LETTRE III
U ISS CLARISSE UARLOVE, A MISS HOWE.
43 et lt janvier.
Telle fut la réponse de ma soeur, et M. Lovelace eut la liberté de l'inlerprelf r comme il le jugeait à propos. Ce fut avec les apparences d’un vif regret qu’il prit le parti de se rendre à des raisons si fortes. Je suis bien trompée, ma chère, si cel homme n’est un franc hypocrite, a Tant de résolution dans une jeune personne! une formelé si noble! [I fallait donc renoncerà l'espérance de faire changer des .sentiiuens qu’elle n'avait adoplés qu 'après une mûre délibération? U soupira, nous a dit ma iwur, en prenant conge d'elle. Il soupira profondément. Il se saisit de sa main. Il y attacha ses lèvres avec une ardeur I 11 se retira d’un air si respectueux I Elle l’avait encore devant les yeux; toute piquée qu’elle était , il s'en fallut peu qu’elle ne fût sensible à la pitié. » Bonne preuve de ses internions, que celte pitié, puisque dans ce moment il y avait peu d'apparence qu’ii vint lui renouveler ses offres. Après avoir
CLARISSE IIARLOVE.
quitté B 'ila, il pas=a dans l'appartement de ma mère pour lui rendre compte de sa mauvaise fortune; mais dans des termes si respectueux pour ma sœur et pour touto la famille, et, s'il faut en croire les apparences, avec tant de chagrin de pi rdre l’espoir de notre alliance , qu’il laissa dans l’esprit de tout le monde des impressions en sa faveur, et l’idée que celte affaire ne manquerait pas de se renouer. Jo crois vous avoir dit que mon frère était alors en ftcosse. M. Lovelace reprit le chemin de Londres, où il passa quinze jours entiers. Il y rencontra mon oncle Antonin , auquel il se plaignit fort amèrement de la malheureuse résolution que sa nièce avait formée de ne pas changer d’étal. On reconnut bien alors que c’était une affaire tout h fait rompue.
Ma sœur ne se manqua point è elle-même dons celte occasion. Elle se fit une vertu de la nécessité, et l’amant fugitif parut devenir un tout autre homme à ses yeux : « Un personnage rempli de vanité , qui connaissait trop ses propros avantages; bien différons néanmoins de l'idée qu'elle en avait conçue. Froid et chaud par caprice et par accès. Un amoureux intermittent comme la lièvre. Combien ne préférait-elle pas un caractère solide , un homme de vertu , un homme de bonnes mœurs? Sa sœur Clary pouvait regarder comme une entreprise digne d’elle , d'engager un homme de cette espèce. Elle était patiente. Elle avait le talent de la persuasion pour le ramener de ses mauvaises habitudes; mais pour elle il ne lui fallait pas un mari sur le cœur duquel elle ne pourrait pas compter un moment. Elle n’en aurait pas voulu pour tout l'or du monde , et c'était dans la joio de son cœur, qu'elle s’applaudissait de l'avoir rejeté. »
Lorsque M. Lovelace fut revenu à la campagne , il lui prit envie de rendre visite à mon père et à ma mère, dans l’espérance, leur dit-il, que, malgré le malheur qu’il avait eu de manquer une alliance qu’il avait ardemment désirée, il obtiendrait l'amitié d’une famille pour laquelle il conserverait toujours du respect. Malheureusement, si je puis le dire, j’étais au logis et présente à son arrivée. On observa que son attention fut toujours fixée sur moi.
Aussitôt qu’il fut parti , ma sœur, qui n'avait pas élé la dernière à faire cette remarque, déclara, par une sorte de bravade, que si ses inclinations se tournaient vers moi, elle lu favoriserait volontiers. Ma tante tlervey se trouvait avec nous. Elle eut la bonté de dire que nous ferions le plus beau couple d’Angleterre, si ma sœur n’y mettait pas d'opposition. Un non assurément, accompagné d’un mouvement dédaigneux, fut ta réponse de ma sœur. Il aurait été bien étrange qu’après un refus mûrement délibéré , il lui fût resté des prétentions. Ma mère déclara que son unique sujet de dégoût, pour une allianco avec l’une ou l’autre de ses deux filles , était Je reproche qu’il y avait à faire à ses mœurs. Mon oncle Jules llarlove répondit avec bonté que sa fille Clary, c'est le nom qu’il a pris plaisir à me donner depuis mon en fauce, serait plus propre que toute autre femme à le réformer. Mon oncle Antonin donna hautement son approbation ; mais en la soumettant, comme ma tante, aux résolutions de ma sœur. Alors elle affecta de répéter les marques de son mépris. Elle protesta , que fût-il le seul de son sexe en Angleterre, elle ne voudrait pas de lui, et qu’elle était prèle à résigner par écrit toutes ses prétentions, si miss Clary s'était laissé éblouir par son clinquant, etsi toutle monde approuvait les vues qu’il avait surelle.
CLARISSE UARL0VE.
iô
Mon père, après avoir gardé long-temps le silence, étant pressé par mon oncle Antonin d’expliquer sou sentiment , apprit à l'assemblée que dès les premières visites de M. Lovelace, il avait reçu une lettre de son fils James, qu’il n’avait montrée qu’à ma mère, parce que le traité pour ma soeur était déjà rompu ; que, dans cette lettre, son (Ils témoignait beaucoup d’éloignement pour une alliance avec M. Lovelace, à cause de ses mauvaises mœurs ; qu’à la vérité il n'ignorait pas qu’ils étaient mal ensemble depuis long-temps ; que voulant prévenir toute occasion de mésintelligence et d'animosité dans sa famille, il suspendrait la déclaration de ses senlimens. jusqu’à l'arrivée de mon frère, pour se donner le temps d’entendre toutes ses objections ; qu'il était d’autant plus porté à cette condescendance pour son lils, qu'en général le caractère do M. Lovelace n’élait pas trop bien établi; qu’il avait appris, et qu’il supposait tout le monde informé que c’était un homme sans conduite, ets'élail fort endetté dans ses voyages : et dans le fond , lui plut-il d’ajouter, il a tout l’air d'un dissipateur.
J’ai su tou'es ces circonstances, en partie do ma tante Hervey, en partie de ma sœur : car on m’avait dit de me retirer lorsqu’on était entré en matière. A mon retour, mon oncle Antonin me demanda si j'aurais du goût proir M. Lovelace. Tout le monde, ajouta-t-il, s’était aperçu que j'avais fait sa conquête. Je répondis à celle question : Point du tout. M. Lovelace paraît avoir trop bonne opinion de su personne et de ses qualités, pour être jamais capable de beaucoup d'attention pour sa femme. Ma sœur témoigna particulièrement qu’elle était satisfaite de ma réponse: elle la trouva juste, et loua fort mon jugement, apparemment parce qu’il s’accordait avec le sien. Mais , dès le jour suivant , on vit arriver milord M... au château d'Harlove. J'étais alors absente. 11 fît sa demande dans les formes, en déclarant que l’ambition de sa famille était de s’allier avec la nôtre, et qu’il se nattait que la réponse do la cadette serait plus favorable à son parent que celle de l'alnéo. En un mol, les visites de M. Lovelace furent admises, comme celles d’un homme qui n'avait pas mérité que notre famille manquât de considération pour lui. Mais, à l’égard de ses vues sur moi , mon père remit à se déterminer après l’arrivée de son fils; et, pour le reste, on s'en reposa sur ma discrétion. Mes objections contre lui étaient toujours les mêmes. Le temps nous rendit plus familiers ; mais je ne voulus jamais entendre de lui que des discours généraux, et je ne lui donnai aucune occasion de m’entretenir en particulier.
Il supporta cette conduite avec plus de résignation qu’on n’en devait attendre de son caractère naturel, qui passe pour vif et ardent ; ce qui lui vient sans doute de n’avoir jamais été contrarié dès l’enfance : cas trop ordinaire dans les grandes familles où il n’y a qu’un seul fils. Sa mère n’a jamais en d'autres enfans que lui. Mais sa patience, comme je vous l’ai déjà dit, ne m'empêchait pas de remarquer que, dans la bonne opinion qu'il a de lui-même , il ne doutait pas que son mérite ne le fit parvenir insensiblement à m'engager : o Et s’il y parvenait une fois, dit-il un jour à ma tante llervey, il se promettait que l'impression serait durable dans un caractère aussi solide que le mien.» Pendant ce temps-là , ma sœur expliquait sa modération dans un autre sens , qui aurait peutêtre eu plus de force de la part d’un esprit moins prévenu, o C’était un homme qui n'avait point de passion pour le mariage, et qui était capable de s’attacher à trente ma1trets?s. Ce -délai convenait également à son