CL4MS3K HARL0VE
difficulté de tous dire qu'avec toute l'affection que nous avons pour vous, nous vous conduirions plutôt au tombeau que de voir vos intentions remplies.
— Je m'engagerai à ne me marier jamais sans le consentement de mon père, sans te vôtre, monsieur, et sans celui de louto la famille. Vous ai-je donné su jet do vous défier de ma parole ? Je suis prête à me lier ici par le plus redoutable serment...
— Par le serment conjugal, voulez-vous dire, et bientôt avec M. Solmes. Voilà le lien que je vous promets, ma nièce Clary, et plus vous y ferez d'oppositions, plus je vous assure que vous vous en trouverez mal.
Ce langage, et devant M. Solmes, qui en a paru plus hardi, m'a vivement irritée.
— Eh bien! monsieur, ai-je répondu, c'est alors que vous pourrez me conduira au tombeau. Je souffrirai la mort la plus cruelle, j'entrerai de bon cœur dans le caveau do mes ancêtres, et je le laisserai fermer sur moi plutôt que de consentir à me rendre misérable pour le reste de mes jours. — Et vous, monsieur, me tournant vers M. Solmes, faites attention à ce que je dis : Il n’y a point de mort qui puisse m’effrayer plus que d’être à vous, c'est-à-dire éternellement malheureuse.
La fureur étincelait dans les yeux de mon oncle. 11 a pris M. Solmes par la main, et le tirant vers une fenêtre :
— Que cet orage ne vous surprenne point, cherSolmes; n’en ayez pas la moindre inquiétude. Nous savons de quoi les femmes sont capables. Et relevant son exhortation par un affreux jurement ; — Le vent, a-t-il continué, n'est pas plus impétueux ni plus variable. Si vous ne croyez pas votre temps mal employé auprès do celle ingrate, j'engage ma parole que nous lui ferons baisser les voiles; je vous le promets.
Et pour confirmer sa promesse, il a juré encore une fois. Ensuite, venant à moi, qui m’étais approchée de l'autre fenêtre pour me remettre un pou de mon désordre, la violence de son mouvement m’a fait croire qu’il m'allait battre. Il avait le poing fermé , le visage en feu, les dents serrées :
— Oui, oui, ma nièce, vous serez la femme de M. Solmes; nous saurons bien vous y faire consentir, et nous ne vous donnons pas plus d’une semaine. Il a juré pour la troisième fois. C’est l’habitude, comme vous savez, de la plupart de ceux qui ont commandé sur mer.
— Je suis au désespoir, monsieur, lui ai-je dit, de vous voir dans une si furieuse colère. J'en connais la source; ce sont les instigations de mon frère, qui ne donnerait pas néanmoins l'exemple d'obéissance qu’on exige de moi. Il vaut mieux que je me retire. Je crains de vous irriter encore plus, car, malgré tout le plaisir que je prendrais à vous obéir si je le pouvais, ma résolution est si déterminée que je ne puis pas même souhaiter de la vaincre.
Pouvais-je mettre moinsde force dans mes déclarations devant M. SolmesT J’étais déjà près de la porte, tandis que, se regardant tous deux comm i pour se consulter des yeux, ils paraissaient incertains s’ils devaient m’arrêter ou me laisser sortir. Qui aurais-je rencontré dans mon chemin, que mon tyran de frère, qui avait prêté l’oreille à tout ce qui s’était passé?
Jugez de ma surprise, lorsque, me repoussant dans la chambre et fermant la porte après y avoir entré avec moi , il m’a saisi la main avec violence ;
t. l sa
CLAftlSsh UARLOVE.
Vous retournerez, jolie miss, vous retournerez, s’il vous plaît. 11
n’est pas question d’être enterrée dam un caveau ; les instigations de votre frèro n’empêcheront pas qu’il ne vous rende service. Ange tombé (en jetant les yeux de travers sur mon visage abattu) 1 Tant de douceur dans cette physionomie et tant d’obstination sous cetto belle chevelure (en me frappant de la main sur le cou) 1 Véritable femme dans un âge si peu avancé! Mais, faites-y bien attention (en baissant la voix comme s’il eût voulu garder des bienséances devant M. Solmes), vous n’aurez jamais votre libertin ; et reprenant son premier ton : — Cet honnête homme aura la bonté d’empêcher votre ruine; vous le bénirez quelque jour ou vous aurez raison de bénir sa condescendance... Voilà le terme qu'un brutal de frère n’a pas rougi d’employer.
U m’avait menée jusqu’à M. Solmes; il a pris sa main comme il tenait la mienne.
— Tenez, monsieur, lui a-t-il dit ; voici la main d’une rebelle; je vous la donne. Elle confirmera ce don avant la fin de la semaine, ou je lui déclare qu’elle n'aura plus de père, de mère ni d’oncles dont elle puisse se vanter.
J’ai retiré le bras avec indignation.
Comment donc, miss!... m’a dit mon impérieux frère.
Comment donc, monsieur! quel droit avez-vous de disposer do ma
main? Si vous gouvernez ici tout le monde, votre empire ne s’étendra pas sur moi, dans un point, surtout, qui me touche uniquement, et dont vous n’aurez jamais la disposition.
J'aurais voulu pouvoir dégager ma main d’entre les siennes, mais il me la tenait trop serrée.
— Laissez-moi, monsieur ; vous me blessez cruellement. Votre dessein est-il d'ensanglanter la scène? Je vous le répète : quel droit avezvous de me traiter avec celte barbarie?
Il m’a secoué le bras, en jetant ma main comme en cercle, avec une violence qui m’a fait sentir de la douleur jusqu’à l'épaule. Je me suis mise à pleurer, et j'ai porté l’autre main à la partie affligée. M. Solmes et mon oncle l'ont blâmé de cet emportement. Il a répondu qu'il ne pouvait résister à son impatience, et qu’il se souvenait de ce qu'il m’avait entendu dire de lui avant qu’il fût eutré : qu'il n’avait fait d’ailleurs que me rendre une main que je no méritais pas qu’il eût touchée ; et que celte affectation de douleurs était un de mes artifices.
M. Solmes lui a dit qu'il renoncerait plutôt à toutes ses espérances que de me voir traitée avec cette rigueur. Il s’est offert à plaider en ma faveur, en me faisant une révérence comme pour demander mon approbation. Je lui ai rendugrâces de l’intention qu'il avait de me sauver de la violence de mon frère ; mais j’ai ajouté que je ne souhaitais pas d’avoir cette obligation à un homme dont la cruelle persévérance était l'occasion ou du moins le prétexte de toutes mes disgrâces.
— Que vous êtes généreux, monsieur Solmes ! a repris mon frère, de picndro parti pour cet esprit indomptable. Mais je vous demande en grâce de persister. Je vous le demande pour l'intérêt de nolro famille et pour le sien, si vous l’aimez. Empéchons-la, s'il se peut, de courir à sa ruine. Regardez-!a, pensez à ses admirables qualités. Tout le monde les reconnaît, et nous en avons fait notre gloire jusqu’à présent. Elle est d'gnc de tous nos efforts pour la sauver. Deux ou trois attaques de plus,
CLARISSE UARLOVE.
et je U garantis à tous. Compter qu’elle récompensera parfaitement votre patience. Ne parler donc pas d’abandonner tos vues, pour quelques apparences d’une folle douleur. Elle a pris un ton, que son embarras est de quitter, avec les petites grâces de son soie. Vous n'avez à combattre que son orgueil et son obstination. Je vous réponds que dans quinze jours vous serez aussi heureux qu’un mari ptui l’étre.
Vous n’ignorez pas, nia chère, que c’est un des talons de mon frère, d’exercer ses railleries sur notre sexe et sur l’état du mariage. Il ne donnerait pas dans cette affectation, s’il n'était persuadé qu’elle fait honneur à son esprit, comme M.Wyerley et quolques autres personnes de votre connaissanceet de la mienne croient s’en faire beaucoup, en cherchante jeter du ridicule sur les choses saintes : tous égaremens qui parient du même principe. Ils veulent qu’on leur croie trop d’esprit pour être honnêtes gens.
M. Solmes, d'un air satisfait, a répondu présomptueusement ; « qu’il était disposé à tout souffrir pour obliger nia famille, et pour me sauver; ne doutant point, a-t-il ajouté, que s’il était assez heureux pour réussir, il ne fût amplement récompensé. *
Je n’ai pu soutenir un traité si offensant :
— Monsieur, lui ai-je dit, si vous avez quelque égard pour votre propre bonheur (il n’est pas question du mien, vous n'étes pas assez généreux pour le faire entrer dans votre système), je vous conseille de ne pas pousser plus loin vos prétentions. 11 est juste de vous apprendre qu’avant le traitement que j’ai essuyé à votre occasion, je n’ai trouvé dans mon coeur que de l'éloignement pour vous ; et pouvez-vous me croire les senlimens si bas, que la violence ait été capable de les changer ? Et vous, monsieur (me tournant vers mon frère), si vous croyez que la douceur soit toujours une marque de mollesse, et qu'il n’y ait point de grandeur d'âme sans arrogance, reconnaissez que vous vous êtes une fois trompé. Vous éprouverez désormais qu’une âme généreuse ne doit pos être forcée, et que...
— Finissez, je vous l'ordonue, m’a dit l’impérieux personnage; et levant les yeux et les mains au ciel, il s'est tourné vers mon oncle : Entendez-vous, monsieur? Voilà cette nièce sans défaut, celle favorite de la famille...
Mon oncle s’est approché de moi, en me parcourant des yeux, depuis la tête jusqu’aux pieds : — Est-il possible que co soit vous, miss Clary T* Tout ce que j'entends vient-il de votre bouche ?
— Oui, monsieur, ce qui paraît faire votre doute est possible; ot je ne balance point à dire encore que la force de mes expressions n'est qu’une suite naturelle du traitement que j’ai reçu, et de la barbarie avec laquelle je suis traitée, jusqu’en votre présence, par un frère, qui n’a pas plus d’autorité sur moi que je n’en ai sur lui.
— Ce traitement, ma nièce, n’est venu qu’après mille autres moyens, dont on a fait inutilement l’essai.
— L’essai! monsieur. Dans quelle vue? Mes demandes vont-elles plus loin que la liberté de refuser? Vous pouvez, monsieur (en me tournant vers M. Solmes), sans doute vous pouvez trouver un motif de persévérance, dans la manière même dont j’ai souffert toutes les persécutions que vous m’avez attirées. C’est un exemple qui vous apprend ce que je suis capable de supporter, si ma mauvaise destinée me forçait jamais d’être à vous.
— Juste ciel ! s’est écrié Solmes, avee cent différentes contorsions de corps et de visage; quelle interprétation, mademoiselle, vous avez la cruauté de donner à mes sentimens!
— Une interprétation juste, monsieur, car celui qui peut voir et approuver qu'une personne, pour laquelle il s'attribue quelques sentimens d’estime, soit aussi maltraitée que je le suis, doit être capable de la traiter de même; et faut-il d’autre preuve de votre approbation, que votre persévérance déclarée, lorsque vous savez bien que je ne suis bannie, renfermée, accablée d’insultes, que dans la vue de m’arracher un consentement que je ne donnerai jamais.
— Pardon, monsieur (en me tournant vers mon oncle), je dois un respect infini au frère de mon père. Je vous demande pardon de ne pouvoir vous obéir. Hais mon frère n’est que mon frère. 11 n’obtiendra rien de moi par la contrainte.
Tant d’agitation m'avait jetée dans un extrême désordre. Ils commençaient à garder le silence autour de moi ; et, se promenant par intervalles dans un désordre aussi grand que le mien, ils paraissaient se dire, par leurs regards, qu'ils avaient besoin de se retrouver ensemble pour tenir un nouveau conseil. Je me suis assise, en me servant de mon éventail. Le hasard m’ayant placée dovanl une glace, j’ai remarqué que la couleur me revenait et m’abandonnait successivement. Je me sentais faible; et, dans la crainte de m’évanouir, j’ai sonné pour demander un verre d'eau. Betty est venue : je me suis fait apporter de l’eau, et j’en ai bu un plein verre. Personne ne semblait tourner son attention sur moi. J’ai entendu mon frère qui disait à Solmes : — Artifice, artifice I Ce qui l’a peut-être empêché d’approcher de moi, outre la crainte de n'être pas bion reçu. D'ailleurs, j’ai cru m’apercevoir qu’il était plus touche de ma situation que mon frère. Cependant, no me trouvant pas beaucoup mieux, je me suis levée ; j’ai pris lu bras de Betty.
— Soutcnez-moi, lui ai-je dit; et, d'un pas chancelant qui ne m’a pas empêchée de faire une révérence à mon oncle , je me suis avancée vers la porte. Mon oncle m'a demandé oit j’allais.
— Nous n’avonS pas Uni avec vous; ne sortez pas. M. Solmes a des informations h vous donner qui vous surprendront, et vous n’éviterez jas do les entendre.
— J'ai besoin, monsieur, de prendre l’air pendant quelques minutes. Je reviendrai, si vous l'ordonnez ; il n’y a rien que je refuse d’entendre. Je me flatte que c’est une fois pour toutes. Sortez avec moi, Betty.
Ainsi, sans recevoir d'autre défense, je me suis retirée au jardin; et là, me jetlant sur le premier siège et me couvrant le visage du tablier de Betty, la tête appuyée sur elle et mes mains contre les siennes, j'ai donné passage à la violence de ma douleur par mes larmes; ce qui m'a peutêtre sauvé la vie, car je me suis sentie aussitôt soulagée.
Je vous ai parlé tant de fois de l'impertinence de Betty, qu'il est inutile de vous fatiguer par de nouveaux exemples. Toute ma tristesse ne l’a point empêchée de prendre de grandes libertés avec moi lorsqu’elle ■n’a vue un peu remise, et assez forte pour m’enfoncer plus avant dans le jardin. J’ai été obligée de lui imposer silence par un ordre absolu. Elle s'est tenue alors derrière moi de fort mauvatsse humeur, comme j’en ai jugé par ses murmures, ^ ,,,,
11 s’est passé près d’une heure avant qu'on m'ait fait appeler. L'ordre m’est venu par ma cousino Dolly Hervey, qui s’est approchée do moi l’oeil plein de compassion et de respect ; car vous savez qu’elle m’a toujours aimée, et qu’elle se donne elle-même le nom de mon écolière. Belty nous a qui nées.
— Ou veut donc que je retourne au supplice? lui ai-je dit. — Mais quoi, miss , il semble que vous ayez pleuré?
— Qui serait capable de retenir ses larmes? m'a-t-elle répondu.
— Quelle en est donc l’occasion ? ai-je repris : j’ai cru que dans la famille il n'y avait que moi qui eût sujet de pleurer.
Elle m'a dit que le sujet n’était que trop juste pour tous ceux qui m'aimaient autant qu'elle. Je l’ai serrée entre mes bras.
— C’est donc pour moi, chère cousine, que votre cœur s’est attendri jusqu'aux larmes? Il n’y a jamais eu d’amitié perdue entre nous. Mais dites-moi de quoi je suis menacée, et ce que m'annonce celte tendre marque de votre compassion ?
— Ne faites pas connaître que vous sachiez tout ce que je vais vous dire ; mais je ne suis pas la seule qui pleure pour vous. Ma mère a beaucoup de peine à cacher ses larmes. On n’a jamais vu, dit-elle, de malice aussi noire quo celle de mon cousin llarlovo ; il ruinera la fleuret l’ornement de la famille.
— Comment donc, chère cousine, ne s'csl-elle pas expliquée davantage?
— Oui : elle dit quo M. Solmes aurait déjà renoncé à ses prétentions, parce qu’il reconnaît que vous le haïssez, et qu'il n’y a pas d’espérance, et que votre mère voudrait qu’il y renonçât, et qu'on s'en tint à votre promesse de ne jamais vous marier sans le consentement de la famille. Ma mère est du même avis, car nous avons entendu tout ce qui s’est passé dans votre parloir, cl l'on voit bien qu’il est impossible de vous engager à accepter M. Solnirs. Mon oncle llarlovo parait penser de même; ou du moins ma more dit’qu’il ne parait pas s'y opposer ; mais voire père est inébranlable. Il s'est mis en colère à cetto occasion conlre voire mère et la mienne. Là-dessus, votre frère, votre sœur et mon oncle Antonin, sont venus se joindre à lui, et la scène est entièrement changée. En un mot, ma mère dit à présent qu’on a pris des engagemens bien forts avec M. Solmes; qu’il vous regarde comme une jeune personne accomplie; qu’il prendra patience, s'il n’est point aimé; et que, comme il l'assure lui-même, il se croira heureux s’il peut vivre six mois seulement arec la qualité de votre niari : pour moi, je crois entendre son langage, et je suppose qu’il vous ferait mourir de chagrin au septième, car je suis sûre qu'il a la cœur dur et cruel.
— Mes amis, chère cousine, peuvent abréger mes jours, comme vous le dites, par leurs cruels trailemens; mais jamais M. Solmes n'aura ce pouvoir.
— C'est ce que j’ignore, miss ; autant que j’en puis juger, vous aurez bien du bonheur, si vous évitez d’être à lui. Ma mère dit qu’ils sont à présent plus d'accord que jamais, à l’exception d'elle, qui se voit forcée de déguiser ses sentimens. Votre père et votre frère sont d'une humeur si outrageante !
— Je m’arrête peu aux discours de mon frère, chère Dolly, il n’est
CLARISSE 1URL0VK.
quo mon frère ; mais je dois à mon père autant d'obéissance que de respect, si je pouvais obéir.
On sent croître sa tendresse pour ses anus, ma chère miss Howe, lorsqu’ils prennent parti pour nous dans le malheur et l'oppression. J'ai toujours aimé ma cousine Dolly, mais le tendre intérêt qu’elle prend à mes peines me l'a rendue dix fois plus chère. Je lui ai demandé ce qu’elle ferait à ma place. Elle m'a répondu sans hésiter : — Je prendrais surle-champ M. Loveloce; je me mettrais en possession de ma terre, et l’on n’entendrait plus parler do rien. M. Lovelace, m’a-t-elle dit, est un homme de mérite, à qui M. Solmes n'est pas digne de rendre les plus vils offices.
Elle m’a dit aussi « qu’on avait prie sa mère de me venir prendre au jardin, mais qu'elle s’en était excusée, et qu’elle était trompée, si je n'allais être jugéo par toute l’assemblée do la famille. »
Je n’avais rien à souhaiter plus ardemment. Mais on m'a dit depuis que mon père ni ma mère n'avaient pas voulu se hasarder de paraître : l'un apparemment dans la crainte de s’emporter trop, tua mère par des considérations plus tendres.
Nous sommes rentrées pendant ce temps-là dans la maison. Miss Hervey, apres m'aroir accompagnée jusqu’à mon parloir, m’y a laissée seule, comme une victime dévouée à son mauvais sort. N’apercevant personne, je me suis assise, et, dans mes tristes réflexions, j’ai eu la liberté de pleurer. Tout le monde était dans la salle voisine. J’ai entendu un mélange confus de voix ; les unes plus fortes, qui en couvraient de plus douces et plus tournées à la compassion. Je distinguais aisément que les dernières étaient celles des femmes. O ma chère 1 qu'il y a de dureté dans l'autre sexel Comment des enfans du même sang deviennent-ils si cruels l'un pour l’autre T Est-ce dans leurs voyages que le cœur des hommes s'endurcit? est-ce dans le commerce qu’ils ont ensemble? Enfin, comment peuvent-ils perdre les tendres inclinations de l’enfance ? Cependant ma sœur est aussi dure qu’aucun d’eux. Mais peut-être n'est-elle pas une exception non plus ; car on lui a trouvé quelque chose de mêle dans l’air et dans l’esprit. Pcut-êlro a-t-elle une Urne de l’autre sexe, dans un corps du nêtre. Pour l’honneur des femmes, c’est le jugement quo jo veux porter, à l’avenir, de toutes celles qui, se formant sur les manières rudes des hommes, s’écartent de la douceur qui convient à notre sexe.
Ne soyez pas étonnée, chère amie, do me voir interrompre mon récit par des réflexions de celte nature. Si je le continuais rapidement, sans me distraire un peu par d’autres idées, il me serait presque impossible de conserver du pouvoir sur moi-même. La chaleur du ressentiment prendrait toujours le dessus; au lieu que, se refroidissant par ce secours, elle laisse à mes esprits agités le temps de se calmer à mesure que j’écris.
Je ne crois pas avoir été moins d’un quart d'heure livrée, seule et sans aucun ménagement, à mes tristes méditations avant que personne ait paru faire attention à moi. Ils étaient comme en plein débat. Ma tante a regardé la première : — Ah! ma chcre, a-l-cllo dit, êtes-vous là? Et retournant aussitôt vers les autres, elle leur a dit que j’étais rentrée.
Alors j’ai entendu le bruit diminuer, et, suivant leurs délibérations, comme je le suppose, mon oncle Anlonin est venu dans mon parloir en
su
disant d’une voix haute pour donner du crédit à M. Solmes : — Que je vous serve d’introducteur, mon cher ami. Et le conduisant en effet par la main, tandis que le galant personnage suivait lourdement, mais un peu en dehors et à petits pas doubles, pour éviter de marcher sur les talons de son guide. Pardonnez, ma chère, une raillerie assez déplacée; vous savez que tout parait choquant dans l'objet d’une juste aversion.
Je me suis levée. Mon oncle avait l’air chagrin.
— Asseyez-vous, m’a-t-il dit, asseyez-vous; et tirant une chaise près de la^ mienne, il y a fait asseoir son ami, qui voulait d’abord s’en défendre. Ensuite il s’est assis lui-méme, vis-à-vis de lui, c’est-à-dire à mon autre côté.
Il a pris ma main dans les siennes :
— Eh bien ! ma nièce, il nous reste peu do choses à dire de plus, sur un sujet qui parait vous étro désagréable, à moins que vous n’ayez profilé du temps pour taire de plus sages réflexions! Je veux savoir d’abord ce qui en est.
— Le sujet, monsieur, ne demande point do réflexions.
— Fort bien, fort bien, mademoiselle, dit-il, quittant ma main. Me serais-je jamais attendu à cette obstination?
— Au nom du ciel, chère mademoiselle... m’a dit affectueusement M. Solmes en joignant les mains; la voix lui a manqué pour Unir sa pensée.
— Au nom, du ciel, monsieur? Et qu’a de commun, s'il vous plaît, l’mtérét du ciel avec le vôtre?
Il est demeuré en silence. Mon oncle ne pouvait être que fâché, et c’est ce qu’il était déjà auparavant.
— Allons, allons, monsieur Solmes, il ne faut plus penser aux supplications. Vous n'avez point autant d'assurance que je le voudrais pour attendre ce que vous méritez d’une femme. Et se tournant vers moi, il a commencé à s’étendre sur tout ce qu’il s’était proposé de faire en ma faveur. « C'était pour moi, plus que pour son neveu ou son autre nièce, qu'après son retour des Indes il avait pris le parti du célibat; mais puisqu’une fille perverse méprisait les avantages qu'il avait été disposé à lui prodiguer, il était résolu do changer toutes ses mesures. » Je lui ai répondu que j’étais pénétrée de reconnaissance pour ses obligeantes intentions, mais que dans mes principes je préferais de sa part des regards et ses expressions tendres à toutes ses autres faveurs.
U a jeté les yeux autour de lui, d’un air étonné. M. Solmes avait b vue baissée, comme un criminel qui désespère de sa grâce. L'un et l’autre demeurant sans parler : « J'étais fâchée, ai-je ajouté, que ma situation m’obligeât de hasarder des vérités qui pouvaient paraître dures ; mais j'avais raison de croire que si mon oncle prenait seulement la peine de convaincre mon frère et ma sœur qu’il était déterminé à changer les généreuses vues qu'il availeues en ma faveur, il pourrait obtenir pour moi, de l’un et de l'autre, des sentimens que je n'espérais pas daas une autre supposition. »
Mon oncle a témoigné que ce discours lui déplaisait : mais il n'a pas eu le temps d’expliquer ses idées. Mon frère, entrant aussitôt d'un air furieux, m’a donné plusieurs noms outrageons. Sa domination, qu’il vo t si bien établie, parait l'elever au dessus des bienséances.
312 CLARISSE HARLOYE.
— Élail-ce là, m'a-il dit, l’interprétation que le dépit me faisait donner à ses soins fraternels, aux efforts qu’il faisait, et qui lui réussissaient si mal, pour me sauver do ma ruine?
— Oui, n'ai-je pas balancé à lui répondre , il est impossible autrement
d'expliquer tous les Irailcmens que je reçois de vous : et je ne fais pas difficulté de répéter devant vous li mon oncle, comme je le dirai aussi à mon oncle Jules, lorsqu'il me sera permis de le voir, que je les prie tous deux de faire tomber leurs bienfaits sur vous et sur ma sœur, et de ne réserver pour moi que des regards et des expressions tendres, unique bien que je désire pour me croire heureuse. •
Si vous les aviez vus se regarder mutuellement avec une sorte d’admiration ! Mais en présence de Solmes, pouvais-je m’expliquer avec moins de force?
— Et quant 1k vos soins, monsieur, ai-je continué, en parlant h mon frère, je vous assure encore qu’ils sont inutiles. Vous n’éles que mon frère. Grâces au ciel, mon père et ma mère sont pleins de vie ; et quand j’aurais le malheur do les perdre, vous m’avez mis en droit de vous déclarer que vous seriez le dernier homme du monde à qui je voulusse abandonner le soin de mes intérêts.
— Comment ! ma nièce, a répondu mon oncle, un frère uniqne n’estil rien pour vous ? N’est-il pas comptable de l’honneur de sa sœur, et de celui de sa famille ?
— Mon honneur, monsieur, est indépendant de ses soins. Mon honneur n’a jamais été en danger, avant le soin qu’il en a voulu prendre. Pardon, monsieur ; lorsque mon frère saura se conduire en frère, ou du moins en galant homme, il pourra s’attirer de moi plus de considération que je ne crois lui en devoir aujourd'hui.
J’ai cru mon frère prêt à se jeter furieusement sur moi. Mon oncle lui a fait honte de sa violence; mais il n’a pu l'empêcher de me donner des noms fort durs, et de dire à M. Solmes que j’étais indigne de son attention. M. Solmes a pris ma défense avec une chaleur qui m'a surprise. Il a déclaré qu'il ne pouvait supporter que je fusse traitée sans aucun ménagement. Cependant il s’est expliqué dans des termes si forts, et mon frère a paru se ressentir si peu de cette chaleur, que j’ai commencé à le soupçonner d’artifice. Je me suis imaginée que c’était une invention concertée, pour me persuader que j'avais quelque obligation k M. Solmes; et que l’entrevue même pouvait n’avoir été sollicitée que dans celte espérance. Le seul soupçon d’une ruse si basse aurait suffi pour me causer autant d’indignation que de mépris ; mais il s’est changé en certitude, lorsque j’ai entendu mon oncle et mon frère qui s’épuisaient en complimens non moins affectés, sur la noblesse du caractère de M. Solmes et sur cet excès de générosité qui lui faisait rendre le bien pour le mal. J'ai dédaigné de leur foire connaître ouvertement que je pénétrais leur inteution.
— Vous êtes heureux, monsieur, ai-je dit i> mon défenseur, do pouvoir acquérir si facilement des droits sur U reconnaissance de toute une famille ; mais excepiez-en néanmoins celle que votre dessein est particulièrement d'obliger. Comme ses disgrâces ne viennent que de la faveur même oit vous êtes, elle ne croit pas vous avoir beaucoup d'obligation lorsque vous la défendez contre la violence d'un frère.
On m’a traitée d'incivile, d’ingrate, d’indigne créature.
CLARISSE IIARLOVE.
— Je conviens de tout, ai-je répondu. Je reçois tous les noms qui peuvent m’êire donnés, et je reconnais que je les mérite. J’avoue mon indignité à l'égard de M. Solmes. Je lui crois, sur votre témoignage, des qualités extraordinaires, que je n’ai ni le temps ni la volonté d’examiner. Mais je ne puis le remercier de sa médiation, parce que je crois voir avec la dernière clarté (en regardant mon oncle) qu'il se fait ici, auprès de tout le monde, un mérite à mes dépens. Et me tournant vers mon frère, que ma fermeté semblait avoir réduit au silence ; Je reconnais aussi, monsieur, la surabondance de vos soins, mais je vous en décharge : aussi long-temps du moins que le ciel me conservera des parens plus proches et plus chers, parce que vous ne m’avez pas donné sujet de penser mieux de votre prudeneeque de la mienne. Je suis indépendante de vous, monsieur, quoique je ne veuille jamais l'être de mon père. A l’égard de mes oncles, je désire ardemment leur estime et leur affection, et c’est tout co que je désire d'eux. Je le répète, monsieur, pour votre tranquillité et pour celle de ma soeur.
A peine avais-je du ces derniers mots, que Betty, entrant d’un air empressé, et jetant sur moi un coup d’œil aussi dédaigneux que j’aurais pu l’attendre de ma sœur, a dit à mon frère qu’on souhaitait de lui dire deux mots dans la chambre voisine. Il s’est approché de la porto, qui était demeurée enlr’ouverte , et j’ai entendu celle foudroyante sentence, de celui qui a droit â tout mon respect :
— Mon fils, que la rebelle soit conduite à l’instant chez mon frère Antonin. A l’instant, dis-je ; je ne veux pas qu’elle soit ici dans une demi-heure.
J’ai tremblé, j’ai pâli, sans doute. Je me suis sentio prête à m’évanouir. Cependant, sans considérer ce que j’allais faire ni ce que j’avais à dire, j’ai recueilli toutes mes forces pour m’élancer vers la porte, et je l’aurais ouverte, si mon frère, qui l’avait fermée en me voyant avancer vers lui, ne s’était hâté de mettre la main sur la clé. Dans l’impossibilité de Couvrir, je me suis jetée à genoux, les bras et les mains étendues contre la cloison : — O mon père ! mon cher père ! me suis-je écriée , recevezmoi du moins h vos pieds. Permettez-moi d’y plaider ma cause. Ne rejetez pas les larmes de votre malheureuse fille I
Mon oncle a porté son mouchoir à ses yeux. M. Solmes a fait une grimace d’attendrissement qui rendait son visage encore plus hideux. Mais le cœur de marbre de mon frère n'a pas été touché.
— Je demande grâce à genoux , ai-je continué ; je ne me lèverai pas sans l'avoir obtenue ; je mourrai de douleur dans la posture où je suis. Que celte porte soit celle de la miséricorde. Ordonnez, monsieur, qu’elle soit ouverte, je vous en conjure, cotte fois, cette seule fois, quand elle devrait ensuite m’élre fermée pour jamais.
Quelqu'un s’est efforcé d'ouvrir de l'autre côté ; ce qui a obligé mon frère d’abandonner tout d'un coup la clé ; et moi, qui continuais de pousser la porte dans la même posture, je suis tombée sur le visage, dans l'autre salle, assez heureusement néanmoins pour ne pas me blesser. Tout le monde en était sorti, h l’exception de Betty, qui m'a aidée à me relever. J’ai jeté les yeux sur toutes les parties de la chambre, et, n'y voyant personne , je suis rentrée dans l'autre, appuyée sur Betty, et je me suis jetée sur la première chaise. Un déluge de pleurs a servi beaucoup à me soulager. Mon oncle , mon frère et M. Solmes m'ont quittée pour aller rejoindre mes autres juges.
l’ignore ce qui s’est passé entre eux ; mais, après m'avoir laissé quelque temps pour me remettre, mon frère est revenu avec une contenance sombre et hautaine :
— Votre père et votre mère, m’a-t-il dit, vous ordonnent de vous disposer sur-le-champ à vous rendre chez votre oncle. N’aytz aucun embarnts pour vos commodités. Vous pouvez donner vos clés à Betty. Prenezles , Beity , si cette perverse les a sur elle, portez-les à sa mère. On prendra soin de vous envoyer tout ce qui est convenable ; mais vous ne passerez pas la nuit dans cette maison.
J’ai répondu que je n’étais pas bien aise de remettre mes clés à d’autres qu’à ma mère, et même en mains propres; qu’il voyait le désordre de ma santé; qu'un départ si brusque pouvait me coûter la vie, et que je demandais en grâce qu'il fût différé du moins jusqu’à mardi.
— C’est, mademoiselle, ce qui ne vous sera point accordé. Préparezvous pour ce soir, et remettez vos clés à Betty, si vous n’aimez mieux me les donner à moi-même. Je les porterai à votre mère.
— Non, mon frère, non. Vous aurez la bonté de m’excuser.
— Vous les donnerez. Il le faut absolument. Rebelle sur tous les points. Mademoiselle Clary! auriez- vous quelque chose en réserve qui ne dût pas être vu de votre mère?
— Non, si l’on me permet de l’accompagner.
Il est sorti en me disant qu’il allait rendre compte de ma réponse. Bientôt j’ai vu entrer miss Dolly Hervey. qui m’a dit tristement qu’elle était fâchée du message, mais que ma mère demandait absolument la clé de mon cabinet et celles de mes tiroirs.
— Dites à ma mère que j’obéis à ses ordres. Dites-lui que je ne fais point de conditions avec ma mère ; mais que, si ses recherches ne lui font rien trouver qu’elle désapprouve, je la supplie de permettre que je demeure ici quelques jours de plus. Allez, chère cousine ; rendez-moi ce bon office, si vous le pouvez.
La tendre Dolly n’a pu retenir ses larmes. EHe a reçu mes clés. Elle a passé les bras autour de mon cou en disant qu’il était bien triste de voir pousser si loin la rigueur. J'ai remarqué que la présence de Betty ne loi permettait pas de s’expliquer davantage.
— Cachez votre pitié , ma chère , n'ai-je pu m’empêcher de lui dire ; on vous on ferait un crime. Vous voyez devant qui vous êtes.
L'insolente Betty a souri dédaigneusement : — Une jeune demoiselle, a-t-elle eu la hardiesse de répondre, qui en plaignait une autre dans des affaires de celle nature, promettait beaucoup elle-même pour l’avenir.
— Je l’ai traitée fort mal, et je loi ai ordonnédemedélivrer de sa présence.
— Très volontiers, m’a-t-elle dit avec la même audace, si les ordres de ma mère ne l’obligeaient de demeurer.
J’ai reconnu ce qui l’arrêtait, lorsqu’ayant voulu remonter à mon appartement, après le départ de ma cousine, elle m’a déclaré (quoiqu’avec beaucoup de regret, m’a-t-elle dit) qu’elle avait ordre de me retenir.
— Oh ! c’est trop. Une effrontée telle que vous ne m’empêchera point... Elle s’est hâtée de tirer la sonnette, et mon frère , accourant aussitôt, s’est rencontré snr mon passage. Il m’a forcée de retourner, en me répétant plusieurs fois qu’il n’était pas temps encore. Je suis rentrée ; et me jetant sur une chaise, je me suis mise a pleurer amèrement.
Le récit de son indécent langage, pendant qu'il m’a servi comme de
Cl, ABUSE HANjOVB.
geôlier arec Betty, et ses railleries amères sur mon silence et sur mes pleurs, n’ajouteraient rien d’utile à cette peinture. J’ai demandé plusieurs fois la permission de me retirer dans mon appariement. Elle m’a été refusée. La recherche, apparemment, n’était pas finie. Ma sœur était du nombre do ceux qui s’y employaient do toutes leurs forces. Personne n’était capable d’y apporter plus de soin. Qu’il est heureux pour moi que leurs malignes espérances aient éto trompées 1
Après avoir reconnu qu’ils perdaient leur peine, ils ont pris le parti de me faire essuyer une nouvelle visite de M. Solmes, introduit celte fois par ma tante llcrvey, qui ne se prêtait pas, ranime je m’en suis aperçue, fort volontiers à ce ministère, et toujours accompagné néanmoins de mon oncle Antonin, pour soutenir apparemment la fermeté de ma tante.
Mais je commence à me trouver fort appesantie. Il est deux heures du matin. Je vais me jeter sur mon lit toute vêtue, pour me réconcilier un peu avec le sommeil, s’il veut s'arrêter quelques rnomens sur mes yeux.
« Mercredi malin, à trois heures.
Il m’est impossible de dormir. Je n’ai fait que sommeiller l'espace d’une demi-heure.
Ma tante m’a tenu ce discours en m’abordant :
— O mon cher enfant, que de peine vous causez à toute votre famille ! Je ne reviens pas de mon étonnement.
— J'en suis fâchée, madame.
— Vous en êtes fâchée, ma nièce. Quel langage ! Quoi donc, toujours obstinée? Mais asseyons-nous, ma chère. Je veux m’asseoir près de vous.
Elle a pris ma main.
Mon oncle a placé M. Solmes à mon autre côté. Il s’est assis lui-même vis-à-vis de moi et le plus près qu’il a pu. Jamais place de guerre ne fut mieux investie.
— Votre frère, m’a dit ma tante, est trop emporté. Son zèle pour vos intérêts le fait sortir un peu des bornes do la modération.
— Je le pense aussi, m’a dit mon oncle, mais n’en parlons plus. Nous voulons essayer quel effet la douceur aura sur vous, quoique vous sachiez fort bien qu’on n’a pas attendu si tard à l’employer.
J’ai demandé a ma tante s’il était nécessaire que M. Solmes fût présent.
— Vous verrez bientôt, m’a-t-clle dit, qu’il n’est pas ici sans raison; mais je dois commencer par vous apprendre que votre mère, trouvant le ton do votre frère un peu trop rude, m’engage à faire l’essai d’une autre méthode sur un esprit aussi généreux que nous avons toujours cru le vôtre.
— Permettez, madame, que je commence aassi par vous dire qu’il n’y a rien à se promettre de moi, s’il est toujours question de M. Solmes.
Elle a jeté les yeux vers mon oncle, qui s’est mordu les lèvres, en regardant M. Solmes, qui s’est frotté le menton.
— Je vous demande une chose, a-t-elle repris : auriez-vous eu plus de complaisance, si vous aviez été traitée avec plus de douceur?
— Non, madame, je ne puis vous dire que j’en eusse marqué davantage en faveur de M. Solmes. Vous savez, madame, et mon oncle ne sait pas moins, que je me suis toujours fait honneur de ma bonne foi. Le temps n’est pas éloigné où j’étais assez heureuso pour mériter quelque estime à ce titre.
Mon oncle s’est levé; et prenant M. Solmes à l’écart, il lui a dit, d’une voix basse’, que je n’ai pas laissé que d’entendre :
CLARISSE BARLOVE.
— Ne tous alarmez point ; elle est & tous , elle sera Totre femme. Nous rercons qui doit l’emporter, d’un père ou d’une fille, d’un oncle ou d’une nièce... Je ne doute pas que nous no touchions à la On, et que cette haute frénésie ne donne matière à quantité de bons mots.
Je souffrais mortellement.
— Quoique nous ne puissions découvrir, a-t-il continué, d’où Tient celle humeur opiniâtre dans une créature si douce, nous croyons le deviner. Ami, comptez que cette obtination ne lui est pas naturelle; et je n’y prendrais pas tant d’intérêt , si je n’étais sûr de ce que je dis , et si je n’étais déterminé à faire beaucoup pour elle.
— Je ne cesserai pas de prier pour cet heureux temps, a répondu M. Solmes d'une voix aussi intelligible : jamais, jamais je ne lui rappellerai la mémoire de ce qui me cause aujourd’hui tant de peine.
— Je ne tous cacherai pas, ma dit tn’a tante, qu’en livrant tos clés à votre mère, sans aucune condition, vous avez plus fait que vous ne pouviez espérer par toute autre voie. Cette soumission , et la joie qu’on a eue de ne rien trouver qui puisse causer de l’ombrage, joint à l’entremise de M. Solmes....
— Ah! madame , que jamais je n’aie d'obligation à M. Solmes. Je ne pourrais le paver que par des remerciemens, à condition même qu’il abandonnât ses prétentions. Oui , monsieur (en me tournant vers lui), si vous avez quelque sentiment d'humanité, si l'estime dont vous faites profession de m’honorer a quelque rapport à moi-même, je vous conjure de vous borner h mes remerciemens : je vous les promets de bonne foi mais ayez la générosité du les mériter.
— Croyez. ..Croyez-moi, mademoiselle, a-t-il bégayé plusieurs fois; il m’est impossible. Je conserverai nies espérances aussi long-temps que vous serez fille. Aussi long-temps que je serai soutenu par mes dignes amis, il faut que je persévère. Je ne dois pas marquer du mépris pour eux, parce que vous en avez beaucoup pour moi.
Un regard dédaigneux a fait mon unique réponse; et m'adressant à ma tante : — De grâce, madame, quelle faveur ma soumission m’a-t-elle donc procurée?
— Votre mère et Sl. Solmes, a-l-ello repris, ont obtenu que vous ne parliriez point avant mardi, si vous promettez de partir de bonne grâce.
— Qu'on me laisse la liberté d’exclure les visites qui me chagrinent, et je me rendrai avec joie chez mon oncle.
— Eh bien 1 m’a dit ma tante, c'est un point qui demande encore d'être examiné. Passons à un autre, pour lequel vous ne sauriez trop rappeler rotre attention : il vous apprendra ce qui a fait désirer ici la présence de M. Solmes. — Oui, ma nièce, écoutez bien, a interrompu mon oncle; il tous apprendra aussi ce que c'est qu’un certain homme que je ne veux pas nommer. Je vous en prie, monsieur Solmes. lisez-nous premièrement la lettre que vous avez reçue de votre honnête ami : vous m'entendez, la lettre anonyme.
— Volontiers, monsieur; et, prenant son portefeuille, M. Solmos en a tiré une lettre. C’est la réponse, a-t-il dit en baissant les yeux, i une lettre qu’on avait écrite à la personne. L’adresse est h M. Roger Solmes, esquire. Elle commence ainsi :
« Monsieur et cher ami... »
CLARINE HARLOVB. 317
— Pardon, monsieur, lui ai-je dit, si je tous interromps ; mais quelle est votre intention, jo vous prie, en me lisant cette lettreT
— De vous apprendre, a répondu pour lui mon onde, quel est le méprisable personnage à qui l'on croit que votre coeur s’abandonne.
— Si l’on me soupçonne, monsieur, d’avoir disposé de mon cœur en faveur d’un autre, quelles peuvent être les espérances de M. Solmes?
— Ecouter seulement, a repris ma tante, écoulez ce que M. Solmes va lire, et ce qu’il est en état de vous apprendre.
— Si M, Solmes a la bonté de déclarer qu’il n’a aucune vue d’intérêt propre, je l'écouterai volontiers; mais s'il me laisse penser autrement, vous me permettrez, madame, de lui dire que celle raison doit affaiblir beaucoup dans mon esprit ce qu’il veut me lire ou m'apprendre.
— Ecoulez-le seulement a répété ma tante.
— Quoi! vous ne sauriez l'écouter? m’a dit mon oncle. Vous êtes si vive à prendre parti pour...
— Pour tous ceux, monsieur, qui sont accusés par des lettres anonymes et par des motifs d'intérêt.
M. Solmes a commencé sa lecture. La lettre paraissait contenir une multitude d'accusations contre lo pauvre criminel ; mais j'ai interrompu cette iuutile rapsodie.
— Ce n’est pas ma faute, ai-je dit, si celui qu'on accuse ne m'est pas aussi indifférent qu'un homme que je n'aurais jamais vu. Je n'explique point quels sont mes sentimens pour lui ; mais s'ils étaient tels qu'on les suppose, il faudrait les attribuer aux étranges moyens par lesquels on a voulu les prévenir. Qu’on accepte l’offre que je fais de me réduire au célibat ; il ne me sera jamais rien de plus que M. Solmes.
Mon oncle est revenu à prier M. Solmes de lire, et à me presser de l’écouter. — Que servira sa lecture ? ai-je dit. Peut-il désavouer qu'il n’ait des vues? Et d'ailleurs, que ra'apprendra-t-il de pire que ce que je n'ai pas cessé d’entendre depuis plusieurs mois?
— Oui, m’a dit mon oncle; mais il est en état de vous en fournir les preuves. — C’est donc sans preuves, ai-je répliqué, qu'on a décrié jusqu’à présent le caractère de M. Lovelace? Je vous prie, monsieur, de ne me pas donner trop bonne opinion de lui : vous m’exposez à la prendre lorsque je vois tant d'ardeur à le faire paraître coupable, dans un adversaire qui ne se propose point assurément sa réformalion, et qui ne pense ici qu’à se rendre service à lui-même.
— Je vois clairement, m’a dit mon oncle, votre prévention, votre folle prévention en faveur d’un homme qui n’a aucun principe de morale.
Ma tante s’est hâtée d’ajouter que je ue vérifiais que trop toutes leurs craintes, et qu’il était surprenant qu’une jeune personne d’honneur et de vertu eût pris tant d’estime pour un homme d'un caractère si méprisable.
J’ai repris avec le même empressement :
— Trèschère madame, ne lirez point une conclusion si précipitée contre moi. Je crois M. Lovelace fort éloigné du point de vertu dont la religion lui fait un devoir; mais si chacun avait le malheur d'être observé, dans toutes les circonstance de sa vie, par des personnes intéressées à le trouver coupable, je ne sais de qui la réputation serait à couvert. J’aime un caractère vertueux, dans les hommes comme dans les femmes; joie crois d’une égale nécessité dans lesdeux sexes; etsi j'avais la libertéde disposer de moi, je le
CLARISSE ItABLOVE.
préférerais à la qualité de roi qui ne serait point accompagnée d’un si précieux avantage...
— A quoi tient-il donc... a interrompu mon oncle.
— Permettez-moi, monsieur... mais j'oso dire qu’une infinité de gens qni évitent la censure n’en ont pas plus de droit aux applaudisseruens. J’observerai de plus que M. Solmes même peut n’être pas absolument sans défauts. Le bruit de ses vertus n’est jamais vonu jusqu’à moi. J’ai entendu parler de quelques vices... Pardon, moosieur, vous ôtes présent... l'endroit de l’Ecriture où il est parlé de jeter la première pierre offre une excellente leçon.
11 a baissé la vue, mais sans prononcer un seul mot.
— M. Love lace, ai-je continué, peut avoir des vices que vous n’avez pas. Peut-être en avez-vous d’autres dont il est exempt. Mou dessein n’est pas de le défendre, ni do vous accuser. Il n’y a point de mal ni de bien sans mélange. M. Lovelace, par exemple, passe pour un homme implacable, et qui hait mes amis, je ne l’en estime pas davantage ; mais qu’il me soit permis de dire qu’ils no lo haïssent pas moins. M. Solmes n’est pas non plus sans antipathies, il en a même de très fortes. Parlerai-je de celle qu’il a pour ses propres parens? Je no puis croire que ce soit leur faute, puisqu’ils vivent très bien avec le reste de leur famille. Cependant ils peuvent avoir d’autres vices, je ne dirai pas plus odieux, car c'est ce qui me semble impossible. Pardon, encore une fois, monsieur. Mais quo peut-on penser d'un homme qui déleste son propre sang?
— Vous n’êtes pas. informée , mademoiselle... — Vous ne l’êtes pas. ma nièce. — Vous ne l’êtes pas, Clary.
Tous trois m’ont fait la même réponse ensemble.
— Il se peut que je ne le sois pas. Je ne désire pas de l’être mieux, parce que je n’y prends aucun intérêt. Mais le public vous accuse, monsieur, et si le public est injuste à l’égard do l'un, ne le peut-il pas être à l’égard de l’autre? C’est tout ce que j'en veux conclure. J'ajoute seulement que la plus grando marque du défaut de mérite est de chercher à ruiner le caractère d’autrui pour établir le sien.
Il me serait difficile de vous représenter l'air de confusion qui s’est répandu sur toute sa ligure. Je l’ai cru prêt à pleurer. Tous ses traits étaient déplacés par la violence de scs contorsions, et sa bouche ni son nez ne me paraissaient plus au milieu de son visage. S'il avait été capable de quelque pitié pour moi, il est certain que j’aurais essayéd’en avoir pour lui.
Ils sont demeurés tous trois à se regarder en silence. J'ai cru remarquer dans les yeux de ma tante, qu'elle n’aurait pas été fâchée de pouvoir faire connaître qu'elle approuvait tout ce que j’avais dit; et lorsqu’elle a recommencé à parler, elle ne m'a blâmée que faiblement de ne vouloir pas entendre M. Solmes. Pour lui, il n’a plus marqué la même ardeur pour se faire écouter. Mon onclo a dit qu'il était impossible de me faire entendre raison. Enfin, je los aurais réduits tous les deux au silence, si mon frère n’était revenu à leur secours.
Il est entré, les yeux élincelans de colère, et dans son transport, il a tenu un étrange langage.
— Je m'aperçois qu'avec son babil, cette causeute vous a rendus muets'; mais tenez forme , monsieur Solmes. J'ai entendu jusqu’au moindre mot, et je ne vois point d’autre moyen pour vous mettre de pair avec elle,
ijue do lui faire senlir votre pouvoir lorsque vous serez son maître, comme elle vous fait essuyer aujourd'hui son insolence.
— Fi, mon neveu! lui a dit ma tante. Un frère peut-il être capable de cet excès h l'égard d'une sœur?
Il lui a reproché, pour sa défense, d’encourager olle-mêmo une rebelle.
— Oui, madame, vous favorisez trop l’arrogance de son sexe. Autrement olle n’aurait pas osé fermer la bouche à son oncle par d’indignes réflexions, ni refuser d'écoulcr un ami qui veut l'avertir du danger auquel sou honneur est exposé de la part d'un libertin, dont ello a fait entendre ouvertement qu’elle veut réclamer la protection contre sa famille.
— J'ai fermé la Imuche à mon oncle par d’indiynes réflexions ! Comment osez-vous me faire ce reproche? lui ai-je demandé avec un vif ressentirent. Quelle horrible explication! qui ne peut tomber dans l'esprit qu’à vous.
Ma tante a pleuré, du chagrin de se voir traitée avec tant de violence.
— Mon neveu, lui a-t-elle dit, si c’est à ces remerciemens que je dois m'attendre, j'ai Uni. Votre père ne prendrait pas ce ton avec moi. Je dirai, n’en douiez pas, que lo discours quo vous avez tenu est indigne d'un frère.
— Pas plus indigne, ai-je repris, que tout le reste de sa conduite. Je vois, par cet exemple, comment il a réussi à faire entrer tout le monde dans ses projets. Si j'avais la moindre crainte de tomber au pouvoir de M. Solmes, celte scène aurait pu me toucher. Vous voyez, monsieur, en parlant à Solmes, quels moyens on croit devoir employer pour vous conduire à vos généreuses Ans. Vous voyez comment mon frère me fait sa cour pour vous.
— Ah!... mademoiselle, je désavouo la violence de M. Harlove. Je he vous rappellerai jamais...
— Soyez tranquille, monsieur; je prendrai soin quo jamais vous n’en ayez l'occasion.
— Vous ôtes trop passionnée, Clary, m’a dit mon oncle; mais vous, uion neveu, je vous trouve aussi blâmable que votre soeur.
Bella est entrée au même moment.
— Vous n’avez pas tenu votre promesse, a-t-elle dit à mon frère. On vous blême de l'autre côté comme ici. Si la générosité et l’attachement de M. Solmes étaient moins connus, ce qui vous est échappé serait inexcusable. Mon père vous demande, et vous aussi, ma tante, et vous, mon oncle, et M. Solmes avec vous, s’il lui plaît.
Us sont passes tous quatre dans l’appartement voisin. Je suis demeurée en silence, pour attendre de ma soeur l’explication de cette nouvelle scène. Elle ne s'est pas plus tôt vue seule avec moi, qu’avançant son visage presque sur le mien, elle m’a dit, du ton le plus outrngoanl, quoique assez bas :
— Perverse créature que tu es! que de peines lu causes à toute la famille!
Je lui ai répondu avec beaucoup de modération, qu'elle et mon frère s'en causaient de volontaires, parce que rien ne les obligeait l'un et l'autre à se mêler de mes intérêts. Elle a continué ses injures, mais toujours d'une voix basse, comme dans la crainte d'être entendue. J'ai jugé que pour me délivrer d'elle, il était à propos do lui faire lever un peu le ton, ce qui est toujours facile avec un esprit passionné. En effet, elle s’est emportée sans ménagement. Aussitôt miss Dolly Hervey est venue lui
dire qu'on la demandait de l’autre côté. Ce premier ordre n’a pas suffi. Elle recommençait à suivre le mouvement de sa colère, quo j'animais exprès par des réponses froides, mais assez piquantes, lorsque miss Dolly est revenue lui déclarer qu'on la demandait absolument. — Hélas ! chère cousine, ai-je dit à cette chère miss, on ne pense guère il m'accorder la même faveur. Ello ne m'a répondu qu'en branlant la tète, sans pouvoir retenir ses larmes. Une marque si simple de tendresse et de compassion n'a pas laissé de lui attirer quelques injures do Bella.
Cependant, je m’imagine que cette furieuse sœur a reçu aussi quelques reproches de ma mère ou de mes oncles ; et j’en ai jugé par sa réponse :
— J’avais des expressions si piquantes a-t-elle dit de moi , qu’il était impossible do garder son sang-froid.
On m'a bissé peu do temps pour respirer. M. Solmes es! venu seul avec une abondance de grimaces et de complimens. Il venait prendre congé de moi. Mai» il avait été trop bien instruit et trop adroitement encouragé, pour me donner l'espérance du moindre changement ; il m’a suppliée de ne pas faire tomber sur lui la haine des rigueurs dont il avait été le tristo témoin; il m’a demandé ce qu’il a cru devoir nommer ma compassion.
o Le résultat, m'a-t-il dit , était que dans son malheur on lui donnait encore des espérances ; et , quoique rebuté , dédaigné par l'objet de ses adorations, il était résolu de persévérer aussi long-temps qu'il nie verrait fille, sans regretter des services, los plus longs et les plus pénibles dont il y ail eu d’exemple. »
je lui ai représenté avec beaucoup de force sur quoi il doit compter. Il m'a répondu qu’il n'en était pas moins déterminé à la persévérance ; et que, tandis que je ne serais pas à quelque autre homme , il devait espérer. Quoi! lui ai-je dit; de l’espoir, de la persévérance, lorsque je vous déebre, comme je le fais à ce moment, que mes affections sont engagées... quelquo usage que mon frère puisse faire de cet aveu...
a 11 connaissait mes principes. Il les adorait. 11 se rendait témoignage qu’il pouvait me rendre heureuse , et qu’il n'était pas moins sûr que je voudrais l’être. »
Je l’ai assuré que lo parti de me conduire chez mon onde répondrait mal b scs vues ; que si l’on me faisait cette violence, je ne le verrais de ma vie; je no recevrais aucune de ses lettres; je n’écouterais pas un mot en sa faveur, dans quelques mains qu’il pût remettre ses intérêts.
« Il en était désespéré. Il serait le plus misérable des hommes si je persistais dans cette résolution; mais il ne doutait pas que mon père et mes oncles ne pussent m'inspirer des sentimens plus favorables.»
— Jamais, jamais, monsieur! voilà de quoi vous devez être sûr.
« L'objet était digne de sa patience ; et de tous les efforts qu'il était ésolu de tenter. »
— A mes dépens, monsieur I au prix de tout mon bonheur !
« Il espérait me voir engagée quelquo jour à penser autrement. Sa ortune, plus considérable encore qu'on ne se l'imaginait; sa passion, surpassait tout ce qu'on a jamais senti pour une femme...»
Je l'ai arrêté, et lo priant d'entretenir de ses richesses ceux qui pouvaient l’estimer à ce titre , je lui ai demandé sur le second point ce que devait penser de son amour une jeune personne qui avait pour lui plut
CLARISSE iURLOVE. 321
d'aversion quon 11V11 a jamais senti pour un homme, et s’il y avait quelque argument auquel celte déclaration ne répondit pas d’avance?
— Ma très chère demoiselle, dil-il en bégayant et se jetant à gênons, que puis-je dire ? Vous me voyez à vos pieds. Ne nie traitez pas avec ce mépris.
il est vrai qu’il offrait l'image d'une profonde douleur, mais sous les traits les plus difformes et les plus odieux. Cependant, je rie le voyais pas sans regret dans cette humiliation. Je lui ai dit :
— Il m'est arrivé aus-i, monsieur, de fléchir inutilement les genoux, plus d'une fois, pour toucher des cœurs insensibles. Je les fléchirai encore, et mémo devant vous, s'il y a tant de mérite à les fléchir, pourvu que vous ne vous rendiez pas l’instrument d’un frère cruel, pour mettre le comble à ses persécutions.
— Si les services de toute ma vie, si des respects, qui seront portés jusqu'à l’adoration... Hélas! mademoiselle , vous qui accusez les autres de cruauté, ne voulez-vouspasque la miséricorde soit une do vos vertus?
— Dois-je être cruelle à moi même , pour vous marquer ce que vous appelez de la miséricorde ? l’rcnez mon bien , monsieur ; j’y consens , puisque vous êtes ici dans une si haute faveur. Ne prétendez pas h moi ; je vous abandonne tout le reste. D'ailleurs, la miséricorde que vous demandez pour vous, vous feriez fort bien de l'avoir pour autrui.
— Si vous puiez do mes parons, mademoiselle, tons indignes qu’ils sont de mon attention , ordonnez, et vos volontés seront des lois en leur faveur.
— Moi ! monsieur, que j'entreprenne de vous donner des entrailles, lorsque vous faites trop voir que la nature vous en a refusé? ou quo j’achète de vous le bonheur do vos parens, par la perte du mien ? La miséricorde que je vous demande, c’est pour moi-même. Puisque vous avez que’que pouvoir sur mes proches, soyez assez généreux pour l’employer en ma faveur. Dites-leur que vous commencez à vous apercevoir que mon aversion est invincible pour vous. Diles-lenr, si vous êtes un homme sage, que votre bonheur vous est trop cher pour le mettre au hasard contre une antipathie si déclarée. Dites-leur, si vous le voulez, que je suis indigne de vos offres; et que. pour votre intérêt comme pour ie mien, vous n'éles plus disposé à solliciter une main qu’on s'obstine à vous refuser.
— J'en courrai tous les risques, m’a répondu l’effroyable monstre, en se levant avec un visage pâle, apparemment de rage, lançantdesflammes de scs yeux creux, et se mordant la lèvre de dessous, pour me faire connaître qu'il pouvait être homme. Votre haine, mademoiselle, ne sera pas une raison qui puisse m'arrêter; et je De doute point que dans peu de jours je n’aie le pouvoir...
— Que vous n’ayez le pouvoir, monsieur ?...
— De vous montrer plus de générosité que vons n’en avez eu pour moi, quoique tout le inonde vante la noblesse de votre cœur.
Sa physionomie convenait à sa colère. Elle parait formée pour exprimer ceuo violente passion.
Au même instant mon frère est entré.
— Ma sœur, ma sœur, m'a-l-il dit en grinçant les dents, achevez le rôle héroïque quo vous avez entrepris, il vous sied à merveille. Comptez néanmoins qu'il dureia peu. Nous verrons si vous accuserez les autres de tyrannie, après avoir exercé la vôtre avec tant d'insolence. Mais lais-
CLAUSE 1IABL0VK.
sez-la, labscz-la, monsieur Solmes: son règne est court. Vous la verrez bientôt assez humble et assez mortifiée. La petite folle apprivoisée sentira les reproches de sa conscience, et vous demandera grâce alors, trop heureuse de pouvoir l’obtenir.
Ce frère barbare aurait continué plus long-temps ses insultes, si Chorrey n'était vonue le rappeler par l'ordre de mon père. Dans la douleur et l’effroi d'être traitée si brutalement, je passais d'une chaise sur une autre, avec toutes les marques d'une violente agitation. M. Solmes a tenté de s'excuser, en m’assurant qu’il était fort affligé de l'emportement de mon frère.
— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, ou vous m’allez voir tomber sans connaissance. En effet, je me suis crue prête à m'évanouir.
11 s’est recommandé à ma faveur, avec un air d'assurance qui m’a paru augmenter par l’abattement où il me voyait. Il a profité même de ma situation, pour se saisir d’une de mes mains tremblantes, que toute ma résistance n'a pu l'empêcher de porter à son odieuse bouche. Je me suis éloignée de lui avec indignation. Il est sorti en redoublant ses grimaces et ses révérences, fort content de lui-même, autant que j’en ai pu juger, et jouissant de ma confusion Je l’ai encore devant les yeux : il me semble que je le vois, se retirant lourdement en arrière, se courbant à chaque pas, jusqu'à ce que la porte, qui était ouverte, et contre le bord de laquelle il a donné en reculant, l'a fait souvenir heureusement de me tourner le dos.
Aussitôt que je mo suis trouvée seule, Betty est venue m’apprendre qu'on m'accordait enfin la permission de remonter à ma chambre.
— Elle avait ordre, m’a-t-elle dit, de m’exhorter à faire des réflexions sérieuses, parce que le temps était court, quoiqu’elle m'ait fait entendre qu’on pourrait m'accorder jusqu’à samedi.
Daas la liberté que je lui iaisso de parler, elle m'a raconté que mon frère et ma seeur ont été blâmés de s'être trop emportés avec moi ; mais qu'après avoir recueilli toutes les circonstances, sur leur récit et sur celui de mon oncle, on s’est déterminé plus que jamais en faveur de M. Solmes. U prétend lui-raémeque sa passion est plus vive pour moi qu'elle n’a jamais été ; et que, loin d'être rebuté par mes discours, il a trouvé des charmes à m'entendre. On ne l'entend parler qu'avec exlase de la bonne grive et de l’air de dignité avec lequel je ferai les honneurs de sa maison. Betty me fait d'autres peintures aussi flatteuses, sans que je puisse juger si elles sont d’elle ou de lui.
La conclusion, dit-elle avec son insolence ordinaire, est de me soumettre de bonne grâce, ou, ce qu'elle me conseille encore plus, de faire mes conditions moi-même avec lui. Si je manque l’occasion, elle peut me répondre qu'a ta placo de M. Solmes elle n'én serait pas disppsée à me mieux traiter : — Et quelle femme au monde, m’a répété plusieurs fois celle effrontée créature aimera mieux admirer un jeune libertin, que d'être admirée elle-même par un homme sage, et d’un caractère à l’être toujours ?
Elle ajoute qu’il faut que mon adresse ou mon bonheur ait été surprenant, pour avoir trouvé le moyen de cacher mes papiers.
— Je dois bien m’imaginer, dit-elle , qu'elle n’ignore pas que j’ài sans cesse la plume à la main ; et comme j'apporte tous mes soins à lui en dérober 1a connaissance, elle n’est pas obligée de me garder le secret.
CLARISSE UARLOVE. JZJ
Cependant ella n’aime pointa nuire; elle est portée au contraire à rendre service, et l’art de concilier a toujours été son talent. Si elle me voulait autant de mal quo je nie le ligure, peut-être ne serais-je plus chez mon père, ce qu’elle ne dit pas néanmoins pour se faire un mérite auprès de moi; car, au fond, il serait de mon avantage que mon affaire fût promptement terminée: elle y trouverait du moins lo sien, elle et tout le monde; cela est certain. Pour finir là-dessus, vient-elle de me dire encore, elle pouvait me donner un avis: quoique mon départ ne soit pas éloigné, on pensait à m'ôter ma plume cl mon encre; et lorsque j’aurais perdu cet amusement, on verrait quel emploi un esprit aussi actif que le mien pouvait faire de son temps.
Ce discours, qu'elle a peut-être lâché au hasard, fait tant d'impression sur moi, que je vais commencer sur-le-champ à cacher en différons heur des plumes , de l'encre et du papier. J’en mettrai mémo une prévision dans quelque cabinet du jardin, si j'y trouve un endroit sûr. Au pis-aller, j’ai quelques crayons qui me servent à dessiner ; et mes patrons me tiendront lieu de papier, s'il ne m'en reste pas d’autre.
J’admire effectivement le bonheur que j’ai eu de me défaire de mes écrits. On a fait une recherche des plus exactes; je m’eu aperçois au désordre que je trouve dans tous mes tiroirs. Vous savez que j'aime la méthode, et que , l’étendant jusqu'aux bagatelles , je retrouverais, les yeux fermés , uu bout de dentelle ou de ruban. J’ai remarqué la même confusion dans nus livres qu'ils ont étrangement déplacés, en regardant par derrière, ou peut-être en les ouvrant. Mes habits n'ont pas été plus ménages, el je vois que rien ne leur a échappé. C'est aux soins de votre amitié que j’ai l’obligation de l’inutilité de leur peine.
Ma main s'arrête de fatigue et de pesanteur ; mais le terme à'obligativn me ranime, pour vous dire que je suis, à toute sortes de titres, votre très obligé* et très fidèle amie.
Clarisse Hablovk.
LETTKE LXXVI.
■ISS CLARISSE UARLOVE, A «ISS HOWB.
Merrmli, S avril, à «oie heure».
Je suis réduite à dérober quelqaes montons pour vous écrire, et à fàire usage de mes provisions secrètes. Un n’a pas manqué d’enlever tout ce qu'on a pu trouver de plumes et de papier dans mon appartement. C'est un récit auquel je reviendrai bientôt.
Il n’y a pas plus d’une heure que j'ai porté ma longue lettre au dépôt.
J'y ai mis en même temps un billet pour M. Lovelace, où, dans la crainte » que son impatience le porte à quoique témérité, je lui apprentis en quatre lignes a que l’entrevue est passée ; el quo je commence à me flatter que la fermeté de mon refus fera perdre courage à M. Solmes et à ses protecteurs. »
Quoique l’excès de mes fatigues et la nuit que j’ai passée presque entière à vous écrire, m’aient fait demeurer si long-temps au lit,que je n’ai pu faire partir pies tôt ma lettre, j’espère que vous la recevrez assez tôt peur trouver le tempe de me répondre oe soir, ou demaia de grand malin.
Ma plus vive impatience à présent, c’est de savoir si je puis compter ou
non sur l'indulgence de voire mère. Vous en sentirez l'importance si vous considérez qu'ils sont résolus do m’enlever samedi, au plus lard, pour la maison de mon oncle, et peut-être dès demain.
Avant que de passer à la nouvelle violence qui m’a fait perdre mon papier et mes plumes, il faut vous informer en peu de mots de quelques circonstances qui l’ont précédée.
Ma tante, qui semble n'avoir plus d’autre maison que la nôtre, aussi bien que M. Solrnes et mes deux oncles, est montée chez moi au moment de mon réveil. Elle m’a dit que je ne devais pas faire difficulté d'entendre ce que M. Solrnes raconte de M. Lovclacc, ne fût-ce que pour m'éclaircir de plusieurs choses qui me convaincraient de la bassesse de son caractère, et qu’il ne peut jamais faire qu’un mauvais mari : que je serais libre de les expliquer à mon gré, et de les prendre, si je voulais, au désavantage de M. Solrnes; mais que j’étais d’autant plus intéressée à ne les pas ignorer, qu’il y en avait quelques unes qui me regardaient personnellement.
Je lui ai répondu que ma curiosité n’était pas fort vive, parce que j’étais sûre qu’elles ne pouvaient être à mon désavantage; et que M. Lovelace n’avait aucune raison de m’attribuer l’empressement dont quelques uns de mes amis avaient eu l’injustice de m’accuser.
■ Il se donnait, m’a-t-clle dit, de grands airs sur l’éclat de sa naissance, et il parlait de notre famille avec mépris, comme s’il croyait se rabaisser par une alliance avec nous. Je suis convenue quo si ce reproche avait quelque fondement, c’était un indigne homme, de parler mal d’une famille qui, à l’exception de la pairie, n’était pas inférieure li la sienne. J’ai ajouté que cette dignité même me paraissait jeter moins d'honneur que de honte sur ceux qui n’ont point assez de mérite ; our lui prêter au moins autant d’ornement qu’ils en reçoivent ; qu’à la vérité l’absurde orgueil de mon frère, qui lui faisait déclarer de toutes parts qu’il ne s’allierait jamais qu’à la haute noblesse, avait pu faire naître des doutes injurieux pour la nôtre; mais que si j’étais bien sûre que j>ar une autre sorte d’orgueil, où je ne trouverais que de la bassesse, M. Lovelace fût capable de prendre droit d’un avantage accidentel pour nous insulter ou pour s’estimer trop, je le croirais aussi méprisable du côté du jugement qu’il pouvait l’ôtre par ses mœurs.
Elle a pris plaisir à me répéter qu’il s’était donné souvent ces outrageantes libertés ; avec l’offre do tn’cn fournir des preuves qui me surprendraient.
J’ai répondu que quelque certitude qu’ellG trouvât dans les preuves, haï comme il l’était de toute notre famille, qui s’emportait ouvertement contre lui dans toutes sortes ne lieux, les principes de la justice commune semblaient demander qu’on approfondit à quelle occasion il s’était rendu coupable du crime qu’on lui reprochait; et si les invectives de quelques uns de mes amis, trop enflés de leurs richesses, qui leur faisaient peutêtre mépriser tous les autres avantages, et nuire à leurs propres prétentions de noblesse pour décrier la sienne, ne l’avaient pas excité à parler d’eux avec le môme mépris.
— En un mot, ai-je conclu, poovez-vous dire, madame, que la haine ne soit pas aussi envenimée de notre côté que du sien? Parle-t-il de nous avec moins de ménagement quo nous ne parlons de lui T et quant à l’objection si souvent répétée, qu’il serait un mauvais mari, croyez-vous qu’il
CLARISSE HARLOVP.. 32.'»
puisse jamais traiter une femme plus mal que je l’ai été, surtout par mon frère et par ma sœur?
' — Ah ! ma nièce, ah ! chère Clary, que ce méchant homme a jeté de fortes racines dans votre co ur!
— Peut-être vous trompez-vous, madame; mais.cn vérité, les pères et les mères qui veulent faire entrer une fille dans leurs idées sur des points de celle nature, devraient se garder soigneusement de hasarder des choses qui puissent lui faire une loi de générosité et d’honneur de prendre parti pour l’homme qu’ils ont en aversion. Cependant, tout examiné, comme j'ai offert de renoncer à lui pour jamais, je ne vois pas d’où vient cette affectation continuelle de me parler de lui, ni pourquoi l’on exigerait que je prêtasse l’oreille aux détails qui le regardent.
— Mais enlln, ma nièce, vous ne sauriez prétendre qu’il n’y aurait aucun mat à vous laisser raconter par M. Solmes ce que M. Lovelace a dit de vous. Avec quelque rigueur que vous l’ayez traité, il brûle de vous revoir. Il vous demande en grâce de l’entendre sur ce point.
— Si vous croyez, madame, qu’il soit convenable de l’entendre...
— Oui, chère Clary, a-t-elle interrompu vivement; 1res convenable.
— Ce qu’il dit de moi, madame, vous a-t-il convaincue de la bassesse de M Lovelace?
— Oui, ma chère, et que vous êtes obligée de le détester.
— Eh bien! madame, ayez la bonté de me le faire entendre de vous. Il n’esl pas bo-oin que jo voie M. Solmes, lorsque le récit qu’il veut me faire sera d’un double poids dans votre bouche. Apprcncz-moi, madame, ce qu’on a osé dire de moi.
Il m’a paru que ma tante était dans b dernier embarras. Cependant, après s’être un peu remise :
— Fort bien, m’a-l-elle dit : je vois à quel point votre co ur est attaché. J’en suis affligée, miss, car je vous assure qu’on y fera peu d’attention. Vous serez madame Solmes, el plus tût que vous ue vous y attendez.
— Si le consentement du coeur et le témoignage de la voix sont nécessaires au mariage, je suis sûre de n’êlre jamais mariée à M. Solmes : et de quel excès mes parons ne seront-ils pas responsables s’ils emploient la force pour mettre ma ntaiti dans la sienne . et pour l’y tenir jusqu’à la fin de la cérémonie; pendant qu’évanouie d’horreur, je serai peut-être hors d’état de le sentir?
— Quelle peinture romanesque me faites-vous d’un mariage forcé! D’autres vous répondraient , ma nièco , quo c’est celle de votre propre obstination.
— C’est à quoi je m’attendais do la part de mon frère ot de ma scuir : mais vous, madame, je suis sûre que vous mettez de la distinction entre l'opiniâtreté et l'antipathie.
— L’antipathie supposée, uia chère, peut avoir sa source dans une opiniâtreté réelle.
— Je connais mon coeur, madame, et je souhaiterais que vous le connussiez de même.
— Mais voyez du moins encore une fois M. Solmes. On vous en saura gré, et vous ferez plus que vous ne vous imaginez pour vous.
— Pourquoi le voir, madame? Prend-il plaisir à s'entendre déclarer
CL/MIMR HARLOVE.
l’aversion que j’ai pour lui? se propose-t-il déredoubler t'animnsilé d* mes amis contre moi ? Ü ruse, A cruelle ambition de mon frère I
Ma lanto m'a jeté un regard de pitié, comme pour entrer dans le sens de msn exclamation. Cependant elle m’a répondu que mon imagination créait des monstres; que je supposais de l'animosité, du redoublement...
— Leur animosité redoublera, madame, s’ils s'offensent de me voir déclarer à M. Sol mes que je le déteste pour mari.
— M. Solmes, m 'a-t-elle dit, mérite en vérité de la compassion. 11 vous adore , et il est dans une mortelle impatience de vous revoir. II ne vous trouve que plus charmante, depuis la manière cruelle dont vous l’avez traité. Il ne parle de vous qu'avec transport.
— Difforme créature ! ai-jo pensé en moi-mOme. Lui, dos transports?
— Quelle doit être la cruauté de son cœur, ai-jc repris . pour se faire un spectacle do tant de disgrâces auxquelles il contribue volontairement [ Mais je vois, je vois, madame, que je suis considérée ici comme un oiseau en cage , qu’on pique et qu’on irrite pour eu faire le jouet do mon frère, de ma sœur et de M. Solmes Ils trouvent dans mes peines le sujet d'une joie cruelle. Moi. madame , que je voie cet homme-là ! un homme incapable de pitié! Je ne le verrai pas , si je puis éviter de le voir. Non, non , je ne le verrai pas !
— Quel sens votre vivacité vous fait donner & l’admiration dont M. Solmes est rempli pour vous ! Tous vo3 omporlemens d’hier, tous vos mépris , r/empêchent pas qu’il ne vous trouve adorable jusque dans vos rigueurs. Je vous réponds qu'il n’est pas aussi peu généreux , aussi peu sensible que vous le croyez. Allons, ma chère nièce, votre père et votre mère s’y attendent; il faut consentir h le voir encore une fois; il faut entendre ce qu’il doit vous dire.
— Comment pourrais-je y consentir, lorsque vous-méme, madame , à l'exemple do tous les autres, vous avez expliqué l’entrevue d’hier comme un encouragement pour ses prétentions? lorsque j’ai déclaré solennellement que si je consentais à le revoir, elle pouvait être expliquée dans ce sens, et lorsque je suis déterminée au contraire à ne le jamais souffrir.
— Vous auriez pu, miss, vous dispenser de faire tomber vos réflexions sur moi. Je ruis que, d’un côté comme de l'autre , je n'ai pas beaucoup de remerciemens à prétendre.
Elle est sortie en courant. Jo l’ai rappelée , je l’ai suivie jusqu'à l’escalier; elle a refusé de m’entendre. Le mouvement précipité qu’elle a fait pour sortir a douné occasion à celui de quelque vil espion qui nous écoutail. et dont j’ai entendu le bruit lorsqu’il s'est retiré.
A peine otais-je un peu remise de celte attaque que l’illustre Betty est entrée.
— Miss , on attend l’honneur de votre compagnie dans votre parloir.
— Eh! qui, Betty ?
— Que sais-je, miss? C’est peut-être votre sœur, peut-être votre frère. Je suis sdre qu’ils ne monteront point ici pour vous voir.
— M. Solmes est-il parti?
— Je le crois, iniss. Voudriez-vous qu’on le fil rappeler? m’a demandé l’insolente créature.
Je suis descendue ; et qui pouvais-je trouver dans mon parloir, si ce
n'esl mon frère et M. Solmes qui s’était caché derrière la porle pour n’être pas vu , tandis que mon frère m'a conduite par la main jusqu’à la première chaise. J’ai frémi comme à la vue d'un spectre.
— fl est question de vous asseoir, Clary.
— Et de quoi encore, mon frère?
— Lie quoi, ma sœur? 11 faut vous défaire, s’il vous plaît, de cet air méprisant et prendre la peine d’écouter ce que M. Solmes va vous dire.
— Appeléeencore pourleur servir de jouet, ai-je pensé en moi-même,
— Mademoiselle, s’est hâté de dire M. Solmes, comme s’il eût craint de de n’avoir pas le temps de parler, M. Lovelaco fait profession d'une haine ouverte pour le mariage, et son dessein est de vous petdre d’honneur, si jamais...
— Lâche délateur ! ai-je interrompu d’un ton fort vif , arrachant ma main de celle do mon frère qui la tirait insolemment pour la lui offrir : c’est vous-même qui êtes l’ennemi de mon honneur, si c’est déshonorer une âme libre que de vouloir la forcer !
— La violente créature 1 s’est écrié mon frère. Mais vous n’êtes point encore partie, miss, reprit-il en résistant aux efforts que je faisais pour me dégager.
— Que prétende* -vous donc, monsieur, parcelle affreuse violence?
— Vous retenir ici, miss; et, me voyant prête à lui échapper, il a passé
ses bras autour de moi. — Faites donc retirer M. Solmes. Pourquoi me traiter si cruellemout? Qu’il no soit pas témoin, pour votre propre honneur, de la barbarie d’un frère pour une sœur, qui n'a pas mérité cet indigne traitement. J’ai oontinué de me débattre avec tant d’ardeur, qu’étant forcé de me laisser libre, il m’a traitée de furie.
— Voyez, a-t-il dit à M. Solmes, quelle force l’opiniâtreté donne à une femme, je n’ai pu la retenir. J’avais déjà volé vers la porte, qui était demeurée entrouverte; et, remontant à ma chambre avec la mcMne légèreté, je m’y suis enfermée sous clé, tremblante en vérité et toute hors d’haleine.
L’n quart d'heure après, Betty est venue fapper brusquement, en me priant à hanto voix d’ouvrir, et d’un ton qui m’a causé autant d’effroi qu’elle paraissait en avoir elle-même. J’ai ouvert.
— Miséricorde! m’a-t-elle dit !... on n’a jamais vu de pareil tumulte; (marchant de cûté et d’autre, et s’éventant avec son mouchoir) : di s maîtres et des maîtresses en fureur ; d’autres obstinés ! un panvre amant qui se désespère 1 des oncles enragés ! Un... O Dieu! Dieu! quelle sera la fin de celle confusion? Et pourquoi s’il vous plaît tant de trouble? parce qu'une jeune demoiselle peut être heureuse et ne le veut pas; parce qu’une jeune demoiselle veut un mari et n’en veut pas. Quel désordre dans une maison oii l’on était accoutumé à vivre si tranquille !
Elle a fait durer quelque temps cette scène, sans cesser de parler à ello-niému; taudis que, prenant patience sur ma chaise, et bien persuadée que sa commission ne me serait pas agréable , j’ai attendu la liu de ce beau dialogue.
Elle s’est tournée vers moi :
— Je do;s faire ce qu’on m’ordonne, m’a-l-elle dit, et ce n’est pas- ma faute. Votre colère, miss, ne doit pas tomber sur moi. Mais il faut que j’emporte à ce moment vos plumes et votre encre.
CLARISl-t IIARLOVE.
— Par l'ordre do qui ?
— Do votre péri; et de votre mère.
— Qui m'assurera que cet ordre vient d'eux?
Kilo allait passer dans mon cabinet. Je l’ai prévenue. — Touchez b quelque chose ici , si vous l'osez!
Miss Doliy est entrée à l’instant :
— Hélas ! oui, chère miss, m'a dit celte tendre amie, les larmes aux yeux ; il faut remetiro vos plumes et votre encre à Betty ou à moi.
— Le faut-il , chère cousine? Je vais donc vous les donner; mais ce ce ne sera point à cette effrontée
J'ai remis mon érriloire entre ses mains.
— Je suis au désespoir, m'a dit la triste miss, de ne vous apporter que des ordres fâcheux : mais votre père ne veut plus vous souffrir dans Cîlle maison. Il a juré que demain, ou samedi au plus lard, vous serez menée chez mon oncle Antonin. On ne vous enlève vos plumes et votre encre que pour vous fiter le moyen d’en avertir personne.
Elle m'a quittée d'un air plus triste encore que son discours, chargée de mon ocritoire garnie, et d'un paquet du plumes qu'on avait observé daus la recherche d'hier, et qu'elle avait reçu ordre de me demander particulièrement. C’est un bonheur, que, n’ayant point eu besoin d'en prendre depuis, parce que j’en ai caché une douzaine d'autres en différons endroits , le paquet se soit trouvé entier : car je ne doute pas qu'ils n'eussent pris soin de les compter.
Betty est demeurée près de moi pour me raconter que ma mère est à présent aussi animée contre moi qu'aucun autre; que mon sort est décidé ; que la violence do ma conduite ne m'a laissé aucun défenseur ; que M. Solmes se mord les lèvres, murmure et parait, dit-elle, rouler plus d'idées dans sa tète qu'il ue lui échappe de paroles. Kilo prétend néanmoins que ce cruel persécuteur a pris plaisir è me voir, quoique sûre du tourment qu'il me cause; et qu'il demande à me voir encore. Ne faut-il pas, ma chère, que cet homme soit un vrai sauvage?
Elle dit que mon oncle Ilarlove a déclaré qu’il m'abandonnai) ; qu'il prend pitié de M. S vîmes; mais qu’il lui recommande néanmoins de ne pas se ressentir un jour de mon mépris ; que mon oncle Antonin est d’avis, au contraire, que je dois en porter la peine; que pour elle, qui appartient aussi à la famille, elle ne me cache pas qu'elle serait volontiers de la même opinion.
Comme il ne me reste point d’autre voie que la sicnno pour être informée do leurs discours et de leurs desseins, j’ai quelquefois une patience que je n’aurais pas dans d'autres temps pour ses effronteries. Dans le fond, il semble que mon frère et ma sa'ur l'admettent à tous leurs conseils.
Miss Hervey est remontée è ce moment, pour me demander une provision d'encre, qu'ils se sont souvenus d'avoir remarquée dans mon cabinet. Je n’ai pas hésité à la donner. Moins ils me soupçonneront de pouvoir écrire, plus j’espère qu'ils auront de penchant à m’accorder quelque délai.
Vous voyez, ma chère, quelle est i présent ma situation. Tout mon espoir 1 toute ma confiance est dans la faveur de votre mère. Si je perds cette ressource, j'ignore co que je puis devenir, et qui sait, de moment en moment, à quoi votre malheureuse amie doit s’attendre ?
CLARISSE RARLOVE.
LETTRE LXXVIÎ.
MISS CLARISSE IJARLOYE, A MISS HOWE
Mercredi, à quatre heure* aprè» midi.
Je reviens du dépôt, où j'ai porté la lettre que je venais de Unir avec celle de M. Lovelace, que je ne vous avais point envoyée. J’ai éto surprise d'y trouver encore ma lettre précédente. Ainsi, vous les recevrez toutes deux à U fois.
Il me reste néanmoins quelque inquiétude sur le retard éprouvé par celle que vous devriez avoir reçue. Mois je conçois que votre messager n’est pas toujours libre. Je ne laisserai pas de porter tout ce que j’écrirai aussitôt que chaque lettre sera flnie. La prudence ne me permet pas à présent de garder le moindre papier autour de moi. Je suis même obligée de m’enfermer pour écrire, dans la crainte d’étre surprise, depuis qu'on ne me croit plus d'encre et de plumes.
J’ai trouvé une nouvelle lettre de ce diligent et officieux personnage. Elle me confirme qu’il ne se passe rien dans cette maison dont il ne soit informé sur-le-champ; car elle doit avoir été écrite avant qu'il ait pu recevoir mon dernier billet et déposée apparemment lorsqu’on est venu le prendre; cependant il me félicite sur la fermeté que j'ai marquée dans cette occasion avoc M. Solmes et mon oncle.
Il m’assure néanmoins qu’ils sont plus déterminés que jamais à l'emporter sur moi. Il me fait des complimens de la part de tous ses proches. Leur plus ardente envie, dit-il, est de me voir dans leur famille; il me presse de quitter cette maison tandis que j'en ai le pouvoir. 11 me demande encore la permission d'onvoyer le carrosse à six chevaux do son oncle, pour attendre mes ordres à la barrière qui mène au taillis.
Il répète que les articles dépendront de ma volonté; milord M et
ses deux tantes se rendront garans de son honneur et de sa droiture. Mais si je ne souhaite pas de choisir pour asile la maison de l'une ou de l'autre de ses tantes, ni de le rendre le plus heureux des hommes aussitôt qu’il le désire, il me propose de me retirer dans ma propre terre, et
d'y accepter la garde et la protection de milord M jusqu’à l'arrivée
de M. Morden. lisait le moyen, dit-il de m’y établir avec autant do facilité que d'honneur. A la première invitation do ma part, elle sera remplie de toutes scs parentes. Madame Norton et miss Mowe ne se forent pas presser apparemment pour y venir passer quelque temps avec moi. (‘lus d’obslacio alors, ni de prétexte aux chicanes, et si c’est mon intention, il ne m'y rendra pas la moindre visite; il ne parlera point de mariage que la paix ne soit rétablie, qu’il n'ait employé tous les moyens que je lui. prescrirai pour se réconcilier avec mes amis, quo mon cousin ne soit arrivé, qu'on n'ait dressé des articles auxquels M. Morden ait donné son approbation et que je ne sois satisfaite des preuves que j'aurai reçues de sa réformatiun.
A l'égard de la répugnance qu'une personne de mon caractère peut sentir à quitter la maison paternelle, il observe (et je crois son observation trop vraie) que le traitement que j'essuie est dans la bouche de tout le monda. Cependant il m'assure que la roix publique est en ma faveur. Mes amis eux-mêmes, dit-il, s'attendent que je me ferai justice.
CLARISSE RARLftVE.
sans quoi quel motif auraient -41s pour ma tenir dans une espèce de prison? U prétend que, traitée comme je le suis, l’indépendance à laquelle j'ai droit est une raison qni suffit pour justifier le changement de ma demeure, si c'est le parti auquel je veux m'attacher, ou le dé-ir de prendre possession de ma terre, si je veux me borner à ce prétexte ; que si j’avais quelque tache à redouter, la conduite de mes parais l*anrait déjà jetée sur moi; que mon honneur ne saurait m’mtéreseer -plos que btimime et tous les siens, puisqu’il a l'espérance de tne voir à lui pour jamais ; et s’il est question, dit-il, de suppléer à la perte ma propre famille, il croit penser avec raison qu’il y en a peu d'aussi propre que la sienne à cette espèce de dédommagement, par quelque voie que je lui fasse l’honneur d’accepter sa protection et ses services.
Mais il proteste qu'à toute sorte de risques il empêchera que je ne fois menée cher mon oncle, parce qu’il est sûr de me perdre sans ressource si j’entre une fois dans cette redoutable maison. Il m'apprend que mon frère, ma satur et M. Solmes doivent s’v trouver pour me recevoir; que mon père et ma mère n’eu approcheront pas avant la célébration, mais qu'ensuite ils reparaîtront, dans l’espérance de me réconcilier avec mon odieux mari, en me représentant les lois sacrées d'un double devoir.
Hélas! ma chère, avec quelle violence suis-je poussée entre deux extrémités cruelles I Cependant ce dernier avis n’a que trop de vraisemblance. Chaque pas qui sc fait ici semble tendre à ce but : et ne me l’al-on pas presque ouvertement déclaré?
Il avoue « que, sur des intelligences dont il connaît la certitude , il a déjà pris toutes ses mesures, mais que par considération pour moi (car je dois supposer, dit-il que ses ressentimens n’ont pas d’antre frein) il désire si vivement d’éviter les voies extrêmes, qu’il a souffert qu'une personne peu suspecte, et qui feindra do no le pas connai're, découvre à mes parens quelles sont ses résolutions, s’ils persiflent dans le dessein de me conduire malgré moi chez mon oncle. Son esperance, dit-il, est que b crainte de quelque événement tragique pourra leur faire changer de mesures; quoiqu’on supposant qu’elle no produise pas cet elfel, il s’expose par un avis de eeUe conséquence au risque du voir redoubler leur garde. »
N’êlcs-vous pas surprise, ma chère, de la hardiesse et de la résolution de cet homme-là?
« 11 me demande quelques lignes de réponse avant la nuit, ou demain au matin. 8’tl ne reçoit pas cette faveur, il en conclura que je suis gardée plus étroitement, et qü’il n'a pas un moment à perdre pour agir dans cette supposition.»
Vous verrez par cet extrait comme par sa lettre précédente , qui est à peu près dans le même langage, combien il lire d’avantage do ma situation dans ses offres, dans ses déclarations et même dans ses menaces. Aussi me garderais-je bien de les souffrir sans une si forte raison.
Il faut, après tout, que je mo détermine promptement à quelque chose, si je ne veux pas me trouver bientôt dans l’impossibilité de me secourir moi-même. Mais je veux vous envoyer sa lettre sous l'enveloppe même de celle-ci, afin que vous jugiez mieux de ses propositions et de ses intelligences. Je me serais épargné la peine d'en faire un extrait, si cette pensée m'était venue plus tôt , et si j’avais fait réflexion aussi qu’il ne
CLARISSE BARLOVE.
doit plus me rester d'écrit entre les mains. Je ne puis oublier ce qu’elle contient, quoique je sois fort embarrassée pour y répondre; me jeter sous la protection de sa famille est une démarche dont je ne soutiens pas l'idée... Mais je n’examinerai pas sérieusement ses propositions , sans avoir reçu de vous un autre éclaircissement , dont le délai coûte beaucoup à mon impatience. Il est certain que de la bonté de votre mère dépendent les seules espérances auxquelles je puisse m'attacher par choix. Je t.e vois aucune protection qui puisse me faire plus d'honneur que la sienne, d’autant pins que ma fuite alors ne serait point une brèche irréparable, et que je pourrais retourner chez mon père , h des conditions qui me délivreraient de Solmes, sans m’affranchir de l'autorité paternelle. Je ne pense point à l’indépendance, ce qui diminue beaucoup la difficulté pour votre mère ; et quand je serais forcée d’user de mon droit, je ne voudrais jamais l’étendre plus loin que mon frère , qui jouit du sien dans la terre qu'on lui a léguée, sans y trouver d’opposition. [>!eu me préserve de nie croire jamais dégagée du joug de la nature, quelque droit que je puisse tirer du testament de mon grand-père ! En me laissant sa terre comme une récompense de ma soumission et do mon respect, U n’a pas eu dessein de m’élevcr au dessus de mon devoir ; et cette réflexion, qu’on m’a représentée avec justice, me fera toujours craindre de ne pas répondre à scs intentions. Hélas ! si mes amis connaissaient le fond de mon cœur I s'ils en avaient du moins l'opinion qu'ils ont toujours eue! car, jo le répète encore : s’il no nie trompe pas moi-môtu6 , il n'est pas changé , quoique celui de mes amis le soit beaucoup.
Que votre mère vous permette seulement de m’envoyer son carrosse ou une chaise, au même lieu où M. Lovelacc propose do faire venir celui de son oncle; dans mes terreurs continuelles, je ne balancerais pas un momenl à me déterminer. Vous me placeriez , comme je vous l’ai déjà dit , où vous le jugeriez à propos : dans une cabane , dans un grenier, déguisée en servante, ou sous le nom , si vous voulez . do la sœur d'un de vos gens. Ainsi j’éviterais d’un côté M. Solmes, et de l’autre, lo chagrin de chercher un refuge dans une famille qui est en guerre avec la mienne ; je serais contente de mon sort. Si votre mère me refuse, quel asile, quelle espérance me reste-t-il au monde? Ttès chère miss Howe, secourez de vos conseils une malheureuse amie.
J’avais quitté la plume; l’excès d« mon inquiétude tue faisait craindre de m’abandonner à mes propres réflexions. J'étais descendue au jardin, pour essayer de rendre un peu do calme à mon esprit, en changeant la scèDe. A peine avais-je fait un four dans l’allée des noisetiers, que Betty est Tenue à moi :
— Prenez garde, miss, voici voire père, voici votre oncle Antonin, votre frère et votre sœur qui se promènent à vingt pas de vous ; et votre père m'ordonne de voir où vous ôtes, dans la crainte qu’il a de vous rencontrer.
Je me suis jelée dans une allée de traverse; et, voyant paraître ma soeur, jè n’ai eu que le temps de nie retirer derrière une charmille, pour attendre qu’ils fussent passés. Il me semble que ma mère n’est pas en bonne santé ; ma mère garde la chambre. S'il arrivait qu’elle se touvât plus mal, ce aérait un surcroît de malheur pour moi, dans l’idée que tous ces troubles auraient fait Irop d’impression sur son cœur.
CLARISSE HARLOVK.
Vous ne sauriez vous imaginer, nia chère, quelles ont été mes agitations derrière cetto charmille, en voyant passer mon père si près de moi. J’ai pris plaisir à le regarder au travers des branches ; mais j'ai tremblé comme une feuille, lorsque je lui ai entendu prononcer ces terribles paroles : « Mon fils, et vous, Bella, et vous, mon frère, je vous abandonne entièrement la conclusion de cette affaire.» Je ne puis douter qu’il ne fût question de moi. Cependant, pourquoi me suis-je sentie si touchée, puisque ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis abandonnée à leur cruauté?
Pendant que mon père était au jardin, j'ai fait présenter mes respects à ma mère , ot demander l’état de sa santé par Chorrey , que le hasard m’a fait rencontrer sur l’escalier; car. à l'exception de ma geôlière, aucun des domestiques n'ose se trouver sur mon passage. J’ai reçu une réponse si mortifiante, que, sans regretter mon inquiétude pour une santé si chère, je me suis repentie du moins dé mon messago : a Qu'elle se dispense de celle curiosité, pour des désordres dont elle est la causo. Je ne veux recevoir d'elle aucun compliment. »
Ce langage est bien dur, ma chère ! vous conviendrez qu'il est bien dur.
Cependant j’ai le plaisir d'apprendre qno ma mère est déjà mieux. C'était un accès de colique, à laquelle vous savez qu’elle est sujette, et dont on la croit délivrée. Plaise au ciel qu’elle le soit ! car on rejette sur moi tout ce qui arrive de mal dans celle maison.
Une si bonne nouvello méritait de ne pas être accompagnée d'une circonstance fort désagréable : Betty m’a déclaré qu’elle avait ordre de me faire savoir que mes promenades au jardin et mes visites à ma volière deviennent suspectes, cl que si je demeure ici jusqu'à samedi ou lundi, elles me seront interdites. Peut-être n'a-t-on dessein qno de me faire trouver moins de répugnance à me rendre chez mon oncle. On a dit aussi à Betty que si je me plaignais de ces ordres, et de n’avoir plus la liberté d'écrire, elle pouvait me répondre : « que la lecture m’était plus convenable que l’écriture; que l'une pouvait m’instruire de mon devoir, au heu que l'autre n'avait servi qu’à m’endurcir dans l'obstination; que mes ouvrages de main me seraient plus utiles que ces promenades si fréquentes, qu’on me voyait faire par toutes sortes de temps. »
Ainsi, ma chère, si je ne me litlte pas de prendre une résolution, je me trouverai dans l'impuissance absolue d’éviter le malheur qui me menace, et je perdrai la consolation de vous communiquer mes peines.
Mercredi au snir.
Tout est en désordre dans la maison ; Betty fait l'office d'espion dedans et dehors. On dresse quelque machine, sans que je puisse m'imaginer ce qui so passe. Je suis déjà presque aussi mal de corps que d'esprit. Réellement, je me sens le coeur fort abattu.
Je veux descendre quoiqu’il soit presque nuit, sous prétexte de me remettre en prenant un peu l'air. Il est impossible à présent que vous n'ayez pas reçu mes deux dernières lettres. Je porterai celle-ci au dépôt, si je le puis, avec celle do M. Lovelace, que je vais mettre sous la même enveloppe, de peur qu'on ne recommence les recherches.
Mon Dieu, que vais-je devenir? Tout le monde est dans un mouvement étrange! J’entends fermer brusquement les portes. On ne fait que passer
CLARISSE I1ARL0VE.
d'un appariement à l'autre. Bellv, avec son air effrayé, est montée deux fois dans l’espace d’uno demi-heure. Elle m’a regardée en silence, comme si j’étais menacée de quelque violence extraordinaire. Chorrcy l’a rappelée la seconde fois avec précipilalion. Ses regards et ses gestes étaient encore plus expressifs en me quittant. Peut-être n’cst-il question de rien qui mérite rues craintes... J’entends revenir Betty avec scs exclamations et ses soupirs affectés.
L’insolente fille n’a pas cessé de me tenir un ldngage obscur. Elle refuse de s'expliquer, u Supposons, m’a-t-elle dit, que cette jolie aventure finisse par le meurtre, je me repentirais toute ma vie de mon opposition, autant qu’elle en peut juger. Des parens ne souffrent point qu’on leur enlève leurs enfans avec cette impudence, et ils ne convient pas qu’ils le souffrent. Le coup pourra retomber sur moi, lorsque je m'y attendrai le moins. »
Voilà ce que j'ai tiré de plus clair d'une misérable qui sc fait une joto de varier mon supplice. Peut-être sont-ils dans les premières alarmes de l’information que M. Lovelace leur a fait donner secrètement par son vil espion, sans doute, du dessein où il est d'empêcher que je ne sois menée chez mon oncle. Si cette conjecture est juste, quel doit être en effet leur ressentiment! Mais, moi! comment je suis poussée, ballottée au gré de l'emportement, de la témérité, de l’injustice, et de tontes les passions d’autrui, lorsque mon aversion est égaie pour les procédés de l'un et de l’autre parti! Une correspondance clandestine, dans laquelle je me suis trouvée engagée malgré moi, est devenue la source de cent mesures indiscrètes sur lesquelles je n’ai pas été consultée : et malheureusement je ne suis pas libre aujourd’hui de choisir, quoique ma ruine (car dois-je nommer autrement la perte dénia réputation *) puisse être la conséquence terrible d’une fausse démarche. Ah! chère iniss Hutve, quel sort est le mien!
Si je ne trouve pas le moyen de porter cette lettre nu dépêl, comme je vais le tenter, tout tard qu’il est, j'y ajouterai les nouveaux événemens, suivant l’occasion.
Les deux lignes suivantes furent écrites au dessous de l’adresse , dans la volière, avec un crayon.
Mes deux lettres encore ici ! Quelle est ma surprise ! Je me (latte que vous êtes en bonne santé. Je me flalto que tout est bien entre votre mère et vous.
LETTRE LXXVUI.
«ISS HOWE, A S1SS CLARISSE HARLOVE.
Jeudi matin, R avril.
J’ai reçu vos trois lettres. Je brillais d’apprendre le succès de l’entrevue, et jamais doute plus intéressant n'a causé de plus vive impatience.
Dans la malheureuse situation de ma chère amie, c’est un devoir pour moi d’éclaircir tout ce qui a , de ma part , 1« moindre air de négligence ou de relâchement. J'avais envoyé Robert, hier de grand malin , dans l’espérance qu’il trouverait quelque chose au dépdt. Il s'arrêta inutilement autour du lieu jusqu’à dix heures. Ensuite, étant chargé d’une
CLARISSE HABLOVg.
lettre de ma mère pour M. liant , auquel il devait la remettre eu main propre avec ordre d’apporter sur-le-champ la réponse, il ne put se dispenser d'exécuter sa commission. M. llunt ne rentre jamais chez lui qu’à trois heures , et la distance est considérable du château d'Harlove à sa maison. Robert, avec toute sa diligence, revint si tard qu'il était impossible de le renvoyer. Je lui donnai ordre seulement de partir ce matin à la pointe du jour, et s’il trouvait quelquo lettre de me le l’apporter en toute hâte.
L’impatienco m’a fait passer une fort mauvaise nuit. Je suis demeurée au lit plus long-temps qu'à l’ordinaire , et je ne faisais qu’en sortir lorsque Robert m'a remis vos lettres. On commençait à m’habiller. J’ai tout interrompu ; et quoique assez longues, je les ai lues d'un bout à l’autre, en m’arrêtant souvent néanmoins pour m’emporter à haute voix contre les enragés à qui vous êtes livrée.
Que mon coeur les méprise!... Quelle bassesse dans le dessein d’encourager Solmes par une entrevue pour laquelle ils avaient extorqué votre consentement ! Je suis fâchée , extrêmement fâchée contre votre tante llervey. Renoncer avec cette mollesse à son propre jugement ! Ne pas rougir même de se rendre l’instrument de la malignité des autres! Mais voilà le monde. Je les reconnais si bien ! Je ne reconnais pas moins ma mère. Après sa fille, il n’y a personne qui ait plus de part que vous à son estime ; cependant tout se réduit à dire : o Nancy, n’avons-nous pas assez de nos propres affaires? Pourquoi nous mêler de celles d'autrui? »
D’autrui ! quo ce mot est odieux pour moi , lorsqu'il est question de l'amitié et d'accorder une protection qui peut être si importante pour une amie, sans qu'il y ail rien d’essentiel à rédouter pour soi-même!
Je suis charmée, néanmoins, do votre courage. Je n'en attendais pas tant de vous ; ni eux, j’en suis sûre ; et peut-être n'en aurior.-vous pas tant trouvé dans vous-même si l'avis de Lovelacc, sur le quartior destiné à la nourries, n’avait un peu servi à l’exciter. Je ne m'étonne point que le misérable n'en ait quo plus d'amour pour vous. Quel honneur d'être le mari d'une telle femme! Le mariage, après tout, le reudra votre égal. Ce Solmes , comme vous dites, doit être un vrai sauvage. Cependant sa persévérance le rend moins blâmable que ceux de votre famille peur lesquels vous aveu le ptos de respect.
Il est heureux pour moi, comme je tfai répété souvent, de n’être point exposée à des épreuves de cette nature. H y aurait long-temps, peut-être, que j'aurais suivi le conseil de votre cousine I Mais c'est une corde que je n'ose toucher. J'aimerai toujours cette excellente fille pour la tendresse qu'elle vous a marquée.
Je ne sais que vous dire de bowlaoe, ni que penser de ses promesses et de ses propositions. Il est certain que toute sa famille a pour vous les sentimens d’une haute estime; les dames jouissent d'une réputation saus tache. Milord M..., autant qu'on peut le dire des hommes et des pain, est un homme d’honneur. A tout autre que vous, je ne ferais pas difficulté do donner des conseils. Mais on a do vous une opinion si relevée ! Votre mérito est d'un éclat si singulier ! Quitter la maison de voire père «t vous jeter sous la protection d'une famille, honorable à la vérité, mais dans laquelle il se trouve un homme dont on peut penser que les qualités extraordinaires, les vues et les déclarations, ont engagé votre plus forte estime ! Il me semble que je vous conseillerais plus volontiers de
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vous rendre secrètement à Londres, et do ne laisser savoir où vous êtes ni à lui, ni à d’outres qu'à moi, jusqu'au retour de M. Morden.
A l’égard d’une nouvelle prison chez votre oncle, il n’y faut pas penser, si vous pouvez vous en garantir. 11 ne faut pas mollir non plus en faveur de Solmes ; c’est co qu’il y a de plus certain, non seulement parce qu’il en est indigne, mais encore parce que vous avez déclare si ouvertement votre aversion pour lui, qu’elle fait aujourd'hui l’entretien de tout le monde , comme le goût qu'oti vous suppose pour l’autre. Ainsi votre réputation et la crainte des malheurs qui peuvent arriver vous obligent de choisir entre Lovelace et le célibat.
Si vous vous déterminez pour Londres, hâtez- vous de me le faire savoir. J'espère que nous aurons le temps de prendre de justes mesures [jour votre départ, et pour vous procurer un logement qui vous convienne. Il vous sera aisé, pour gagner du temps, de pallier un peu, et d'entrer dans quelque espèce de composition, si vous ne trouvez pas d'autre voie. Poussée comme vous l'éles, il serait bien étrange que vous ne fussiez pas obligée de rabattre un peu de vos admirables délicatesses.
Vous n’aurez que trop reconnu par tout ce que je viens d'écrire, que j'ai mal réussi auprès de ma mère. J'en suis confuse, j’en suis extrêmement mortifiée, cl je vous avoue que rien n’est si contraire à mon attente. Nous avons eu là-dessus des discussions fort vives. Mais outre le misérable argument : de ne pua t’embarraster de» affaire s d'autrui, elle prétend que votre devoir est d’obéir. « Telle a toujours été son opinion, dit-elle, sur 1e devoir des Hiles : elle s'est gouvernée elle-même par cette règle; mon pète fut d'abord le choix de sa famille plus que le sien. » Voilà ce qu'elle fait valoir sans cesse en faveur de son llickman, comme dans le cas de Solmes. Je ne dois pas douter, puisque ma mère me le dit, que sa conduite n’ait été gouvernée par ce principe. Mais j’ai une raison de plus pour le croire, et vous la saurez, quoiqu'il ne me convienne pas trop de vous l'apprendre : c’est que ce mariage, auquel je dois neanmoins l'existence, n'a pas été aussi heureux qu'on peut l’espércr, lorsqu'on, se mariant on se préfère de part et d’autre à tout le reste du monde. , ™ .
Je comtois quelqu'un qui> ne se trouvera pas mieux, je vous assure, de cette double politique de ma mère! Puisqu'elle se croit obligée de lui rapporter si soigneusement toutes ses vues, il est juste qu’il souffre de la mortification que j'ai reçue dans un point que j’avais si fort h cceur.
Kxamhtez, ma chère, en quoi votre fidèle amie pool vous servir. 81 vous y consentez, je proteste que je sois prête à partir secrètement avec vous. Nous anrons le plaisir de vivre et do mourir ensemble. Petisez-y. Tirez parti de celle ouverture, et donnez-moi vos ordres.
On m’interrompt... Eh! que m’importe de déjeûner, au milieu des chères idées don» je suis remplie!
J’ai toujours entendu dire que, pour vivre caché, Londres est le plils sûr endroit de l’ünivers. Au reste, il n’est rien sorti de ma plume que je ne sois résolue d’exécuter au premier avis. Les femmes aiment à s’engager quelquefois dans 1a chevalerie errante, comme elles se font honneur d'y exciter lès hommes : mais ici, ce que je propose n'a rien à quoi l’on puisse donner celte couleur. C’est me mettre en état de faire mon devoir, qui est de servir et de consoler une chère et digne amie, dans
CLARISSE IIARLOVE.
des infortunes qu’elle n’a pas méritées. C'est m’anoblir, si vous me faites celte grâce, en devenant votre compagne dans l’affliction.
J'engagerais ma vie que nous ne serons pas un mois h Londres sans voir tous les obstacles surmontés; avec l’avantage de n’avoir aucune obligation à toute celte race d’hommes.
Je répéterai ce que je crois vous avoir dit plus d’une fois : les auteurs de vos persécutions n’auraient jamais eu la hardiesse de former contre vous leurs systèmes intéressés, s’ils ne s’étaient fiés h l’opinion qu’ils ont de votre douceur. A présent qu’ils ont été trop loin, et qu’ils ont engagé la vieille autorité (vous nie gronderez tant qu’il vous plaira), l’un et les autres sont dans un embarras égal, pour reculer honnêtement. Lorsquo vous serez hors de leurs atteintes, et qu’ils apprendront que je suis avec vous, vous verrez avec quelle confusion ils retireront leurs odieuses cornes.
Cependant je regrette que vous n’ayez pas écrit à M. Mordcn , aussitôt qu’ils ont commencé à vous maltraiter.
Avec quelle impatience jo vais attendre s’ils entreprendront de vous conduire chez votre oncle ! Je me souviens que l’intendant congédié de milord M... donnait à Lovelaco six ou sept compagnons, aussi dépravés que lui-même, dont le canton se réjouissait toujours d’être délivré. On m’assure qu’il a cello honnête bande actuellement autour de lui. Comptez qu’il ne vous laissera pas mener paisiblement chez votre oncle. A qui vous imaginez-vous que vous appartiendrez, s’il a le bonheur de vous enlever à vos tyrans? Je tremble pour vous, de la seule supposition d’un combat dont je prévois les suites. Il faut songer qu’il croit se devoir une vengeance : et c’est ce qui redouble mon chagrin de n’avoir pu obtenir de ma mère la protection que je lui ai demandée si instamment pour vous.
Je fais réflexion qu’elle ne déjeûnera pas sans moi. Une querelle a quelquefois ses utilités. Cependant trop et trop peu d'affection sont deux excès qui me déplaisent.
Nous venons d'avoir un nouveau démêlé. En vérité, ma chère, elle est d’une... d’une.. . de quoi dirai -je honnêtement? d'une difficulté extrême àpertuader. Vous devez être bien contente d’un terme si doux.
Comment se nommait cet ancien Grec de qui l’on disait qu’il gouvernait Athènes, qu’il était gouverné par sa femme, et que la femme l’était par son fils? ce n’a pas été la faute de maman (vous savez que c’est à vous que ] 'écris) si elle ne gouvernait pas mon père, four moi, jo no suis qu’une tllie : cependant , lorsquo je me suis mis dans la tête de l’emporter sur quelque point, je n'aurais pas cru mon pouvoir aussi borné que je viens de l'eprouver.
Adieu, ma très chère amie ! Nous verrons arriver des temps plus heureux. Us ne sont pas éloignés. Des cordes si tendues ne peuveut se soutenir long-temps au mémo point. Il faut qu'elles rompent ou qu'elles so relâchent ; dans l’une ou dans l'autre supposition, la certitude est préférable il l’état opposé.
Je n'ajoute qu'i.n mot.
Ha conscience me dit que vous devez choisir entre ces deux alternatives: ou de consentir de nous rendre tous deux secrètement à Londres , et dans ce cas, je me charge de la voilure eide vous prendre au même lieu que M. Lovelace vous propose pour le carrosse de son oncle; ou de
CLARISSE IIARLOVK.
vous metlre sous in protection de milord M... et des dames de la famille.
Vous avez, à la vérité, un troi-icine parti, en vous supposant absolument déterminée contre M. Solmes : c’est de joindre Lovelace et de vous marier sur-le-champ.
Quel que soit votre choix , vous aurez cette excuse aux yeux du public et à vos propres yeux , que depuis le premier moment des troubles de votre famille, vous vous serez conduite avec uniformité sur le même principe, qui est de choisir le moindre mal , dans l’espérance d'en éviter un plus grand.
Adieu I Que le ciel inspire à ma chère Clarisse ce qui est le plus digne d'elle ! c'est la prière la plus fervente de sa lidèlc
Anse lion s.