‹ Clarisse HarloveChapitre 57 sur 127 · LETTRE LXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXVI

«ISS CLARISSE HARLOVE, A «ISS HOWE.

Vendredi, 31 mars.

Vous m'avez rendu un compte fort obligeant de votre silence. Les malheureux sont toujours dans le doute, toujours portés à changer lesaccidens les plus inévitables en froideur et en négligence, surtout de la part de ceux dont ils souhaitent de conserver l'estime. Je suis sûre que ma chère Anne Howe ne sera jamais du nombre de ces amies qui ne s’attachent qu'à la prospérité : cependant son amitié m’est si précieuse que je peux douter du moins si je mérite qu'elle me soit conservée.

Vous m’accordez si généreusement la liberté de vous gronder, que je crains de la prendre. Je me défierais plus volontiers de mon propre jugement que de celui d’une chère amie dont l'ingénuité à reconnaître ses fautes la met au dessus du soupçon d’en commettre de volontaires. Je tremble presque à vous demander si vous ne vous trouvez pas trop cruelle, trop peu généreuse dans votre conduite à l'égard d'un homme qui vous aime si chèrement, et qui est d’ailleurs si honnête et si sincère ?

Si ce n’était vous, je regretterais qu’il y eût quelqu'un au monde qui fût capable de me surpasser dans cette vraie grandeur d’âme, qui inspire de la reconnaissance pour les blessures qui nous viennent de la maia

CLARISSE 11ABLOVK.

d’uu véritable ami. Je me suis peut-être rendue coupable d'un excès d’indiscrétion, qui ne peut être excusé que par le trouble où je suis, si c'est même une excuse. Comment dois-je ni’v prendr ; à présent pour vous prier, comme je le ferai toujours avec instance, de vous abandonner hardiment à ce charmant esprit, qui, sous des apparences riantes, pénètre uu défaut jusqu’au vif ? Un malade sera» bien aveugle s’il redoutait la sonde, dans une main si délicate. Mats je suis emb trrassée à vous faire cette prière, dans la crainte qu’elle ne devienne pour vous une raison d'être réservée. La satire désirée ou permise se change trop facilement en éloge, dans un censeur généreux, qui s’aperçoit qu'on profile de ses railleries. Les vôtres ont l'instruction pour oujel; et, quoique un peu mordantes, elles ne laissent pas de plains. Il n'y a point de corruption à craindre dans la blessure d’une pointe aussi lécère que la vôtre, qui n'est envenimée ni par la méthode ni par l’intention. C’est un art que nos modernes les plus admirés ont connu. Pourquoi? pirce qu’il doit tirer ses principes de la bonté du naturel, et que dans l'exercice il doit être dirigé par la droiture du cœur. Ne m'épargnez don1' pas parce que je suis voire amie : et que celte raison, au contraire, vous excite à m’épargner moins. Je puis sentit la pointe du trait toute fine qu’elle est entre vos mains, j’en puis être peinée ; vous manqueriez votre but si je ne l’étais pas. Mais, après un moment de sensibilité, comme je vous l’ai dit plus d’une fois, je vous en aimerai au double; mon cœur sera tout à vous et sera plus digne de vous.

Vous m’avez appris ce que je dois dire à M. Lovelace, et ce que je dois penser de lui ; vous m’avez représenté d’nvanco, avec beaucoup d’agrémens, la méthode qu’il emploiera vraisemblablement pour se réconcilier avec moi. S’il l’entreprend en effet, je vous représenterai à mon tour tout ce qui se passera dans cette occasion pour recevoir vos avis, s’ils arrivent assez tôt, et votre censure ou votre approbation, lorsque vos lettres me viendront trop tard. Il me semble que quelque parti qu’on me me permette ou qu'on me força de prendre, les juges favorables doivent me considérer comme une personne qui n’est plus dans sa direction naturelle. Poussée comme au hasard par les vents impétueux d’une contradiction | asstounée et d’une rigueur que j’ose accu-or d’injustice, je vois le port désiré du célibat, où je suis portée par tous mes désirs; niais j'en suis repoussée par les vagues écumantes de l’envie d’un frète et d’une sœur et par les furieux tourbillons d’une autorité qui se croit injuriée, tand s que d'un côté mes regards aperçoivent dans Lovelace des rocs contre lesquel» je puis me bri-et malheureusement, et de l'autre, dans Sol* mes, des sables sur lesquels je suis menacée d'echouer. Horrible situation dont la vue me fait frémir!

Mais vous, mon charitable pilote, quelle charmante ressource ne me faites-vous pas en revoir, si j’ai le malheur d'être réduite à l'extreinité? Je ne veux pas trop compter, comme v® us arez la précaution do m'en avertir, sur le succès de vos sollicitations auprès do nia tnère ; je connais ses principes de soumission aveugle dans un enfant. Cependant, je me Oailo aussi de quelque espérance, parce qu’elle concevra qu’un peu de protection accordée si à propos peut me sauver d’une plus grande témérité. Dans celle heureuse supposition, elle gouvernera toutes nies démarches. Je ne ferai rien que par ses avis et les vôtres. Je ne verrai

CLARISSE HARLOVg.

personne, je n’écrirai pas une lettre, et personne ne saura où je sais sans son consentement. Qu’elle me place dans une chaumine, je n’en sortirai pas, à moins que, sous quelque déguisement ou commo votre femme de chambre, il ne me soit permis lo soir de faire un tour do promenade avec vous, et je ne demande celte protection secrète que jusqu’à l’arrivée de M. Morden, qui ne pout tarder long-temps.

L’ouverture que vous me donnez de porter une partie de mes habits au dépôt me parait dangereuse dans l'exécution, et je serai obligée de me réduire à mettre à part un peu de lingo avec mes papiers. Depuis quelque temps, Betty a jeté curieusement les yeux sur mes armoires, lorsque j’en ai tiré quelquo chose en sa présence. Un jour, après avoir fait celte observation, je laissai exprès mes clés en descendant au jardin. A mon retour, je la surpris qui avait la main dessus comme venant de s’en servir. Elle parut confondue de me voir rentrer si tôt. Je feignis de ne m’en Cire pas aperçue ; mais lorsqu'elle se fut retirée je trouvui que mes habits n'étaient pas dans l'ordre que je connaissais.

Je ne doutai pas que sa curiosité ne lût venue de plus loin, et craignant qu’on n’abrégeât mes promenades si je n’allais pas au devant des soupçons, je me suis accoutumée depuis, entre autres petites ruses, non seulement à laisser mes clés aux armoires, mais à me servir quelquefois do cette flUe pour en tirer mes habits l’un après l'autre, sous prétexte d’en ôter la poussière et d’empécher que les fleurs se ternissent ou seulement de me désennuyer faute d’occupation plus sérieuse. Outro le plaisir que les petits comme les grands prennent à voir des habits riches, je remarque que cet office l'attache beaucoup, comme si ces observations faisaient partie de son ministère.

C’est à la confiance qu’ils ont dans un espion si fidèle et à la certitude que je n’ai pas un seul confident dans la famille, parce que je n’ai re-> cherché le secours de personne, quoique je sois aimée do tous les domestiques, que je crois devoir la liberté qu’on me laisso pour mes promenades. Peut-être no m’ayant remarqué aucun mouvement vers lo dehors, ils en concluent plus certainement quo je me laisserai vaincre enfin par leurs persécutions. Autrement, ils devraient penser qu’ils irritent assez ma patience pour me faire chercher dans quelque démarche téméraire un remède à des traitemens si durs, et, je demande pardon au ciel si je me trompe, mais je crains que mon frère et ma soeur n'en fussent pas fort affligés.

S’il arrivait donc, contre toute? mes espérances , que cette fatale démarche devint nécessaire, il faudrait me contenter de partir avec les habits que j’aurais sur moi. L'usage où je suis de m’habiller pour tout le jour après mon déjeûner préviendra toute défiance, et lo linge que je mettrai au dépôt, suivant votre conseil, ne saurait m’être inutile.

N'admirez-vous pas jusqu’où s’étend mon attention et combien je suis ingénieuse à trouver les moyens d’aveugler ma geôlière pour écarter les soupçons de ses maîtres? J’éprouve que l'adversité donne de l'invention. Vous ne sauriez croiro tout ce que j’ai mis en usage pour accoutumer mes surveillans à me voir souvent descendre au jardin et visiter ma volière. Tantôt j’ai besoin d'air et je me trouve mieux aussitôt que je suis hors de ma chambre. Tantôt jo me sens mélancolique, et mes bantams, mes faisans ou la cascade ont le pouvoir de me divertir, les premiers par leurs mouvemens animés qui réveillent mes esprits, la cascade plus pompeu-

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sentent par ses échos et ses creux murmures. Quelquefois la solitude fait mes uniques délices. Que je trouve de secours pour la méditation dans le silence de la nuit, dans la fraîcheur de l'air, dans le spectacle du lever ou du coucher du soleil I Quelquefois, lorsque je suis sans dessein et que je n’attends point de lettres, je suis assez prévenante pour prendre avec moi Betty. Il m'est arrivé aussi de l'appeler-pour me suivre lorsque je n'ignorais pas qu'elle était employée d'un autre côté et qu'elle ne pouvait venir.

Voilà mes principales ressources; mais je les subdivise, et j'en compose une infinité d'autres, en changeant les noms et les formes. Elles ont toutes non seulement de la vraisemblance , mais même de la vérité, quoiqu'elles soient rarement mon principal motif. Que les mouvemens de la volonté sont agiles ! Que la répugnance cause de pesanteur et fait naître de difficultés t Le moindre obstacle gui favorise le dégoût est une masse de plomb attachée aux pieds qui les rend immobiles.

Vendredi, onte heures du matin.

J'ai déjà fait un paquet d'une partie de mon linge : ce n’est pas sans avoir beaucoup souffert pendant tout le temps que je viens d’employer; et je souffre encore de la seule pensée que cette précaution soit devenue lécessairc.

Lorsquo vous lo recevrez, aussi heureusement que je l'espère, ayez la Donlé de l'ouvrir. Vous y trouverez deux autres paquets cachetés; l'un qui contient les lettres que vous n'avez pas vues, c’est-à-dire celles que j’ai reçues depuis la dernière fois que je vous ai quittée ; l’autre, qui est le recueil des letlres, des copies de lettres et de tout ce que nous nous sommes écrit entre vous et moi, depuis le même temps; avec quelques autres papiers sur divers sujets, si supérieurs à moi, que je ne puis •souhaiter qu’ils tombent jamais sous des yeux moins indulgens que les vêt res. Si mon jugement mûrit avec l'âge, je me déterminerai peut-être à les revo r.

Dans une troisième division, qui est aussi cachetée, vous trouverez toutes les lettres de SI. Lovelace, depuis qu'on lui a interdit l'entrée de celle maison, et les copies de toutes mes réponses. J'attends do votre amitié que vous ouvrirez le dernier paquet, etqu'aprèsavoirlu tout ce qu'il contient, vous me direz librement ce que vous pensez de ma conduite.

Remarquez en passant que je ne reçois pas un mot de cet homme-là : pas un seul mot ! Ma réponse fut mise au dépût mercredi. Elle y demeura jusqu'au lendemain. Je ne saurais vous dire à quelle heure elle fut levée hier, parce que je ne pris pas la peine de m'en instruire jusqu'au soir. Elle n’y était plus alors. Point de réplique aujourd'hui à dix heures! Je le suppose d'aussi mauvaise humeur que moi. De tout mon coeur.

H aurait peut-être l'âme assez basse, s’il avait jamais quelque pouvoir sur moi, pour sc venger des peines que je lui ai causées. Mais à présent, j'ose assurer qu'il n'en aura pas l’occasion.

Je commence à le connaître, et je mo flatte que nous sommes également dégoûtés l'un de l'autre. Mon coeur est dans une tranquillité inquiète , si je puis hasarder celte expression; inquiète à cause de l'entrevue que j’appréhende avec Solmes, cl des conséquences dont je suis menacée . sans quoi je serais parfaitement tranquille ; car enfin je n'ai pas mérité le traitement que je reçois et si je pouvais me défaire de

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Solmes , comme je crois être délivrée de Lovelace , l'influence de mon frère et de nia sœur sur mon père , ma mère et mes oncles ne durerait pas long-temps contre moi.

Vous aurez la bonté de laisser passer les cinq guinées que vous trouverez lices dans le coin d’un mouchoir, comme une petite récompense que je crois devoir aux services de votre lldèle Robert. Ne vous y opposez pas, ma chère. Vous savez que j'aime à me satisfaire sur ces bagatelles, lion premier dessein était de vous envoyer aussi le peu que j’ai d'argent, et même une partie de mes diamans; mais ce sont des choses portatives et que je ne puis oublier. D’ailleurs, si quelque soupçon faisait désirer de voir mes diamans, sans que je fusse en état de les montrer. ce serait une démonstration de quelque dessein , dont on ne manquerait pas de me faire un crime.

Vendredi à une heure, dans le bûcher.

Rien encore de la part que vous savez. J'ai apporté fort heureusement mon paquet jusqu'ici, et j’ai trouvé votre lettre d'hier au soir. Robert prend la mienne sans emporter le paquet, hâtez-vous de le renvoyer et de l'avertir qu’il doit le prendre aussi. De la manière dont je l'ai placé, il me semble qu'en étendant un peu le bras, il ne saurait le manquer. Vous pouvez juger, par lo sujet de votre lettre , que je ne larderai pas à vous répondre.

Clarisse IIarlove.

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