LETTRE LXXV
■ISS CLARISSE HAELOVE, A MISS HOWE.
Mardi as soir, et tonte la anil.
Aidez-moi, ma chère, à remercier le ciel. Je suis encore virante, et chez mon père : mais je ne puis vous répondre si ces deux avantages me seront conservés long-temps. J'ai des événemens sans nombre à vous raconter, et peut-être fort peu de temps pour les écrire. Cependant il faut que je commence par les alarmes où l'insolente Betty a trouvé le moyen de me jeter en m'apportant le compliment de Solmes, quoique je fusse dans un état, si vous vous souvenez de ma dernière lettre, qui n'avait pas besoin d'être aggravé par de nouvelles surprises.
— Miss, miss, miss ! s'est-eile écriée de la porte de ma chambre, les bras levés et tous les doigts étendus; vous plaît-il de descendre? Vous allez trouver tout le monde en belle et pleine assemblée, je vous assure : et que vous dirai- je do M. Solmes? Vous l'allez voir magnifique, comme un pair de la Grande-Bretagne, arec une charmante perruque blonde, les plus belles dentelles du monde, un habit galonné d’argent, une veste des plus riches et du meilleur goût... tout à fait bien, en vérité. Vous serez surprise du changement. Ah ! miss, en secouant la tête, quello pitié que vous vous soyez si fort emportée contre luil Mais vous savez fort bien comment il faut s’y prendre pour réparer le passé ; j’espère qu’il no sera point encore trop tard.
— Impertinente I lui ai-je répondu, tes ordres portent-ils de venir commencer par me causer de l'épouvante ?
J’ai pris mon éventail, et je me suis un peu rafraîchie.— Tout le mondé est là, dites-vous? Qu’entendez-vous par tout le monde?
— Mais ce que j'entends, miss (ouvrant la main avec un geste d’admition, accompagné d'un regard moqueur, et comptant ses doigts à chaque personne qu’elle nommait) : c’est votre papal c’est volro maman! c'est votre oncle Harlovel c’est votre oncle Amoninl c'est votre tante Hcrvey! c’est ma jeune maltresse et mon jeune maître I c’est enfln M. Solmes, avec l’air d’un homme de cour, qui s’est levé lorsqu'il a prononcé votre nom, et qui m’a dit ( l’effrontée singe a fait alors une révérence, en tirant la jambe d’aussi mauvaise grâce que celui qu'elle voulait contrefaire) : « Mademoiselle Betty, ayez la borné de présenter mon très humble respect à miss Clarisse, et de lui dire que j'attends ici l’honneur du ses commandemens. »
Avez-vous jamais vu, ma chère, une si maligne créature? J’étais si tremblante, qu'à peine avais-je la force de me soutenir. Je mo suis assise , et dans mon chagrin, j’ai dit à Betty que sa maîtresse lui avait ordonné apparemment de m'irriter par ce prélude, pour mo mettre hors d'état do paraître avec une modération qui aurait pu m’attirer la pitié de mou oncle.
— Mon Dieu, miss, comme voire teint s’échauffe ! m’a répondu l'in-
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soleiite.ol prenant mon éventail, que j’avais quitté: Voulez-vous que je vous donne un peu d'air ?
— Trêve d’impertinence, Betty. Mais vous dites que toute la famille est avec lui : savez-vous si je dois paraître devant toute cette assemblée T
— Je ne saurais vous dire s'ils demeureront lorsque vous arriverez. Il m’a semblé qu'ils pensaient à se retirer quand j’ai reçu les ordres de M. Solmos. Mais .quelle réponse lui porterai- je de votre part?
— Dites— lui que je ne puis descendre... Attendez néanmoins... Ce sera une afhim Unie : dites que je descendrai... j'irai... je descendrai à l’instant... Dites ce que vous voudrez, tout m’est égal. Mais rendez-moi mon éventail, et ne lardez pas à m’apporter un verre d'eau.
Elle est descendue. Pendant tout le temps, je n’ai fait que me servir de mon éventail. J etais toute en feu, et dans un combat terrible avec moimême. A son retour, j’ai bu un grand verre d’eau. Enfin, perdant l’espérance do me Composer mieux, je lui ai dit de marcher devant moi, et je l’ai suivie avec précipitation, les jambes si tremblantes, que «i je n’avais pas un peu pressé ma marche, je doute que feusse pn faire un pas. O ma chère amie ! quelle pauvre machine que le corps, lorsque l'âme est en désordre 1
La salle, qu'on nomme mon parloir, a doux portes. Au moment où je suis entrée par l’une, mes amis sont sortis par l’autre, et j’ai aperçu la robe do ma sœur qui sortait la dernière. Mon oncle Antonin s’était retiré aussi : mais il n’a pas tardé à reparaître , comme vous allez voir. Ils sont demeurés tous dans la salle voisine, qui n’est séparée de mon parloir que par une légère cloison. Ces deux pièces ne fautaient autrefois qu’une seule salle, qui a été diviséo en faveur des deux sœurs, pour nous donner le moyen, à chacune, de recevoir librement nos visites.
M. Solmes s’est avancé vers moi en se courbant jusqu’à terre. Sa confusion était visibls dans chaque trait de son visage. Après une demi-douzaine de mademoiselle , dont le son était comme étouffé , il m'a dit : «Qu'il était très fâché... qu’il avait une douleur extrême... que c’était nn grand malheur pour lui. . » Là. il s’est arrêté, sans pouvoir trouver surle-champ le moyen d'aehover sa phrase.
Son embarras m’a donné un peu plus de présence d'esprit. La poltronnerie d’on adversaire relève notre courage ; j'en ai fait l'expérience dans cette occasion; quniqu’au fond, peut-être, le nouveau brave soit encore plus poltron que l’autre.
Je me suis tournée vers une des chaises qui étaient devant le feu , et je nie suis assise , en me rafraîchissant de mon évontail. A présent , que je me le rappelle, il me semble que c’était prendre un air assez ridicule.
J’en aurais du mépris pour moi-même, si j’étais capable de quelque bon sentiment pour l’homme qui était devant moi ; mais que dire dons le cas d’une si sincère aversion ?
Il a toussé cinq ou six fois, qui ont produit une phrase complète:— Je devais, a-t-il dit , m’apercevoir de sa confusion. Cette phrase en a produit deux ou trois autres. Je m’imagine qu’il avait reçu des leçons de ma tante : «Carson trouble, a-t-il repris, ne venait que de son respect, pour une personne... aussi parfaite assurément.., et, dans cette disposition, il espérait, il espérait... (lia espéré trois fois avant que d’expliquer de quoi
CLARISSE lURLOVE.
il était question.) que je serais trop généreuse, la générosité étant mon caractère, pour recevoir avec mépris de si... de si... de si véritables preuves de son amour. » ,
— 11 est vrai, monsienr, lui ai-je répondu, que je crois vous voir dans une sorte de confusion; et j’en tire l’espérance que celte entrevue, quoique forcée , pourra produire des effets plus heureux que je ne me l'étais promis.
Il a recommencé à tousser pour animer un peu son courage. — Vous ne sauriez vous imaginer, mademoiselle, qu’il y ait aucun homme assez aveugle surtw* mérite* pour renoncer aisément a l'approbation et au soutien dont il est honoré par votre digne famille, pendant qu’on lui donnera l’espérance que, par sa persévérance et son zèle , il pourra quelque jour obtenir l'atianlapr de votre faveur. — Je ne comprends que trop, monsieur, que c’est sur cette approbation et ce soutien que vous fondez votre espérance. U serait impossible autrement qu’avec un peu d’égard pour votre propre bonheur, vous fussiez capable de résister aux déclarations que votre intérêt, comme le mien, ua’a forcéo de vous faire de bouche et par écrit.
— Il avait vu, m’a-t-il dit , plusieurs exemples de jeunes demoiselles, qui, après avoir marqué beaucoup d’aversion, s’étaient laissé engager, les unes par des motifs de compassion , d’autres par la persuasion de leurs amis, à changer de sentimens, et qui, daus la suite, n’en avaient pas été moins heureuses. 11 espérait que je daignerais lui faire la même grâce.
— Quoiqu’il ne soit pas question, monsieur, de complimens dans une occasion de cette importance, je regrette de me voir dans la nécessité de vous parler avec une franchise qui peut vous déplaire. Apprenez donc que ma répugnance est invincible pour vos soins. Je l’ai déclaré avec une fermeté qui est peut-être sans exemple. Mais je crois qu’il est sans eiemple aussi que , dans la situation où je suis née, une jeune personne ail jamais été traitée comme je le suis h votre occasion.
— On espère, mademoiselle, que votre consentement pourra s’obtenir avec le temps. Voilé l’espérance. Si l’on se trompe, je serai le plus misérable de tous les hommes.
— Vous me permettrez, monsieur, de vous dire que si quelqu’un doit être misérable , il est plus juste que vous le soyez seul , que de vouloir que je le sois avec vous.
— On peut vous avoir fait , mademoiselle , des rapports à mon désavantage. Chacun a ses ennemis. Ayez la bonté de me faire connaître ce qu’on vous a dit de moi , j’avouerai mes fautes et je m’en corrigerai : ou je saurai vous convaincre qu’on m’a noirci injustement. J’ai su aussi que vous vous étiez offensée de quelques mots qui me sont échappés sans y penser peut-être , mais je suis sûr de n’avoir rien dit qui ne marque le cas que je fais do vous , et la résolution où je suis de persister aussi long-temps que j’aurai de l’espérance.
— Vous ne vous trompez pas, monsieur : j’ai appris quantité do choses qui ne sont point à votre avantage, et je n’ai pas entendu avec plaisir les mots qui vous sont échappés ; mats comme vous n’êtes ni ne me serez jamais rien, je n’ai pris aucun intérêt aux choses, et les mots m ont peu touchée.
— Je suis fiché, mademoiselle, que tous me teniez ce langage. Il est certain que tous ne m'aTertirez d’aucune faute dont je n’aie la volonté de me corriger.
— Eh bien 1 monsieur, corrigez-Tous dooc de celle-ci : ne souhaitez pas qu'on emploie la violence pour forcer une jeune personne sur l'acte le plus important de sa Tie, par des motifs qu’elle méprise, et en faveur d'un homme qu’elle ne peut estimer; tandis que, par ses propres droits, elle est assez bien partagée pour se croire supérieure il toutes les offres, et que, par son caractère, elle ost contente de son partage.
— Je ne vois pas, mademoiselle, que vous en fussiez plus heureuse quand je renoncerais b mes espérances; car-
Je l’ai interrompu : — C’est un soin, monsieur, qui ne tous regarde pas. Faites cesser seulement tos persécutions; et si, pour me punir, on juge à propos de susciter quelque autre homme, le blâme ne tombera pas sur vous. Vous aurez droit b ma reconnaissance, et je tous en promets une très sincère.
tl est demeuré en silence d’un air extrêmement embarrassé ; et j’allais continuer arec plus de force encore, lorsque... mon oncle Antonin est entré.
— Assise! ma nièce ; et monsieur Solmes debout! Assise en reine qui donne majestueusement ses audiences? Pourquoi celte humble posture, cher monsieur Solmes? pourquoi cette distance? J’espère qu’avant la fin du jour je vous verrai ensemble un peu plus familiers.
Je me suis levée aussitôt que je l’ai aperçue; et, baissant la tète, un genou à demi plié :
— Recevez, monsieur, les respects d’une nièce qui s'afflige d’avoir été privée si long-temps de l'honneur de vous voir; souffrez qu'elle implore votre faveur et votre compassion.
— Vous aurez la faveur de tout le monde, ma nièce, lorsque vous pensertz sérieusement h la mériter.
— Si j'ai pu la mériter jamais, c'est b présent qu'elle doit m’être accordée. J’ai été traitéo avec une extrême rigueur. J'ai fait des offres qu’on ne devait pas refuser; des offres qu’on n’aurait jamais demandées de moi. Quel crime ai-je donc commis, pour me voir honteusement bannie et renfermée? Pourquoi faut-il qu'on m’ôte jusqu'b la liberté de me déterminer sur un point qui intéresse également mon bonhenr présent et mon bonheur futur?
— Miss Clary, m’a répondu mon oncle , vous n'avez fait que votre volonté jusqu’à présent; c’est ce qui oblige vos parons d’exercer b lour tour l'autorité que Dieu leur a donnée sur vous.
— Ma volonté, monsieur... Permetlez-moi de vous demander si ma volonté, jusqu'à présent, n’a pas été celle de mon père, la vôtre et celle de mon oncle llarlove? N'ai-je pas mis tonte ma gloire à vous obéir? Je n’ai jamais demandé une faveur sans avoir bien considéré s'il convenait de me l'accorder. Et, pour marquer mon obéissance, n’ai-je pas offert de me téduire au célibat? N’ai-jo pas offert de renoncer aux bienfaits de mon grand-père? Pourquoi donc, mon cher oncle?...
— On ne souhailo pas que vous renonciez à la donation de voire grand-père. On ne demande point que vous preniez le parti du célibat. Vous connaissez nos motifs et nous devinons les vôtres. Je ne fait pas