‹ Clarisse HarloveChapitre 61 sur 127 · LETTRE LXX · texte numérisé non relu

LETTRE LXX

HtSS CLARISSE RARLOVE, A 9tSS HOWE.

Samedi, 1-’ avril.

Une censure précipitée nous expose toujours à l'inconstance dans nos jugemens ou dans nos opinions ; et ce n'est pas un effet dont on doit se plaindre, car si vous-même, ma chère, dans l'exemple présent, vous aviez eu autant de répugnance que vous le dites h reconnaître une erreur, je crois que je vous en aurais aimée beaucoup moins. Mais vous n'auriez pas prévenu de si bonne foi ma réflexion , si votre caractère n'était un des plus ingénus qu’on ait jamais vus dans une femme. Quoique M. Lovelace paraisse ici bien justifié, ses autres défauts sont en assez grand nombre pour mériter les plus sévères censures. Si j’étais avec lui dans les termes qu’il désire , je lui donnerais avis que le traître Léman n'est pas autant de ses amis qu'il le pense; autrement, il n'aurait pas été si empressé de rapporter à son désavantage , surtout è Betty Barnes, l'affaire de la jolie villageoise. Il est vrai qu’il en fait un secret à Betty, mais il lui a promis de lui en apprendre davantage lorsqu’il serait mieux informé, et d'en parler aussi è son maître. C’est ce qui empêche celte fille de la publier, malgré l'impatience qu'elle aurait de s'en faire un nouveau mérite auprès de mon frère et de ma soeur. Elle est bien aise aussi d'obliger Joseph, qui lui lient quelques propos d'amour qu’elle ne rejette pas , quoiqu’elle se croie fort au dessus de lui. Il n'est que trop ordinaire à la plupart des femmes, lorsqu’elles n'ont pas l’occasion de s'engager dans un commerce de galanterie qui leur plaise , de prêter l'oreille du cèle où leur inclination les porte le moins.

Mais, pour ne rien dire de plus de deux personnages dont j'ai fort mauvaise opinion, je dois vous avouer que comme je n’aurais jamais eu

CLARISSE IIARLOVE.

que du mépris pour M. Lovclace, s'il avait été capable d’une si basse intrigue, avec les vues qui l'amènent si près du château dllarlovc ; et commo je n'ai pas laissé d’y trouver beaucoup de vraisemblance, l’édaircissement, comme vous dites, engage ma générosité à proportion de mes craintes, et plus peut-être que jo ne le devrais souhaiter. Vous me raillerez, ma chère, autant qu'il vous plaira ; mais je vous demande si cet événement ne produirait pas sur vous le moine effet? et puis le mérite réel de l'action... je vous proteste, ma véritable amie, que si depuis ce jour il voulait s'attacher au bien pour le reste do sa vie, je lui pardonnerais volontiers une bonne partie de ses erreurs passées, ne fût-ce qu’en faveur de la preuve que nous avons qu'il est capable d'une si bonne et si généreuse espèce de sentimens.

Vous vous imaginez bien qu'après avoir reçu votre seconde lettre, je n'ai pas fait scrupule d’ouvrir la sienne, et je n'en forai pas non plus d'y répondre, parce que je n'y trouve aucun sujet de plainte. Il sera d'autant plus content de mes termes, que je cruis lui devoir un peu de réparation pour l'injuste idée que j'ai eue de lui, quoiqu’il n'en ait pas la moindre connaissance.

Je me trouve assez heureuso que cette aventure ait été si tôt éclaircie par la diligence de vos soins ; car si j’avais pu me résoudre auparavant à lui faire quelque réponse, ce n'aurait été que pour lui confirmer mes derniers adiem, et peut-être pour lui en déclarer le motif, dont j’avais été plus touchée que je ne le devais. Alors, quel avantage ne lui auraisje pas donné sur moi, lorsqu’il en serait venu à des éclaircissemcns si heureux pour lui-même?

Vous verrez quelquo jour, dans sa dernière lettre, combien il est humble, avec quelle franchise il reconnaît, comme vous l'avez prédit, son impatience naturelle et toutes ses fautes. Je dois convenir que depuis les lumières quo vous m'avez procurées, ce langage a une toute autre apparence. 11 me semble aussi, ma chère, que sans avoir jamais vu la petite villageoise, jo puis lui accorder d’être plus jolie que je n'aurais pu le croire auparavant ; car la vertu est la perfection de la beauté.

Vous verrez comment il s’excuso sur tes indispositions, « de n'avoir pu venir prendre ma lettre en personne, et qu’il s'efforce de se purger là-dessus, comme il croyait que j’en ai dû ressentir quelque peine. » Je suis fâchée d'avoir contribué au dérangement de sa santé, et je veux bien m’imaginer que ses inquiétudes, pendant quelque temps, ont dû être chagrinantes pour un esprit aussi impatient que le sien. Mais, dans l’origine, il ne peut on accuser que lui-même.

Vous verrez que, dans la supposition que je lui pardonne, il est rempli d’inventions et d 'expédiais pour me délivrer de In violence dont je suis menacée.

J’ai toujours dit que le premier degré, après l'innocence, est de reconnaître ses fautes, parco qu’il n'y a point do changement à se promettre de ceux qui s’étudient à les défendre. Mais vous trouverez dans cette lettre même do la hauteur jusquo dans cette soumission. A la vérité, je n'y découvre aucun sujet do reproche dans les termes : cependant je ne trouve point à son humilité l’air de cette vertu, et je ne reconnais pas qu’elle porte non plus sur ses véritables fondemens.

11 est certa n qu’il est fort éloigné du vrai caractère d'un homme poli,

CLARISSE IIABLOVB.

quoiqu'on ne puisse pas dire de lui qu'il soit d'un caractère opposé. Sa politesse est celle d'un homme qui, par un défaut d'attention sur lui— mémo, fondé sur uno indulgence excessive dans scs premiers ans, et peut-être sur trop du succès dans un âge plus avancé, a contracté une sorte de présomption, que l'habitude a changée en arrogance, et qui n'est guère compatible avec une certaine délicatesse.

La distance où vous êtes d'avis qu'il faut toujours tenir ce sexe, est une maxime fort juste. La familiarité détruit le respect; mais avec qui? Comptez, ma chère, que ce n’est pas avec un homme prudent, généreux et capable de reconnaissance.

Je conviens qu'en voulant éviter un excès, il est difficile de ne pas tomber dans un autre. De là vient peut-être que M. Lovclace regardo comme la marque d'une grande àmo de donner plus à son orgueil qu’à sa délicatesse. Mais est-ce un homme profond qui ne sait pas faire des distinctions do cette nature ; tandis qu'avec des qualités médiocres elles n'échappent point au commun des hommes?

Il se plaint amèrement « de ma facilité à m’offenser et à le congédier pour jamais. Je lui pardonnerai, me dit-il, s’il ose me représenter que cette conduite est d’une hauteur extrême, et qu’elle est fort éloignée do pouvoir contribuer à diminuer scs craintes sur l’effet des persécutions de mes proches en faveur de M. Solmes. »

Vous verrez qu’il fait dépendre do moi toutes ses espérances de bonheur pour ce monde et pour l’autre. Ses vœux et ses promes-vs sont d’une ardeur, qu’il me semble que le cœur seul peut dicter. Quelle autre marque aurait-on jamais pour juger du cœur des hommes?

Vous verrez aussi qu’il est déjà informé de l’entrevue que j ai promise à M. Solmes, et dans quels ternies sa douleur s’exprime. Mon dessein est de lui expliquer ce que je pense des viles moyens qu'il emploie pour être si tôt instruit de ce qui se passe dans notre famille. Si les cœurs honnêtes ne s’élèvent pas contre les actions qui blessent l’honuêteté, qui prendra soin de les réprimer, du moins par la honte?

Vous verrez avec quelles instances passionnées il me detuando a au moins quelques lignes avant le jour de mon entrevue avec Solmes. pour le soutenir dans l'espérance que ce u’esl pas mon ressentiment qui me dispose à bien traiter un odieux rival. Je dois lui pardonner, dit-il, de revenir tant de fois à cette crainte; surtout si je considère que la même faveur lui a été refusée, et que mes proches ne l’auraient pas désirée avec tant d’ardeur, s'ils ne s’en promettaient pas beaucoup de fruit. »

Samedi, 1« a> ril.

Ma réponse est partie. Je lui marque naturellement « que j’étais dans la résolution de n'écrire jamais un mot de plus à un homme capable de s’emporter contre tout mon sexe et contre moi, parce que j’ai cru à propos (te faire usage de mon jugement ;

» Que si je me suis soumise h celle entrevue avec M. Solmes, c est par un simple mouvement d’obéissance pour faire connaître à mes omis que je suis disposée à la soumission dans tout ce qui ne surpasse pas mes forces, et que je ne suis pas sans espérance do voir abandonner son en- (reprise à M. Solmes, lorsqu'il aura reconnu combien je suis déterminée à le rejeter ;

» Que mon aversion pour lui est trop sincère pour me laisser, dans

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cette occasion, la moindre défiance de moi-méme; mais que M. LoTelace ne doit pas s’attribuer l’honneur du sacrifice ; que si mes amis m’abandonnent seulement !i moi-mémo , j’attache un trop grand prix It ma liberté et à mon indépendance, pour les soumettre à un homme si impérieux qui m’apprend d'avance à quoi je devrais m’attendre s'il avait quelque empire sur moi.

» Je lui déclare li quel point je désapprouve les moyens qu’il emploie pour se faire informer de ce qui se passe dans le sein d’une famille. J'ajoute que le prétexte de corrompre les domestiques d'autrui, par voies de représailles pour les espions qu’on a placés pies do lui , n’est qu'une misérable excuse, une bassesse justifiée par une autre bassesse ; que de quelque manière qu'il plaise à chacun d'interpréter ses propres actions, il y a des règles indépendantes qui constituent le droit et le tort. Condamner une injustice et se croire autorisé à la payer d’une autre, qu’est-ce autre chose que répandre une corruption générale? S'il n’y a pas un point où quelqu'un s'arrête , après s’être fait beaucoup de mal tour à tour, il faut dire adieu nécessairement à toute vertu. Pourquoi ne serait-ce pas moi, doit penser une belle âme, qui m'arrêterai la première à ce point?

» Je lui laisse à juger si, mesuré par cette règle, il a droit de se mettre au rang des belles âmes; et si, connaissant l'impétuosité de son caractère et le peu d'apparence qu'il parvienne jamais à se réconcilier avec ma famille, je dois flatter ses espérances?

» Jo lui dis que tous ces défauts et toutes ces taches ne peuvent me faire désirer que, pour son seul avantage, de le voir dans des principes plus justes et plus naturels , et que j'ai un véritable mépris pour un grand nombre de libertés qu’il est en possession de s’accorder; que nos caractères, par conséquent, sont extrêmement opposés, et qu’à l’égard de ses promesses de réformation, tant d'aveux qui ne sont suivis d’aucua changement réel, ne sont pour moi qu’un langage spécieux, qu'il lui est bien plus aisé de tenir que de justifier ou do corriger scs erreurs ; que j’ai appris depuis peu (en effet, je l'ai su de Betty qui le tient de mou frère) qu’il prend quelquefois la folle liberté de déclamer contre le mariage ; je lui en fais un reproche fort vif, et je lui demande dans quelle vue il peut s’abandonner à ces indignes railleries, et penser en même temps à m'adresser ses soins?

» Si je suis obligée, lui dis-je, de me rendre chez mon oncln Antonin, il n’en doit pas conclure que je serai nécessairement mariée à M. Solmes ; parce qu’au contraire j’aurai moins à combattre dans mon propre cœur, pour m’échapper d'une maison où je serai menée malgré moi, que pour abandonner celle de mon tèro ; et, dans les plus fâcheuses suppositions, je trouverai le moyen de tenir mes persécuteurs en suspens jusqu’à l’arrivée de M. Morden, qui aura droit, si jo l’exige, de me mettre en possession de l’héritage de mon grand-père. »

Il y a peut-être un pou d’artifice dans cette conclusion. Ma principale vne est do lui faire abandonner ses projets de violence ; car, au fond, si jo suis enlevée d’ici avec connaissance, ou peut-être sans aucun sentiment, et livrée à l’empire de mon frère et de nia sœur, j’espère peu qu’ils n’emploient pas la force pour m’engager à M. Solmes. Sans cette crainte funeste, si je pouvais me promettre de gagner du temps, soit par des prétextes bien ménagés , soit pour dernière ressource , en prenant

quelque chose de nuisible b ma sanlé , je me garderais bien de penser jamais à quitter la maison même de mon oncle. Comment accorder arec mes principes une démarche qui blesserait , après tout , l’obéissance que je dois à mon père, dans quelque lieu qu’il lui plaise de me placer T

Mais, tandis que tous me donnez la charmante espérance que, pour éviter d’être b l’un des deux prétendons, je ne serai pas dans la nécessité de m'abandonner b la famille de l’autre, je ne crois pas mes affaires absolument désespérées.

Je ne Tois personne de la mienne, et je ne reçois de la part de personne aucuno marque d’amitié ou d’attention. N’en dois-je pas conclure qu’ils n’attendent pas eux-mêmes beaucoup d’effet de cette conférence de mardi, b laquelle je ne puis penser sans effroi? La présence de mon onde Anlonin n’est pas ce que j'avais de plus favorable b souhaiter, mais je la préfère b celle de mon frère ou de ma soeur. Mon oncle est fort impétueux dans sa colère. Je ne crois pas que M. Lovelace puisse l’être davantage. U ne peut avoir du moins l’air aussi terrible que mon oncle, qui a les traits plus rudes. Ces favoris de la fortune maritime, qui u’ont jamais connu d'autre obstacle que la fureur des flots , et qui mettent même leur gloire b la braver, font quelquefois autant de bruit que les vents qu'ils sent accoutumés b combattre.

Je m’imagine que M. Solmes et moi nous aurons , l’un devant l’autre, l’air de deux fous, s'il est vrai, comme mon oncle Harlove me l’écrit, et comme Betty me le répète souvent , qu’il craigne autant ma vue que je redoute la sienne.

Adieu, mon heureuse amie, heureuse, trois fois heureuse, de ne voir aucune condition dure attachée à votre devoir, et de n’avoir qu’b suivre un choix que votre mère a fait pour vous, et contre lequel' vous n’avez point et vous no sauriez avoir de juste objection ; b moins que ce n’en soit une que ce choix ne vienne pas de vous. La corruption de la nature nous révolte contre tout ce qui a l'air d'autorité; mais il faut convenir quo le feu de ta jeunesse est moins propre que la maturité de l’êge et l'expérience b faire un bon choix pour nous-mêmes; en un mot , tout ce qui manque à votre bonheur, c’est de le connaître ou de ne pas l'empoisonner par des réflexions sur un temps où vous avez eu le pouvoir de choisir, quoiqu'il y ait beaucoup ij’apparence qu’en vous consultant bien vous-même vous n’en eussiez pas fait d’autre usage.

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