‹ Clarisse HarloveChapitre 78 sur 127 · JOSEPH LEMAN, A M. ROBERT LOVELACE · texte numérisé non relu

JOSEPH LEMAN, A M. ROBERT LOVELACE

Dimanche, 9 avril.

Monsieur,

Je suis fort obligé à votre bonté. Mais voire dernier commandement me paraît bien fort. Dieu me pardonne et vous aussi, monsieur, vous m’avez engagé dans une grande affaire; et si la mèche était découverte... Mais Dieu aura pitié de mon corps et de mon Ame, et vous me promettez de me prendre sous voire protection, et d’augmenter mes gages, ou do m’établir dans une bonne hôtellerie , ce qui fait toute mon ambition. Vous aurez de la bonté aussi pour notre jeune demoiselle, que je recommande à Dieu. Tout le monde n'en doit-il pas avoir pour le beau teique?

J'exécuterai vos ordres le plus fidèlement qu'il me sera possible, puisque vous dites que vous la perdriez, si je ne le faisais pas, et qu’un homme aussi avare que M. Solmes serait capable de la gagner. Mais j’espère que notre jeune demoiselle ne nous donnera pas tant de peine. Si elle a promis, je suis persuadé qu’elle tiendra parole.

Je serais bien fâché de ne pas vous rendre service, quand je vois que vous avez la bonté de ne vouloir faire du mal à personne. J’avais cru, avant que de vous connaître, que vous étiez fort méchant, ne vous déplaise. Mais je trouve qu’il en est tout autrement. Vous êtes franc comme or lin ; et même, autant que je le vois, vous ne souhaitez que du bien a tout le monde, comme je le sais aussi; car, quoique je ne sois qu'un pauvre domestique, j’ai la crainte de Dieu et des hommes, et je profite des bons discours et des bons exemples de notre jeune demoiselle, qui ne va nulle part sans sauver une âme ou deux, plus ou moins. Ainsi, ma recommandant h votre amitié, et vous priant de ne pas oublier l’hôtellerie, quand vous en trouverez une bonne, je vous servirai bien dans celle espérance. Vous en trouverez de reste, si vous cherchez bien ; car aujourd'hui, comme le monde va, les places 11e sont pa9 des héritages : et j'espère que vous ne me regarderez pas comme un malhonnête homme,

(I) L’auteur, s'attachant à garderies caractères, pousse ici la fidélité jusqu’à donner cette lettre avec les fautes de langage et d'orthographe qui sont ordinaires dans la condition de Léman. Mais le goût de notre nation n’admettant point de si grossières peintures , il suffira de conserver un style et des traits de simplicité qui puissent faire reconnaître un valet.

parce qu'il peut paraître que je vous sers contre mon devoir : avec une bonne conscience, on ne craint pas les mauvaises langues. Cependant je souhaiterais, si vous avez celte bonté, que vous ne m’appellassiez pas si souvent honnête Joseph, honnête Joseph. Quoique je me croie fort honnête, comme vous le dites, je craindrais de ne pas paraître tel aux yeux des méchantes gens qui ne connaissent pas mes intentions ; et vous avez aussi l’humeur si facétieuse, qu’on ne sait pas si vous dites ces choses-là sérieusement. Je suis un pauvre homme qui n’ai jamais écrit à des seigneurs , ainsi vous ne serez pas surpris , ne vous déplaise , si je n'ai pas tant d’éloquence que vous.

Pour mademoiselle Betty, j’ai cru d’abord qu'elle avait des vues au dessus de moi. Cependant je vois qu’elle s'apprivoise peu à peu. J’aurais beaucoup plus d’amitié pour elle, si elle était meilleure pour notre jeune demoiselle. Mais je crains qu'elle n'ait trop d'esprit pour un pauvre homme tel que moi. Au bout du compte, quoiqu'il ne soit pas trop honnête de battre une femme, je ne souffrirai jamais qu'elle me mette le pied sur la gorge. Cette recette, que vous avez la bonté de me promettre, me donnera du courage, et je crois qu'elle serait fort agréable pour tout le monde, pourvu que cela se passe honnêtement, comme vous l'assurez, à peu près dans l’espace d’une année. Cependant, si mademoiselle Betty se tourne bien, je pourrais souhaiter que cela dure un peu plus long-temps ; surtout lorsque nous aurons à gouverner une hôtellerie , où je crois qu’une bonne langue et une tête malicieuse ne gâtent rien dans une femme.

Mais je crains de paraître impertinent avec un seigneur de votre qualité. C’est vous-même aussi qui me mettez en train par votre exemple , car vous avez toujours le met pour rire ; et puisque vous m’avez ordonné de vous écrire familièrement sur tout ce qui me vient à l'esprit ; sur quoi vous demandant pardon, je vous promets encore une fois toute diligence et toute exactitude, et je demeure votre obéissant serviteur, prêt à tous vos commandemens.

Joseph Léman,

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