n’y aura que les dernières extrémités qui puissent me la fore quitter, et que je ne m'attacherai qu’à suspendre, s'il est possible, par d'honnêtes tirétextes, l'ascendant de mon mauvais sort jusqu’au retour de M. Morden. r. i. te

En qualité d’exécuteur, c’est une protection à laquelle je puis m'abandonner sans reproche; enfin, jo ne me connais pas d'autre espérance, quoique mes amis semblent s’en défier. A l'égard de M. Lovclacc, quand jo serais sûre de sa tendresse, et même de sa réformation, accepter la protection de sa famille, c’est accepter la sienne. Pourrais-je me dispenser de recevoir ses visites dans la maison de ses tantes? ne serait-ce pas me jeter dans la nécessité d'être à lui, quand jo découvrirais de nouvelles raisons do le fuir en le voyant de plus prés? C'est une de mes anciennes observations, qu'entre les deux sexes la distance sert à se tromper mutuellement. O ma chère! quels efforts n’ai-je pas faits pour devenir sage? quels soins n’ai-je pas apportés à choisir ou a rejeter tout ce que j'ai cru capable de contribuer ou do nuire à mon bonheur? Cependant, par une étrange fatalité, il y a bien apparence que toute ma sagesse n’aboutira qu’à la folie.

Vous me dites avec la partialité ordinaire de votre amitié, qu'on attend de moi ce qu'on n'attendrait pas de beaucoup d'autres femmes. C'est une leçon que je reçois à ce titre. Jo sens que, pour ma réputation, en vain mon cu'iir serait content de ses motifs, s’ils n'étaient pas connus du public. Se plaindre du mauvais vouloir d’un frère, c'est un cas ordinaire dans les divisions d'intérêt. Mais lorsqu’on ne peut accuser un frère coupable, sans faire tomber une partie du reproche sur les duretés d'un père, qui pourrait se résuudre à se délivrer du fardeau pour en charger une tête si chère? Et, dans toutes ces suppositions, la haine que M. Lovelace porte à chaque personne de ma famille, quoiqu'elle ne soit qu'un retour pour celle qu'on lui a déclarée, ne paraîtrait-elle pas extrêmement choquante ? N'cst-cc pas une marque qu'il y a dans son naturel quelque chose d'implacable, comme d'cxtiêmement impoli? et quolle femme au monde pourrait penser à se marier, puur vivre dans une inimitié perpétuelle avec sa famille?

Mais craignant de vous fatiguer, et lasse moi-même , je quitte la plume.

M. Solmescst ici continuellement. Ma tante llervey, mes deux oncles ne s'élo gnent pas davantage. Il so machine quelque chose contre moi, jo n'en saurais douter, (juel état ! que d'être sans cesse en alarme, et de voir une épée nue qui nous pend sur la tête...

Je ne suis informée de rien que par l’insolente Betty, qui me lilchc toujours quclquestrails avec l’effronterie à laquelle elle est autorisée. — Quoil miss, vous ne mettez pas ordre à vos affaires? Comptez qu'il vous faudra partir lorsque vous y penserez le moins. D'autres fois, elle me fait entendre à demi-mot, et comme dans la vue do m'inquiéter, ce que l’un, ce que l'autre dit de moi, et leur curiosité sur l'emploi que je fais de mon temps. Elle y mêle souvent l’outrageante question de mon frère : Si je ne m’occupe pas à composer l’histoire de mes souffrances ?

Mais ,o suis faite à scs discours, et c’est le seul moyen quo j'aio d'apprendre, avant l’exécution, les desseins qu'on forme contre moi. Comme elle s'excuse sur scs ordres, lorsqu'elle pousse trop loin l'impertinence, je l’écoute patiemment ; quoique ce ne soit pas sans quelque soulèvement du cœur.

Je m’arrête ici, pour porter ce que je viens d'écrire au dépêt. Adieu, ma chère.

Ce qui suit était écrit sur l'enveloppe avec nu crayon - k l'occasion de

la lettre suivante, que miss Clarisse trouva en y portant la sienne»

Je trouve votre seconde lettre d'hier. Je remercie beaucoup votre mère des avis obügeans que vous me donnez de sa part. Celle que je vous envoie répondra peut-être k quelque partie de son attente. Vous lui en lirtz ce quo vous jugerez à propos.

LETTRE LVU.

litss HO» E , A MISS CLARISSE HARLOVE.

Samedi, 25 mars.

Celte lettre ne sera qu’une suite de ma dernière, de la môme date, et je vous l'éciispar ordre exprès. Vous avez vu, dans la précédente, l'opinion de ma mère sur le mérite quo vous pourriez vous faire, en obligeant vos amis contre votre propre inclination. Notre conférence là-dessus est venue à l'occasion de l’entretien que nous avions eu avec sir llarry D.iwnelon : et ma mère la croit si importante qu'elle m'ordonne de vous en écrire le détail. J'obéis d’autant plus volontiers, que j'étais embarrassée, dans nia dernière, k vous donner un conseil; et quo non seulement vous aurez ici le sentiment de ma mère, mais peut-être dans le sien celui du public, s'il n’était informé que de ce quelle sait, c’est-à-dire, s'il ne l’était pas aussi bien que moi.

Ma mère raisonne d'une manière très peu avantageuse pour toutes les personnes de notre sexe qui se hâtent trop de chercher leur bonheur, en épousant un homme du leur chuix. Je ne sais comment j’aurais pris ces raisonnemens, si je ne savais qu'ils se lappotieul toujours k sa Ulle, qui, d'un autre côté, ne conualt présentement aucun homme qu’elle honore de la moindre préférence sur un autre, et qui u'eslime pas la valeur d’un denier celui dout sa mèie a la plus haute idée.

— A quoi se îéduit donc, dit-elle, une affaire qui cause tant de mouvenu -ns? Est ce une si grande démarche, dans une jeune personne, do renoucer k scs indications pour obliger ses ainis?

— Fort bien, ma mère, ai-je répondu en moi-mèinc, vous pouvez faire k présent cette question ? vous le pouvez k l'âge de quarante ans. Mais l’auriez-vous faite à dix-huit 1 Voilà coque je voudrais savoir.

— Ou la jeune personne, a-t-elle continué, est prévenue d’une très violente inclination qu'elle ne peut surmonter (ce qu'une fille un peu délicate n’avouera jamais), ou son humeur est si opiniâtre, qu'elle n’est pas capable du céder ; ou, pour troisième alternative, elle a des parens qu’elle s’embarrasse peu d’obliger.

Vous savez, ma chère, que ma mère raisonne quelquefois fort bien, ou du motus que ce n’est jamais la chaleur qui manque k ses raisonnemens. Il nous arrive souvent de n’ôtre pas d'accord, et nous avons toutes deux si bonne opinion de notre sentiment, qu'il est fort rare que l’uno ait le bonheur de convaincre l’autre ; cas assez commun, je m’imagine, dans toutes les disputes un peu animées. — J’ai trop d'en prit, me dit-elle en bon anglais, trop de vivacité. Moi je lui réponds qu'elle est trop sage, c'esl-k-dire, dons la même langue, qu’elle n'est plus aussi jeune qu'elle l’a élé; ou, dans d’autres termes, qu’étant accoutumée au ton de mère, elle oublie qu'elle a été fille. De là nous passons d'un consentement mu-

lue! 4 quelque autre sujet, ce qui n’empêche pas que, sans y consentir, nous ne retombions une douzaine de fois sur celui que nous avons quitté. Ainsi le quittant et le reprenant, d'un air 4 demi fiché, quoique adouci par un sourire forcé, qui laisse du jour à nous raccommoder, nous ne laissons pas, si l'heure du sommeil arrive, de nous aller coucher avec un peu d'humeur; ou, si nous parlons, le silence de ma mère est rompu par quelques exclamations : — Ahl Nancy 1 Vous êtes si vive, si emportée, je voudrais bien, ma fille, que vous eussiez moins de ressemblance avec votre père!

Je la paie de son reproche, en pensant que ma mère n’a aucune raison de désavouer la part qu'elle a eue à sa Nancy, et si la chose va plus loin de son côto que je ne le désire, son cher lltclcman n’a pas sujet de s’en louer le jour suivant.

Je sais que je suis une folle créature. Quand je n'en conviendrais pas, je suis sûre que vous le penseriez. Si je me suis un peu arrêtée è ces petits détails, c'est pour vous avertir que, dans une occasion si importante, je ne vous ferai plus remarquer mes impertinences ni les petites chaleurs de ma ntère, et que je veux me réduire à la partie froide et sérieuse de notre conversation.

— « Jetez les yeux, m'a-t-elle dit, sur les mariages de notre connaissance, qui passent pour l’ouvrage de l'inclination, et qui, pour l’observer en passant, ne doivent peut-être ce nom qu'à une passion née follement ou par de purs hasards, et soutenue par un esprit de perversité et d’obstination (ici, ma chère, nousavonseuun petit débat que je vous épargne) ; voyez s’ils vous paraissent plus heureux qu'une infinité d’autres, où le princi|>al motif de l’engagement n'a été que la convenance et la vue d’obliger une famille. La plupart vous paraissent-ils même aussi heureux? Vous trouverez que les deux motifs de la convenance et de la soumission produisent un contentement durable, et capable assez souvent d'augmenter par le temps et la réflexion , au lieu que l'amour, qui n'a pour motif que l'amour, est une passion oisi va (oisive dans tous les sens, c'est ce que ma mère rte peut dire ; car l'amour est aussi actif qu’un songe, et aussi malicieux qu'un écolier) ; c’est une ferveur qui dure peu, comme toutes les autres, un arc trop tendu qui reprend bientôt son état naturel.

» Comme il est fonde en général sur des perfections purement idéales, quo l'objet ne se connaissait pas lui-même avant qu’elles lui fussent attribuées, un, deux ou trois mois remettent tout de part et d’autre dans son véritable jour, et chacun des deux ouvrant les yeux, pense juslemenl de l'autre ce que tout le monde en pensait auparavant.

» Les excellences imaginaires (c’est son propre terme, ne le trouvezvous pas assez remarquable?) ont eu le temps de s'évanouir. Le naturel et les vieilles habitudes, qu'on n’a pas eu peu de peine à suspendre ou a déguiser, reviennent dans toute leur force. Le voile se lève et laisse voir de chaque côté jusqu’aux moindres taches. Enfin l'on est fort heureux si l'on no tombe pas aussi bas dans l'opinion l'un de l’autre qu'on y avait été comme exalté par l'imagination. Alors le couple passionné, qui ne connaissait pas de bonheur hors du plaisir mutuel de se voir, est si éloigné do trouver dans un entretien illimité cette variété sans fin, qui faisait croire dans un autre temps qu’on avait toujours quelque chose à se dire, ou qui faisait regretter, après s'être quittés, de n’avoir pas dit mille choses qu’on croyait avoir oubliées, que leur étude continuelle est de

CLARISSE HARLOYK.

chercher des amosemens hors d'eux-mêmes, et leur goût peut-être, a conclu ma sage maman (auriez-vous cru, ma chère, que sa sagesse fût si moderne?), sera de choisir des deux eûtes ceux où l’autre n'a point de part, »

Je lui ai représenté que si vous tombiez dans la nécessité de faire quelque démarche hardie, il n'en faudrait accuser que l'indiscrète violence de vos proches. Je ne disconvenais pas, lui ai-je dit, que ses réflexions sur une infinité de mariages, dont le succès n'avait pas répondu aux espérances, nu fussent très b:en fondées; mais je l’ai priée de convenir que si les enfans ne pesaient pas toujours les difficultés avec autant de sagesse qu’ils le devaient, lmp souvent aussi les parens n'avaient pas pour leur jeunesse, pour leurs inclinations et pour leur défaut d'expérience tons les égards dont ils devaient reconnaître qu'ils avaient eu besoin au même âge.

Elle est tombée de là sur le caractère moral de M. Lovelace et sur la justice qu'elle trouve dans la haine de vos parens pour un homme qui mène une vie si libre et qui ne cherchepas à la désavouer. On lui a même entendu déclarer, m’a-t-el!e dit, qu'il n'y a point de mal qu’il ne soit résolu de faire à noire sexe, pour se venger du mauvais traitement qu’il a reçu d'uno femme, dans un temps où il était trop jeune (je crois que c’élait son expression), pour n'avoir pas aimé de bonne foi.

J’ai répondu en sa faveur, que j’avais entendu blâmer généralement le procédé de cette femme; qu'il eu avait été aussi touché; que c’était à cette occasion qu’il avait commencé ses voyages ; et que, pour la chasser de son cœur, il s'élail jelé dans un train de vie qu'il avait l'ingénuité de condamner lui-même ; que cependant il avait traité d'imposture la menace qu’on lui attribuait contre tout notre sexe ; que j’en pouvais rendre témoignage, puisque lui ayant fait ce reproche devant vous, je l'avais entendu protester qu’il n'était pas capable d’un ressentiment si injuste conire toutes les femmes, pour la perfidie d'une seule.

Vous vous en souvenez, ma chère ; et je n’ai pas oublié non plus l’aimable réflexion que vous fîtes sur sa réponse : « Vous n’aviez pas de peine, me dites-vous alors, à croire son désaveu sincère, parce qu'il vous paraissait impossible qu’un homme, aussi louché qu’il parut l’être de l'imputation de fausseté, fût capable d'en commettre une. »

J’ai fait observer particulièrement à ma mère, que les mœurs deM. Lovelace n'avaient pas fait un sujet d’objection lorsqu’il s’était présenté pour miss Arabetle; qu’on s’était reposé alors sur la noblesse de son sang, sur ses qualités et ses lumières extraordinaires, qui ne permettaient pas de douter qu'une femme vertueuse et prudente ne le fit rentrer en luimême. J'ai même ajouté, au risque de vous déplaire, que, si voire famille élait composée d’assez honnêtes gens, suivant les idées communes, on ne leur attribuait pas, à l’exception de vous, une délicatesse exlrêmo sur la religion ; qu’il leur convenait peu, par conséquent, de reprocher aux autres les défauts de cette nature. Et quel homme ont-ils choisi, ai-jo dit encore pour le décrier à ce litre? L’homme d’Angleterre le plus estimé pour son esprit et ses talens, et le plus distingué par ses qualités naturelles et acquises, quelque reproche qu’on entreprenne de faire à ses mœurs; comme s'ils avaient assez de pouvoir cl d'autorité pour se croire en droit de ne consulter que leur haine ou leur caprice?

Ma mère est revenue à conclure qu’il y en aurait plus de mérite dans

CLARISSE IIARLOVE.

votre obéissance. Elle a prétendu que parmi ces hommes, si distingués par leur esprit et leurflgure, on n'a presque jamais trouvé un bon mari, parce qu’ordinairemem ils sont si remplis de leur mérite, qu’ils croient une femme obligée de prendre d’eux l’opinion qu’ils en ont eux-mêmes. — fln’y avait ici rien b craindre de cette considération, lui ai-je dit, parce que du côté de l’esprit et du corps, la femme aurait toujours de l’avantage sur l’homme; quoique de l’aveu de tout le monde, il en eût beaucoup lui-même sur son propre sexe.

Elle ne peut souffrir que je loue d’autres hommes que son cher Hickman ; sans considérer qu’elle attire sur lui un degré de mépris qu’il pourrait éviier, si, par celle affectation à lui suribuer un mérite qu’il n’a pas. elle ne diminuait pas celui qu’il a rée h ment, niais qui perd beaucoup dans certaines comparaisons. Ici, par exemple, qu -lie aveugle partialité! Elle m’a soutenu qu’b la réserve des traits et du toint. qui ne sont pas si agréables dans M. Hirkiran, et de l’air, qu’il a moins libre et moins hardi , qualités, dit-elle, qui doivent peu toucher une femme modeste, il vaut M. Lovolace à toutes les heures du jour.

Pour abréger une comparaison si choquante, je lui ai dit que, si vous aviez été libre et traitée avec moins de rigueur, j’étais persuadée que vous n’auriez jamais eu de vues contraires à celles de votre famille. Elle a cru pouvoir me prendre sur les termes : — Je l’en trouve moins excusable, m’a-l-elle dit, car il y a donc ici plus d’opiniâtreté que d’amour.

— Ce n’est pas non plus ma pensée, lui ai-je répondu. Je sais que miss Clarisse Harlove préférerait M. Lovolace à tout autre homme, si les mœurs...

— Si ! a-t-elle intrrompu : ce ai comprend tout; mais, croyez-vous qu’elle aime réellement M. Lovelace?

Que fallait-il répondre, ma chère ? Jo ne veux pas dire quelle a été ma réponse ; niais si j’en avais fait une autre, quelqu’un m’en aurait-il cru? D’ailleurs, je suis sûre que vous l’aimez. Pardon, ma chère : cependant songez que n’en pas convenir, c’est reconnaître que vous ne le devez pas.

— Au fond, ai-je repris , il mérite lo cœur d’une femme; si... auraisje répété volontiers : mais les païens, madame...

— Ses parens, Nancy... (vous savez, ma chère, que malgré le reproche que ma mère fait à sa fille d’être trop vive , elle ne cesse pas ellc-mêm» d’interrompre.)

— Peuvent prendre de fausses mesures... n’ai -je pas laissé de continuer.

— Ne peuvent avoir tort, et ont raison, j’en suis sûre, a-t-elle dit de son côté.

— Par lesquelles, ai-je repris, ils engageront peut-être une jeuno personne dans quelque démarche téméraire , dont elle n’aurait jamais été capable.

— Mais si vous avouez qu’elle serait téméraire , cette démarche . a répliqué ma mère, doit-elle y penser? Une fille prudente ne prendra jamais droit des fautes de ses parens pour en commettre une. Le public qui blâmerait les parens, n’en trouverait pas la fille plus justifiée La jeunesse et le défaut d’expérience, qu’on pourrait alléguer en sa faveur, ne serviraient tout au plus qu’a diminuer la tache. Mais une jeune personne aussi admirable que miss Clarisse Harlove, dont la prudence est si supé-

rieure à son âge , se mcllra-t-clle dans le cas d’employer une si faible ressource ?

Au reste, Nancy, je suis bien aise qu’elle n’ignore pas ce que je pense. Je tous charge raümo de lui représenter que, quelque aversion qu’elle ait pour l’un, quelque goût qu’elle puisse avoir pour l'autre, on attend d'une jeune fille dont la générosité et la grandeur d’âme sont si connues, qu’elle se fasse violence, lorsqu’elle n'a point d’autre voie pour obliger toute sa famille, fl est question de dix ou douze personnes, qui sont ce qu’elle a de plus proche et do plus cher au monde, li la tâte desquelles il faut qu’elle compte un père et uno mère dont elle n'a jamais éprouvé que de l'indulgence. De son côté, ce n’est peut-être qu'un caprice d’âge ou d’humeur ; mais des parens voient plus loin, et le caprice d'une fille ne doitil pas être soumis au jugement de ses paréos T

Comptez , ma chère amie , que je ne suis pas demeurée en arrière sur l'article de ce juyemenl. J’ai dit tout ce que vous m'auriez pu dicter vous-même, et tout ce qui convient à une situation aussi extraordinaire que la vôtre. Ma mère en a si bien senti la force, qu’en m’ordonnant de vous communiquer ses idées, elle m’a défendu d'y joindre mes réponses; de peur, m’a-t-elle dit , quo, dans un cas si critique, elle ne vous engageassent à prendre quelques mesures dont nous pourrions nous repentir toutes deux , moi pour vous les avoir inspirées , et vous pour les avoir suivies.

Voilà , ma chère, ce que je vous représente d'autant plus volontiers de la part de ma mère, que de moi-même je ne me trouve point capable de vous donner un bon conseil. Vous connaissez votre propre cœur; c’est là qu’il faut chercher des lumières et des règles.

Robert me proniot de porter cotte lettre do très bonne heure , afin que vous la puissiez trouver au dépôt dans votre promenade du malin.

Que le ciel vous éclaire, qu’il vous guide! C’est la prière continuelle de votre fidèle amie

Avne IIowe.

LETTRE LVm.

MISS CLARISSE HARLOVE, A MISS HOWK.

Dimanrhe après midi.

Je suis dans les plus terribles craintes : cependant jo commencerai par de vifs renierciemens à votre mère cl à vous pour votre dernière faveur. Jo me flatte d’avoir répondu à ses obligeantes intentions dans ma lettre précédente; mais ce n’est point assez de lui en avoir marqué ma reconnaissance par quelques lignes écrites sur mon enveloppe avec un crayon. Permettez qu'elle trouve ici les expressions d'un cœur qui sent le prix des moindres bienfaits.

Avant que de passer à ce qui me touche immédiatement, il faut quo je tous gronde encore une fois de la manière un peu dure dont vous faites le procès à touto ma famille sur la religion et la morale. En vérité, ma chère, vous m’étonnez. Après ce que je vous ai recommandé si souvent, sans aucun fruit, je fermerais les yeux sur une occasion moins grave. Mais, dans l'affliction même où je suis, jo croirais mon devoir blessé si je bissais passer une réflexion dont il n'est pas besoin que je répète le termes.

Soyez persuadée qu’il n'y a point en Angleterre une plus digne femme que m:> mère. Mon père no ressemble pas non plus à l'idée quo vous vous (ailes de lui. Excepté un seul point, je ne connais pas de famille où lu devoir soit plus respcelé que dans la mienne, un peu trop resserrée pour une famille si riche; c'est l'unique reproche qu’on puisse lui faire. Pourquoi donc les condamneiicz-vous d’exiger des mumrs irréprochables dans un homme dont ils ont droit, après tout, de potier leur jugement, lorsqu'il pense à s'allier avec eux?

Deux lignes encore avant que je vous entretienne do vos propres intérêts. Ce sera, s’il vous plaît, sur la manière dont vous traitez 54. Ilickman. Croyez-vous qu’il y ait beaucoup de générosité à faire tomber votre ressentiment sur une personne innocente, pour les petits chagrins que vous recevez d’un autre cêté, duquel même je doute qu’il n’y ait rien à vous reprocher ? Je sais bien ce que jo ne ferais pas difficulté de lui dire, et ne vous en prenez qu'à vous, qui m'y avez excitée : je lui dirais, ma chère, qu’une femme ne maltraite point un homme qu'elle ne rejette point absolument, si elle n’e.t pas résolue au fond du cauir de l'un dédommager quelque jour, lorsqu'elle aura fini le cours de sa lyranuie, et lui, le temps de ses services et de sa patience. Mais je n’ai pas l’esprit assez libre pour donner toute l'étendue que jo souhaiterais à cet article.

Passons à l'occasion présente de mes craintes. Je vous ai marqué ce malin que je pressentais quelque nouvel orage, M. Solmes est venu cet après-midi au chdteau. Quelques momens après son arrivée, Betty m’a remis une lettre, sans me dire de qui. Elle était sous enveloppe, et l’adresse d’une main que je n’ai pas reconnue. On a supposé apparemment que jo me serais bien gardée de la recevoir et de l’ouvrir, si j’avais su de qui elle venait. Lisez-en la copie.

A MISS CLARISSE HARLOVE (I).

« Ma très cher demoiselle,

» Je m’estime le plus malheureux omme du monde, en ce que je n'ai pas aucore eu l'onneur de vous rendre mes respect de votre consanlemant, l’espace seulemant d’une demi-heure. Sependant j’ai quelque chose à vous communiquer, qui vous consente beaucoup, s'il vous plait de m’admailre à l’onneur de votre entretien. Votre réputation y est intéresse, aussi-bien que l'onneur de toute votre famille, c’est à l'oquasion d'un omme qu’on dit quo vous estimez plus qu’il ne mérite, et par tappor a quelqu’unes de ses acsions d" reprouvé, dont je suis prêt à vous donner des preuves convainqanlcs de la vérité. On pourrait croire que j’y suis intéressé. Mais je suis prêt à faire serment que s'est la vrrilé pur; et vous verré quel est l'onime qu’on dit que vous favorisé. Mais je n’espere pas qu'il an soit ainsi, [tour votre propre onnnur.

» Je vous prie mademoiselle, de degnor macorder une odiance, pour votre onneur et celui de votre famille. Vous obligerés, très cher miss.

» Votre très humble et très fidelo serviteur,

» Rocer Solmes.

» Jatli-ns en bas, pour l'honneur de vos ordre. »

Vous ne douterez pas plus quo moi, quo co ne soit quelque misérable

(1) Il a'eel rai besoin d'averUr que c'ast l'orthographe et te style 4e a. Solmes.

CLARISSE HARLOVK.

ruse, pour me faire consentir a sa visite. Je lui aurais envoyé ma réponse de boucho ; mais Betty ayant refusé de s'en charger, je me suis vue dans la nécessité de le voir ou de lui écrire. J’ai pris le parti de lui écrire un billet, dont vous aurez l'original. Je tremble des suites, car j’entends beaucoup de mouvement au dessous de moi.

A ». VOLVES.

a Monsieur,

» Si vous avez quelque chose à me communiquer qui concerne mou honneur, vous pouvez me faire cette grâce par écrit comn.e de bouche. Quand je prendrais quelque intérêt à M. Lovelace, je ne vois point quelle raison vous auriez d'y cruire le vôtre attaché ; car le traitement que je reçois à votre occasion est si étrange, quo quand M. Lovelace n 'existerait point, je ne contcntirais pas a voir une demi-heure M. Solmes dans les vues qu'il me fait l'honneur d'avoir pour moi. Je n'aurai jamais rien h démêler avec M. Lovelace, et par conséquent toutes vos découvertes ne peuvent me loucher, si mes propositions sont acceptées. Je vous en crois bien instruit. Si vous ne l'étiez pas, ayez 1a bonté de faire connaître à mes amis que s’ils veulent me délivrer de l'un des deux, je m’engage à les délivrer de l'autre. Dans cetto supposition, que nous importera-t-il à tous que M. Lovelace suit honnête homme ou ne le soit pas? Cependant, si vous ne laissiez pas de vous y croire intéressé, je n'aurais aucune objection à faire. J'admirerai votre zèle, lorsque vous lui reprocherez les erreurs que vous avez su découvrir dans sa conduite, et que vous vous efforcerez de le rendre aussi vertueux que vous l'êtes sans doute, puisque autrement vous n'auriez pas pris la peine de rechercher ses fautes et de les exposer.

» Excusez, monsieur : mais après une persévérance que je trouve très peu généreuse depuis ma dernière lettre; après la tentative que vous venez de faire aux dépens d'autrui plutôt quo par votre propre mérite; je ne sais pas pourquoi vous accuseriez de quelque rigueur une personne qui est en droit de vous reprocher toutes ses disgrâces.

a Clarisse Harlove. »

Dimanche an *>4r.

Mon père voulait monter à ina chambre dans son premier transport. On n'a pas eu peu de peine à le retenir. Ma tante Hervey a reçu l’ordre ou la permission de m'écrire le billet suivant. Les résolutiens ne languissent pas, ma chère.

i Ma nièce, tout le monde est à présent convaincu qu'il n’y a rien i espérer de vous par la voie do la douceur ol de la persuasion. Votre mère ne veut pas que vous demeuriez ici plus long- temps , parce que dans la colère où votre étrange lettre a jeté votre père, elle craint ce qui peut vous arriver. Ainsi , l'on vous ordonne de vous tenir prête à partir sur-le-champ pour vous rendre ch< z votre oncle Anlonin , qui ne croit pas avoir mérité de vous la répuguance que vous marquez pour sa maison.

» Vous ne connaissez pas le méchant homme en faveur duquel vous ne faites pas difficulté de rompre avec tous vos amis.

» On tous défend de me répondre, ce serait éterniser d'inutiles répé-

CLARISSE IIARLOVK.

tirions. Vous n’ignorez pas quelle affliction vous causez b lout le monde, particulièrement à voire affectionnée tante.

« llERVET. »

N'osant lui écrire après celte défense, j’ai pris une liberté plus hardie. J’ai écrit quelques lignes b ma mère , pour imp'orer sa l onlé et pour l’engager, si je dois partir, h me procurer la permission de me jeter aux pieds do mon père et aux siens, sans autres témoins qn'eux-mômes, dans la seule vue de leur demander pardon du chagrin que je leur ai causé et de recevoir, svec leur bénédiction, un ordre de leur propre bouche pour mon départ et pour le temps. — Quelle nouvelle hardiesse! Rendez-lui sa lettre, et qu’elle apprenne b obéir : c’est la réponse de ma mère. Et la lettre est revenue rans avoir été ouverte.

Cependant, pour satisfaire mon cœur et mon devoir, j’ai écrit aussi quelques lignes b mon père, dans la môme vue, c'est-à-dire, pour le supplier de ne me pas chasser de la maison paternelle . sans ni 'avoir accordé sa bénédiction; mais on m'a rapporté celte lettre déchirée en deux pièces, sans avoir été lue. Betty nie la montrant d’une main, et tenant l'autre levée d’admiration, m’a dit : — Voyez, miss! Quelle pitié! Il n’y a que l’obéissance qui puisse vous sauvcr.Votre père me l’a dit b moi -même. Il a déchiré la lettre et m’en a jeté les morceaux a la tète.

Dans une situation si désespérée, je n'ai pas cru devoir m'arrôter môme b ce rebut. J'ai repris In plume, pour m’adressera mon oncle Harlovo; et j’ai joint b nra lettre, sous une môme enveloppe, celle que ma mère tn'avaii renvoyée, et les deux parties de celle que mon père avait déchirée. Mon oncle montait dans son carrosse lorsqu'il les a reçues. Je ne puis savoir avant demain quel aura été leur sort. Mais voici la copie de celle qui est pour lui.

A ai. jrLES HARLOYE.

« Mon très cher et très honoré oncle, r 11 ne me reste que vous b qui je puisse in'udresser avec quelque espérance, pour obtenir, du moins, que mes très humbles supplications soient reçues , çt qu'on me fasse la grâce de les lire. Ma taule llervey m'a donné des ordres qui ont besoin de quelque explication, mais elle m’a défendu de lui répondre. J’ai pris la liberté d'écrire b mon père et b ma mère. L’une de mes deux lettres a été déchirée, et toutes deux m’ont été renvoyées sans avoir été ouvertes. Jo m'imagine, monsieur, que vous no l’ignorez pas ; mais comme vous ne pouvez savoir ce qu’elles contiennent, je vous supplie de les lire toutes deux, afin que vous puissiez rerdre témoignage qu’elles ne sont pas remplies d’invocations et de plaintes, et qu'elles n’ont rien qui blesse mon devoir. Permetlcz-moi, monsieur, do remarquer que si l’on est sourd aux expressions de ma douleur, jusqu'à refuser d’entendre ce que j’ai à dire, et de lire ce que j’écris, on pourra regretter bientôt de m’avoir traitée si durement. Daignez m’apprendre, monsieur, pourquoi l’on s'obstine b vouloir m'envoyer chez mon oncle Antonio, plutôt que chez vous, chez ma tante, ou chez tout autre ami. Si c’est dans l’intention que j’appréhende, la vie me deviendra insoddnrtabic. Je vous demande en grâce aussi de me faire savoir quand je dois ôtre chassée de la maison. Mon cœur m’avertit fortement que, si je suis contrainte uno fois d’en sortir, ce sera pour ne la revoir jamais. v Le devoir m’oblige néanmoins de vous déclarer que l’humeur ni le

CLARISSE IIARLOÏE.

ressentiment n’ont aucune pari à ce que j'écris. Le ciel connaît mes dispositions. Mais le trailemonl que je prévois, si je suis forcée d’aller chez mon autre oncle, sera vraisemblablement le dernir coup qui Unira les disgrâces, et j'ose dire les disgrâces pou méritées de votre malheureuse nièce.

» Clarisse IIarlovk. »

Page 1