‹ Clarisse HarloveChapitre 77 sur 127 · H. LOVELACE, A JOSEPH LEMAN · texte numérisé non relu

H. LOVELACE, A JOSEPH LEMAN

Samedi , 8 avril.

Enfin, mon cher Joseph, votre jeune et chère demoiselle consent à te délivrer elle-même de la cruelle persécution qu'elle souffre depuis si long-temps. Elle se rendra au jardin, lundi, vers quatre heures après midi, comme je vous ai dit qu’elle s'y est engagée. Elle m’a confirmé cette promesse. Grâces au ciel, elle me l'a confirmée!

J’aurai un carrosse è six chevaux dans le chemin détourné, qui est le plus voisin du mur, et je serai accompagné do plusieurs de mes amis et de mes gens, bien armés, qui se tiendront un peu à l’écart, pour la secourir au premier signe, si l'occasion le demande. Mais ils ont ordre d’éviter toutes sortes d'accidens fâcheux. Vous savez que c’est toujours notre premier soin.

Ma seule crainte est qu’au dernier moment la délicalesse de ses principes ne soit capable de la faire balancer, et qu'il ne lui prenne envie de retourner au château, quoique son honneur soit le mien, comme vous savez, et que l’un réponde de l’autre. Si malheureusement elle refusait de partir, je la perdrais pour toujours, et tous vos services passés deviendraient inutiles. Elle serait alors la proie de ce maudit Solmes, à qui la sordide avarice ne permettra jamais de faire du bien à aucun domestique de la famille.

Je ne doute pas de votre fidélité, honnête Joseph, ni du zèle avec lequel vous servez un homme d’honneur qu’on outrage, et une jeune demoiselle opprimée. Ma confiance vous a fait voir que je n’ai pas le moindre doute, surtout dans celte importante occasion, où votre assistance peut couronner l'œuvte;carsi mademoiselle balance, nous aurons besoin de quelque petite ruse innocente.

Ainsi, faites bien attention aux articles suivans. Tâchez de les apprendre par cœur. Ce sera probablement la dernière peine que vous prendrez pour moi, jusqu’à notre mariage. Alors vous devez être sûr que nous aurons soin de vous. Vous n’avez pas oublié ce que je vous ai promis. Personne au monde ne m’a jamais reproché do manquer à ma parole.

Voici les articles, honnête Joseph :

Trouvez le moyen de vous rendre au jardin sous quelque déguisement, s’il est possible, et sans être aperçu de mademoiselle. Si le verrou de la porte de derrière est tiré, vous connaîtrez par lè que je suis avec elle, quand vous ne l’auriez pas vue sortir. La porte ne laissera pas d’être ferméo; mais j’aurai soin de mettre ma clé è terre, en dehors, afin que, s’il est besoin, vous puissiez ouvrir avec la vôtre.

Si vous entendez nos voii, pendant notre entretien, tenez-vous près de U porte, jusqu'à ce que vous m'entendiez crier deux fois : Hem ! hem!

CLARISSE H UU.QVK.

Mais prêtez bien l'oreille à ce cri, parce qu’il ne doit pas, cire trop fort, de peur qu’il ne soit reconnu pour un signal. Peut-être qu’en m’efforçant de persuader ma chère compagne, j’aurai l’occasion de frapper du coude ou du talon contre les ais, pour vous confirmer l’avis. Alors vous, ferez beaucoup de fracas, comme si vous vouliez ouvrir; vous agiterez fortement le verrou ; vous donnerez du genou contre la porte, pour faire croire que vous voulez l’enfoncer; ensuite, donnant un autre coup, mais avec plus de bruit que de force, dans la crainte de faire sauter la serrure, vous vous tnelhrezà crier, comme-si vous voyiez paraître quelqu’un de la famiUe: — Autoil vite à moi! les voici ; vile! vite ! et mêlez- y les noms d’épées, de pistolets, de fusil, du ion le plus terrible que vous pourrez. Je l’engagerai sans doute alors, quand elle serait encore incertaine, à fuir promptement avec moi. S’il m’est impossible de la déterminer, ma résolution est d’entrer dans le jardin avec elle, et d’aller jusqu'au château, quelles qu’en puissent être les suites, biais, dans lafrayeur que vous lui causerez, je ne doute pas qu’elle ne prenne le parti de fuir.

Lorsque vous nous croirez assez éloignés, et que, pour vous le faire connaître, j’élèverai la voix en pressant sa fuite, alors ouvrez In porte avec voire clé. Mais il faut l’ouvrir avec beaucoup de précautions, de peur que nous ne fussions pas encore assez loin. Je ne voudrais pas qu’elle s’aperçût do la part que vous aurez à cette petite entreprise, par la considération extrême que j’ai pour vous.

Aussitôt que vous aurez ouvert la porte, Otez- en votre clé, et remetlezla dans votre poche. Vous prendrez alors la mienne, que vous mettrez dans la serrure, du côté du jardin, afin qn’tl paraisse que c’est elle-même qui aura ouvert avec une clé qu’on supposera que je lui ai procurée, et que nous ne nous sommes pas embarrassés de fermer la porte. On conclura qu’elle sera partie volontairement tel dans cotte pensée, qui fera perdra toute espéranr.i*, on ne se bâtera point de nous poursuivre. Autrement vous savez qu’il pourrait arriver de fort grands malheurs.

Mais faites bien attention que vous ne devez ouvrir la port" avec votre c’é quo dans la supposition que nous no «oyons interrompus par l’arrivée de personne. Si quoiqu’un paraissait, il uo faudrait pas ouvrir du tout. Qu’ils ouvrent eux-mêmes si cette envie leur prend, soit en brisant la porte, soit avec ma clé qu’ils trouvèrent à terre s’ils veulent prendre la peine de passer pardessus le mur.

S’ils ne viennent pas nous interrompre, et si vous sortez par le moyen de votre clé, stiivez-nous h une juste distance, en levant les mains, avec d’autres gestes de colère et d’impatience; tantôt avançant, tantôt retournant sur vos pas, de peur que vous n’approchiez trop de nous, mais comme si vous aperceviez quelqu'un qui accourt après vous; criez : An secours ! vite! n’épargnez pas les cris. Nous ne serons pas long-temps à nous rendre au carrosse.

Dites à la famille que vous m’avez vu entrer avec elle dans une voilure à six chevaux, escortée d'une douzaine de cavaliers bien armés, quelques uns le mousqueton à la main, autant que vous en avez pu juger, et que nous avons pris un chemin tout opposé à celui que vous nous verrez prendre.

Vous voyez, honnête Joseph, avec qnel soin je veux éviter les fâcheux accidens.

CLARISSE KARLOVE.

Observez Je garder une distance qui ne lui permette pas de distinguer votre visage. Faites de grandes enjambées, pour déguiser votre marche, et tenez la tête droite; je réponds, honnête Joseph, qu’elle ne vous reconnaîtra pas. 11 n'y a pas moins de variété dans la marche et la contenance des hommes, qui- dans leurs physionomies. Arrachez un grand pieu dans la palissade voisine, et feignez qu’il résiste à vos efforts, quand il viendrait facilement. Celte vue, si elle tourne la tête, lui paraîtra terrible, et lui fera juger pourquoi vous ne noua suivez pas plus vite. Ensuite, retournant au château avec celle arme sur l’épaule, faites valoir à in famille ce que vous auriez fait, si vous aviez pu noos joindre, pour empêcher que votre jeune demoè-ellc ne fût enlevée par un... Vous pouvez nie donner tous les noms qui vous viendront à la bouche, et me maudire hardiment. Cet air de colère vous fera passer pour un hommo courageux, qui se serait exposé de bonne foi. Vous voyez, honnête Joseph, que j’ai toujours votre réputation à coeur. Un ne court jamais risque à me servir.

Mais si notre entretien durait plus long-temps que je ne le désire, et si quelque personne de la maison cherchait mademoiselle avant que j’aie, crié deux fois : Hem ! hem! alors, pour vous meure à couvert, ce qui est, je vous assure, un fort grand point pour moi, faites le même bruit que je vous ai déjà recommandé, mais n'ouvrez pas, comme je vous l’ai recommandé aussi, avec votre cié. Au contraire, marquez beaucoup de regret d'être sans clé, et de peur que quelqu’un n’en ait une, ayez une petite provision de gravier, de la grosseur d’un pois, dont vous jetterez adruilement deux ou trois grains dans la serrure, ce qui empêchera que leur clé puisse tourner. Prudent comme vous êtes, mon cher Joseph, vous savez que. dans les occasions importantes, il faut avoir pourvu à tontes sortes d’aecidens. Alors, si vous apercevez du loin quelqu’un de mes ennemis, au lieu du cri que je voos ai marqué lorsque vous ferez du bruit à la porte, criez :

— Monsieur, ou madame (suivant la personne que vous verrez venir, hâ lez- vous! hiltc-z-vons! M. f.ovelac-! M. I.ovelace ! Et criez de toutes vos forces. Fiez-vous a moi, je serai plus prompt que ceux que vous appellerez. Si c’était Betty, et Beily seule, je n'aurais pas si bonne opinion, monsieur Joseph, de voire galanterie que de votre fidélité, si vous ne trouviez pas quelque moyen de l'amuser, et de lui faire prendre le change.

Vous leur direz que votre jeune demoiselle vous a semblé courir aussi légèrement que moi. Ce sera leur confirmer que les poursuites seraient inutiles, et ruiner enfin les espérances de Solmes. Bientôt vous verrez phis d’ardeur h la famille pour se réconcilier avec elle que pour la poursuivre. Ainsi vous deviendrez l’heureux instrument de la satisfaction commune, et quelque jour ce grand service sera récompensé par les deux familles. Alors tous serez le favori de tout le monde; et les bons domestiques se croiront honorés, à i'arenir, d’être comparés à l’honnête Joseph Léman.

Si mademoiselle vous reconnaissait, ou venait dans la suite h vous découvrir, j\ti déjà pensé à faire une lettre, que vons prendrez la peine de copier, et qui, présentée dans l'occasion, vous rétablira parfaitement

dons ton estime.

Je vous demande, pour la dernière fois, autant de soin et d’attention

CLARISSE HARLOYE.

que de zèle. Songez que ce service mettra le comble à tous les autres; et comptez, pour la récompense, sur l’honneur de votre ami très affectionné ,

Lovklace.

P. S. Ne craignez pas d'aller trop loin avec Betty. Si vous vous engagez jamais avec elle, l'alliance ne sera pas trop mal assortie, quoiqu’elle soit, comme vous dites, un vrai dragon. J’ai une recette admirable pour guérir l'insolence des femmes. Ne crains rien, mon pauvre Joseph ; tu seras le maître dans ta maison ; si son humeur devient trop incommode, je l’apprendrai le moyen de la faire périr de chagrin dans l’espace d'un an ; et cela dans toutes les règles de l’honnété : sans quoi le secret ue serait pas digne de moi.

Le porteur vous remettra quelques arrhes de ma libéralité future.

LETTRE XCffl.

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