‹ Clarisse HarloveChapitre 7 sur 127 · CI.ABIS«E IIARLOVE · texte numérisé non relu

CI.ABIS«E IIARLOVE

humeur volage et au rôle d'indifférence que je jouais parfaitement.» Ce fut son obligeante expression.

Quelque motif qu'il pût avoir pour ne pas se lasser d’une patience si opposée il son naturel, et dans une occasion où l’on supposait qu'au moins du cêlé de la fortune , l’objet de ses recherches devait exciter sa plus vive attention, il est certain qu'il évita quantité de mortifications; car pendant que mon père suspendait son approbation jusqu'à l’arrivée de mon frère . il reçut de tout le monde les civilités qui sont dues à sa naissance ; et quoique de temps en temps il nous vint des rapports qui (t'étaient pas à l’honneur de sa morale, nous ne pouvions l inlerroger là-dessus sans lui donner plus d'avantage que la prudence no le permettait dans la situation oit ii était avec nous . puisqu'il y avait beaucoup plus d'apparence que sa recherche serait refusee, qu'il n'y en avait qu’elle pût être acceptée. Il se trouva ainsi presque le mailredii ton qu’il voulut prendre dans notre famille. Comme on ne remarquait rien dans sa conduite qui ne fût extrêmement respectueux, et qu'on n’avait à se plaindre d'aucune impôt t unité violente, on parut prendre beaucoup de goût aux égrenions de sa conversation, l’our moi , je le considérais sur le pied do nés compagnies ordinaires ; et lorsque je le voyais entrer ou sortir, je ne croyais pas avoir plus de part à ses visites que le reste de la famille.

Cependant cette indifférence do ma part servit à lui procurer un fuit grand avantage. Hile devint comme le fondement de cette correspondance par lettres qui suivit bienlût, et dans laquelle je ne serais pas entrée avec lant do complaisauce, si elle n’eût été commencée lorsque les animosités éclatèrent. 11 faut vous en apprendre l'occasion. Mon oncle Hervey est tuteur d’un jeune homme de qualité, qu'il se propose de faire pari ir, dans un an ou deux, pour entrepiendre ce qu'on appelle le grand tour. M. Lovelacc lui paiaissaut capable de donner beaucoup de lumières sur tonl ce qui mérite les observations d'un jeune voyageur, il le pria de lui faire, par écrit, une description des cours et des pays qu'il avait visités, avec des remarques sur ce qu'il avait vu do plus curieux. Il consentit, a condition que je me chargerais de la direclionet de l'arrangement de ce qu'il nommait les sujets. On avait entendu vanter sa manière d'écrire. On sa figura que ses relations pourraient être un amusement agréable pendant les soirées d’hiver, cl que devant être lues en pleine assemblée , avant que d’être livrées au jeune voyageur, elles ne lui donneraient aucune occasion de s'adresser particulièrement à moi. Je ne lis pas scrupule d'écrire, pour lui proposer quelquefois des doutes, ou pour lui demander des éclaircUsetnens qui tournaient à l'instruction commune; j’en lis peut-être d'autant moins, que j'aime à me servir de ma plume, et ceux qui sont dans ce goût, comme vous savtz, se plaisent beaucoup à l’exercer. Ainsi, avec le consentement de tout le monde, et sur les instances de mon oncle Hervey, je mu persuadai que de faire seule la scrupuleuse, c’eût été une affectation particulière, dont un homme vain pouvait tirer avantage , et sur laquelle ma soiur n'aurait pas manqué de faire des réflexions.

Vous avez vu quelques unes de ces lettres, qui ne vous ont pas déplu, cl nous avons cru reconnaître, vous et moi, que M. Lovelace était un observateur au dessus du commun. Ma sieur convint elle-mêmo qu’il avait quelque talent pour écrire el qu'il n entendait pas mal les descrip-

CLMUSSE UABLOVE.

lions. Mon pore. qui a voyagé dans sa jeunesse, avoua que ces observations étaient curieuses, et qu'elles marquaien t beaucoup de lecture, de jugement et de goût.

Telle (ut l'origine d’une sorte de correspondance q ni s'établit entre lui et moi, avec l’approbation générale, tandis qu’on ne cessait pas d'admirer, et qu’on prenait plaisir à voir sa patiente véné ration pour moi ; c’est ainsi que tout le monde la nommait. Cependant on ne doutait pas qu’il ne se rendit bienliU plus importun, parce que ses visites devenaient plus fréquentes, et qu’il ne déguisât point à ma tante Hervey qu’il avait une vive passion pour moi, accompagnée , lui dit-il, d’une crainto qu’il u’avait jamais connue, il laquelle il attribuait ce qu'il nommait sa soumission apparente aux volontés de mon père , et la distance où je le tenais de moi. Au fond, ma chère, c’est peut-être sa méthode ordinaire avec notre sexe; car n’a-l-i! pas eu d’abord les mêmes respects pour ma steur? En même temps, mon père, qui s'attendait à se v oir importuner, tenait prêts tous les rapports qu’on lui avait faits à ;on désavantage, pour lui eu faire autant d'objections contre ses vue s. Je vous assui e que ce dessein s’accordait avec mes désirs. Pouvais-je penser autrement? Et celle qui avait rejeté M. Wyerley, parce queses opinions étaient trop libres, n'aurak-elle pas été inexcusable de recevoir les soins d'un autie dont la pratique l’était encore plus ?

Mais je dois avouer que, dans les lettres qu’il m’écrivait sur le sujet général , il en renferma plusieurs fois une particulière, où il me déclarait les setitmiens passionnés de son estime, en se plaignant de ma réserve avec assez de chaleur. Je ne lui marquais pas que j’y eusse fait la moindre attention. Ne lui ayant jamais écrit que surdos matières communes, je crus devoir passer sur ce qu'il m'écrivait de particulier, comme si je ne m'en étais point aporçue ; d’autant plus que les applaudissemens qu’on donnait a scs lettres ne me laissaient plus la liberté de rompre notre correspondance, sans en découvrir la véritable raison. IVailIcurs, au travers de ses respectueuses assiduités, il était aisé de remarquer, quand son caractère aurait été moins connu, qu'it était naturellement hautain et violent; j'avais assez vu de cet esprit intraitable dans mon frère, pour ne pas l'aimer beaucoup dans un homme qui espérait m'apjiartenir encore de plus près.

Je fis un petit essai de cette humeur, dans l'occasion même don: je parle. Après avoir joint, pour la troisième fois, une lettre particulière à la lellre générale, il me demanda, dans la première visite, si je ne l'avais pas reçue. Je lui dis que je ne ferais jamais de réponse aux lettres de cette nature , et que j’avais attendu l’occasion qu'il m’offrait, pour l’en assurer. Je le priai de ne m'en plus écrire, et je l’assurai que s'il le faisait encore, je lui renverrais les deux lettres , el qu’il n’aurait plus une ligne de moi.

Vous ne sauriez vous imaginer l'air d'arrogance qui se peignit dans ses yeux, comme si c’eût été lui manquer que de n’élro pas plus sensible à scs soins, ni ce qu'il lui on coûta, lorsqu'il se fut un peu remis, pour faire succéder un air plus doux à cet air hautain. Mais jonc lui fis pas connatire que je m’étais aperçue do l’un ni de l’autre. Il me sembla que le meilleur parti était de le convaincre par la froideur et l’indifférence avec laquelle j'arrêtais des espérances trop promptes, sans affecter néanmoins d'orgueil ni de vanité, qu’il n’élait pas assez consi-

dérable à mes yeux pour me faire trouver facilement un sujet d'offense dans son aire! dans ses discours, ou, ce qui revient au même, que je ne me souciais pas assez de lui pour m’embarrasser de lui faire connaître mes sentimens par des apparences de chagrin ou de joie. Il avait été assez rusé pour me donner , comme sons dessein , une instruction qui m’avait appris à me tenir sur mes gardes. Un jour, en conversation, il avait dit que lorsqu’un homme ne pouvait engager une femme à lui avouer qu’elle avait du goilt pour lui, il avait uno autre voie, plus sûre peut-être, et plus utile à ses vues, qui était delà ineltro en colère contre lui.

Je suis interrompue par des raisons pressantes. Mais je reprendrai le même sujet h la première occasion.

Page 1