‹ Clarisse HarloveChapitre 58 sur 127 · LETTRE LXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXVII

MISS BOWE, A UISS CLARISSE IIARLOVE.

Jeudi au >oir, 30 min.

Préparez-vous au récit de mes découvertes sur la conduite et la bassesse de votre abominable monstre, dans le misérable cabaret qu'il appelle une hôtellerie.

Les roitelets et les moineaux ne sont pas une proie indigne de cet affamé vautour. Scs assiduités, ses veilles, ses périls nocturnes, les rigueurs de la saison , qu'il brave si courageusement, ne doivent pas être mis entièrement sur votre compte. 11 a trouvé des consolations pour adoucir des peines si dures : une petite créature, douce et jolie , suivant la peinture qu'on me fait, innocente jusqu'à son arrivée; mais la pauvre petitol qui peut dire à présent ce qu'elle estî

Son âge, dix-sept ans à peine accomplis.

Il a d'ailleurs, pour compagnie, son ami, son camarade de débauche; un homme de belle humeur et d'intrigue comme lui , avec lequel il ne s’ennuie pas le verre à la main ; et quelquefois un ou deux libertins , tous sous des déguisemens divers. La tristesse n'approche pas de cetto bande joyeuse. N’ayez pas d'inquiétude, ma chère, pour le rhume de votre Lovelace. 1! n’a pas la voix si eurouée que sa Beltey (1) , son bouton de ro$e , comme ce misérable l’appelle , ne puisse fort bien l’entendre.

Il en est fou ; on prétend qu'elle est encore fort innocente , du moins son père et sa grand'mère en paraissent persuadés. 11 veut la marier,

(I) Petit mis de (Ile.

CLARISSE HA1LW*.

dit-on, il un jeune homme du même Tillage. Le pauvre garçon ! la pauvre et simple fille!

M. Hickman raconte qu’à la ville on le voit souvent aux spectacles avec des femmes, et chaque fois avec des femmes différentes. AhI ma chère •miel Mais quand toutes ces accusations seraient autant de vérités, que vous importe T Eussiez-vous été les meilleurs amis du monde, cet éclaircissement ne saurait manquer du produire son effet.

Monstre infâme! se peut-il que ses soins, ses vues pour vous n’aient pas été capables de le réprimer ? Mais je vous l’abandonne ; il n’y a rien à espérer de lui. Jo souhaiterais seulement, s’il était possible, d'arracher celte pauvre pelilo créature à ses vilaines griffes. J’ai formé un plan dans cette vue; du moins, si jo suis sûre qu’elle ait encore son innocence.

Il se fait passer pour un officier supérieur qui est obligé de se tenir à couvert après un duel, tandis que la vie de son adversaire est on danger. On le croit homme de grande qualité. Son ami passe pour un officier inférieur, avec lequel il vil familièrement. Il est accompagné d'un troisième, qui est uue sorte de compagnon subordonné à l'autre. Le monstre n’a lut -môme qu'un seul domestique. O ma clière ! que touto cette race de diables, pardonnez-moi l'expression, sait employer agréablement le temps pétulant que notre crédulité nous rend si sensibles aux prétendus tourmens qu’ils souffrent pour nous!

Je viens d’apprendre que, sur le désir que j'en ai marqué, on nie procurera l’occasion do voir le père et la fille. Je les aurai bientôt pénétrés. Il me sera facile de voir clair dans le co ur d’une jeune fille si simple, s’il ne l’a pa3 déjà corrompue; et si c’en est déjà fait, il ne me sera pas moins facile de le découvrir aussi. Si je trouve dans l'un et l'autre plus d’an que de naturel, je les renverrai sur-le-champ. Mais comptez que la fille est perdue.

On dit qu'il l’aime éperdument . Il lui donne la première place à table. Il prend plaisir à la faire parler, fl ne veut pas que ses amis approchent d’elle. Elle babille de son mieux; il admire la nature dans toutes qu’elle dit. On l’a lui a entendu nommer une fois sa charmante petite créature. Ne doutez pas qu’il ne lui ait donné cent fois le même nom. Il Ta fait chanter; il loue ses petits fredons rustiques. Elle est perdue, ma chère ; elle ne peut en échapper. C’est Lovelace, vous le savez. Qu’on vous amèno Wyerlcy. si l’on est résolu de vous marier; tout autre en un moment que Lovelace ou Solmes ; c’est l’avis

de votre Anne Uowe.

Ma chère amie, considérez ce cabaret comme sa garnison, lui comme nn ennemi; ses camarades libertins comme ses alliés ou ses auxiliaires; votre frère et vos oncles ne trembleraient-ils pas, s’ils savaient combien il est proche d’eux lorsqu’ils vont et viennent dans ce quartier? II a résolu, m’assure-t-on, que vous no seriez pas menée chez votre oncle Anlonin. Comment ferez-vous, avec ou sans cet entreprenant. . . . ? Remplissez le blanc que je laisse, car je ne trouve pas de terme assez odieux.

LETTRE LXVIÏI.

H ISS CLARISSE HARLOVE) A MISS IIOWE.

Vendredi, à trois» beores.

Vous me remplissez tout h la fois de colère, d'indignation et de terreur ! llâlez-vous, ma très chère amie, de grâce, hâtez-vous d'achever vos éctaircisscmens sur le plus vil de tous les hommes.

Mais ne joignez jamais les termes d'innocence et de simplicité avec le nom de celle malheureuse fille. Ne doit-elle pas savoir qu'un homme de celle espèce, qui porte un air de haute condition sous toutes sortes de déguisemeos, ne peut avoir de bonnes vues lorsqu'il lui fait prendre la prem ère place, et qu’il lui donne des noms si tendres? Une fille de dixsept ans, simple et modeste, chanterait-elle au gro d’un inconnu, qui fait profession do dissimuler son état naturel? Si son père et sa granJ’mère étaient d'honnêtes gens qui oussent à cœur lu conduite do leur fille, lui laisseraient-ils celle liberté?

JVc pas souffrir qur ses amis approchent d'elle ! Comptez quo ses vues sont infâmes, s’il no les a pas déjà remplies. Avertissez, ma chère, s’il n'est pas trop tard, avertissez ce père imprudent du danger de sa fille. U est impossible qu'il y ait uu père an monde ou une mère qui voulussent vendre la vertu d'un enfant. L’infortunée créature!

Il me tarde extrêmement d'apprendre la suite de vos informations. Vous verrez cette fille, me dites-vous. Marquez-moi ce que c'est que sa figure. Douce et jolie , ma chère I Voilà de fort doux et de fort jolis termes; mais sont-ils de vous ou da lui ? Si vous la croyez si simple , si naturelle dans s s manières et dans ses petits frétions rustiques (car, en vérité, ma chèie, vous vous affectionnez à votre peinture!, comment une fille, telle que vous la représentez, a-'.-elle pu engager un homme perdu de débauche, comme je ne vois que trop à présent qu'il faut le regarder, accoutumé à toutes les intrigues des femmes de la ville , l'engager, dis-je, si fortement, et sans doute pour long-temps, puisque, après avoir perdu son innocence, elle saura suppléer pur l’art à ce qui lut manque du côté de l'éducation?

Belles espérances de réformation de la part d'un misérable libertin! Pour tout au mondo, ma chère, je ne voudrais pas qu'il me crût informée. Soyez sûre que jo n’ai pas besoin de faire des résolutions. Je n’ai pas ouvert sa lettre, et je me garderai bien de l'ouvrir. Un imposteur! un hypocrite! avec son rhume et ses rcssenlimens de fièvre, qn’il a gagnés peut-être dans quelque débauche nocturne, et qui n'ont fait qu'augmenter dans la grotte du taillis.

Être déjà sur ce pied !... j'entends dans son estime, ma chère. En vérité. je ne lui dois plus qu’un parfait mépris. Je me hais moi-même de m'être trop étendue sur sa bassesse et sur sa douce et jolie créature. Comptez, ma chère, qu'il n'y a rien de doux, rien de joli et d'aimable, sans modestie et sans vertu.

Cet autre infâme, Joseph Léman, avait fait entendre à Betty, qui n’a pas manqué de me le dire aussitôt, que Lovelacc se faisait connaître pour un méchant homme dans un lieu où, depuis quoique temps, on l'avait vudégui-é; mais il voulait être mieux éclairci, avait-il ajouté, avant que de lui en apprendre davantage. Elle lui avait promis le secret, dans

CLARISSE IURLOVK.

l’espérance de le foire expliquer ; c'esi là-dessus que je tous ai priée de prendre vous-même des informations. Je vois à présent que les accusations de ses ennemis n'étaient que trop bien fondées- Si son but est U ruine d'une pauvre innocente, et s'il ne l’a connue qu’à l'occasion des visites qu'il a rendues au château d’Harlore, je me croirai doublement intéressée à ce qui la regarde, et j'aurai sujet aussi d’ètre doublement irritée contre lui. Il me semble que je te hais plus que Solmes même. Mais je ne vous dirai plus un mot de lui, lorsque vous m'aurez informée le plus promptement qu'il vous sera possible de tout ce que vous aurez découvert... parce que, jusque alors, je n'ouvrirai pas sa lettre ; et si vos explications sont telles que je me t’imagine, et que j'en suis presque sûre, je la remettrai toute formée où je l’ai prise, et jamais je n'aurai rien à démêler avec lui. Adieu, ma très chère amie.

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