‹ Clarisse HarloveChapitre 80 sur 127 · SURS CLARISSE IURLOVE, A SURS MORT · texte numérisé non relu

SURS CLARISSE IURLOVE, A SURS MORT

Mercredi , 11 avril.

Je reprends ma triste histoire.

Ainsi traînée jusqu’à la voiture , il aurait peu servi de faire difficulté d'y entrer, quand il n'aurait pas profité de ma frayeur pour me soulover

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enire ses bras. A l’instant les chevaux partirent au galop, et ne s’arrêtèrent qu'à Saint-Albans, où nous arrivâmes à l’entrée de la nuit.

Pendant la route, je me crus plusieurs fois prêle à tomber sans connaissance. Je levai mille fois les yeux et les mains pour implorer lo secours du ciel. — Grand Dieu ! prolégez-moi, m'écriai-je souvent. Est-ce moi? Esl-il possible! Doux lorrens de larmes ne cessèrent pas d’inonder mon visage , et mon cœur oppresse poussait des soupirs aussi involontaires que ma fuite.

Cruelle différence dans l'air ol les discours du misérable, qui triomphait visiblement du succès de scs ailificcs , et qui , dans le ravissement de sa joie, m'adressait tous les complimens qu'il a peut-être répétés vingt fois dans les mêmes occasions ! Cependant le respect ne l’a pas abandonné dans ses transports. Les chevaux semblaient voler. Je crus m’apercevoir qu'on leur avait fait faire un grand circuit, pour déguiser apparemment nos traces. Jo suis trompée aussi, si plusieurs autres cavaliers, que je vis gai p»r par intervalles . aux deux cêlés du carrosse , et qui paraissaient a u dessus de la condition servile, n’étaient pas autant de nouvelles escortes qui avaient été disposées sur la route. Mais il feignit de ne pas les remarquer: et, malgré mutes ses flatteries, j'étais trop abîmée dans mon indignation et n>a douleur, pour lui faire la moindre question.

Figurez-vous, ma chère, quelles furent mes réflexions, en descendant de ta voilure sans aucun domestique de mon sexe, sans autres habits que ceux que j'avais sur moi , et qui étaient si peu convenables à un long voyage, sans coiffe, avec un simple mouchoir sur le cou, déjà mortellement fatiguée, et l’esprit encore plus abattu que le corps! Les chevaux étaient si couverts d’écume, que tout ce qu'il y avait de gens dans l'hôtellerie , me voyant sortir seulo du carrosse avec nn homme, me prirent pour quelque jeune étourdie qui s’était échappée de sa famille. Je ne m’en aperçus que trop à leur étonnement, aux discours qu’ils sc tenaient k l’oreille, ët à la curiosité qui |es amenait comme l’un après l’autre, ,pour me voir de plus près. La maîtresse du logis, à qui je demandai un appariement séparé, me voyant prêle à m'évanouir, se hâta de m’apporter divers secours. Ensuite je la priai de me laisser seulo l'csp.ico d’une demi-heure, .le uio sentais lo cœur dans un état qui m'aurait fait craindre pour ma vio, si j’en avais pu regretter la perte. Aussitôt que cette femme m'eut quittée, je fermai la porte, je me jetai dans un fauteuil, cl je donnai passage k uu violent déluge de larmes qui me soulagèrent un peu.

M. Lovelnce fit remonter, plus tôt que je ne l’aurais souhaité, la même femme, qui me pressa, de sa part, de recevoir mon frère ou de descendre uvpc lui. Il lui avait du que j'étais sa soeur, et qu’il m’avait emmenée, contre mon inclination et mon attente, de la maison d'un ami, où j'avais ■passé l’hiver, pour rompre un projet de mariage dans lequel je pensais k m'engager sans le consentement de ma famille, et que ne m'ayant pas donné le temps de prendre un habit de voyage, j'étais fort irritée coulre lui. Ainsi, ma chère, votre franche, votre sincère amie fut forcée d'entrer dans le sens de cette fable, qui tne convenait, k la vérité, d'autant mieux que, n’ayant pu retrouver de quelque temps le pouvoir de parler ou de lever les yeux, mon silence et mon abattement durent passer pour un accès de mauvaise humeur.

Je me déterminai à descendre dans une aile basse plutôt qu’à le rece-

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voir dans la chambre où je devais passer la nuil. L'hôlessé m’ayant accompagnée, il s’approcha de moi respectueusement, mais avec une politesse qui n’excédait pas celle d'un frère, dans les lieux du moins où les les frères sont polis. Il me nomma sa chère sœur. Il me demanda comment je me trouvais, et si j’étais disposée à lui pardonner, en m’assurant que jamais Itère n’avait eu pour sa stt-ur la moitié de l’affection qu’il avait pour moi.

Le misérable 1 Qu’il lui en coûtait peu pour soutenir naturellement ce caractère, tandis que j'étais si violemment hors du mien!

Une femme qui n’est pas capable de réflexion trouve quelque soulagement dans la petitesse même de ses vues. Elle ne sort point du tourbillon qui l'environne. Elle ne voit rien au delà du piésent. En un mot, elle no pense point. Mais, accoutumée, comme je le suis, à méditer, à jeter les yeux devant moi, à peser les vraisemblances, et jusqu’aux possibilités, quel soulagement puis-je tirer de mes réflexions?

Il faut que je trace ici quelques détails de notre conversation pendant le temps qui précéda et qui suivit notre souper.

Aussitôt qu'il se vit seul avec moi, il me supplia, du ton à la vérité le plus tendro et le plus respectueux, de me réconcilier un peu avec moimême et avec lui. 11 me répéta tous les vœux d’honneur et de tendresse qu’il ne m'avait jamais faits. Il me promit de ne plus connaître d’autres lois que mes volontés. Il me demanda la permission de me proposer si je voulais me rendre le lendemain chez l’une ou l’autre de ses tantes.

Je demeurai en silence. J'ignorais également, et ce que je devais faire, et comment je devais lui répondre.

Il continua de me demander si j'aimais mieux prendre un logement particulier dans le voisinage de ces deux dames, comme j’en avais eu l’intention-

Mon silence fut le même.

Si je n'avais pas plus de penchant pour quelque terre de milord M..„ cello de Berksire ou celle du comté où nous étions.

Tout lieu me sera égal, lui dis-je enfin, pourvu que vous n’y soyez pas.

— Il était engagé, me répondit-il, à s’éloigner de moi, lorsque je serais à couvert des poursuites, et cette promesse était un lien sacré. Mais si j’étais indifférente en effet pour le lieu, Londres lui paraissait la plus sûre de toutes les retraites. Les dames do sa famille ne manqueraient pas de s'y rendre, aussitôt que je serais disposée à les recevoir. Sa cousine Charlote Montaigu s’attacherait particulièrement à moi, et devindrait ma compagne inséparable. Je serais toujours libre, d'ailleurs, de revenir chez sa tante Lawrance, qui se croirait trop heureuse de mo voir près d’elle ; il la nommait plus volontiers que sa tante Sadler, qui était une femme assez mélancolique.

Je lui dis que, sur-le-champ, et dans l’équipage où jetais, sans espéranco d’en pouvoir si tôt changer, je ne souhaitais pas de paraître aux yeux de sa famille; que ma réputation demandait absolument qu’il s'éloignât ; qu'un logement particulier, le plus simple, et par conséquent le moins suspect, parce qu’on ne pourrait me croire partie avec lui, sans supposer qu’il m’aurait procuré des commodités en abondance, était le plus convenable à mon humeur et à ma situation ; que la campagne me semblait propre pour ma retraite, la ville pour la sienne, et qu'on ne pouvait savoir trop tôt qu'il fût à Londres.

— En supposant, répliqua-t-il, que je fusse déterminée à ne pas voir tout d’un coup sa famille, si je lui permetta s d’expliquer son opinion, il insistait sur Londres, comme le lieu du monde le plus favorable au secret. Dans les provinces, un visage étranger excitait aussitôt de la curiosité. Ma jeunesse et ma figure la rendraient encore plus vive. Les messages et les lettres étaient une autre occasion de se trahir. Il n’avait pas fait entrer un logement dans scs précautions, parce qu’il avait supposé que je me déterminerais, soit pour Londres, qui offre à tous moinens les commodités de celle nature, soit pour la maison de l’une ou l’autre do ses tantes, soit pour la terre de milord M... dans le comté d'Hertfort, où la concierge, nommée madamo Grem.*, était une femme excellente, à peu prés du caractère de ma Norton.

— Assurément, repris-je, si j’étais poursuivie, ce serait dans la première chaleur de leur passion ; et leurs recherches se tourneraient d'abord vers quelque terre de sa famille. J’ajoutai que mon embarras Otait extrême.

— Il me dit qu’il y en aurait peu, lorsque je me serais arrêtée à quelque résolution; que ma sûreté faisait son unique inquiétude; qu’il avait un logement b Londres, mais qu’il ne pensait point à me le proposer, parce qu’il comprenait bien quelles seraient nies objections...

— Sans doute, interrompis-je, avec une indignation qui lui fit employer tous ses offoris à me persuader que rien n’était si éloigne de ses idées et même de scs désirs.

Il me répéta que mon honneur et ma sûreté l'occupaient uniquement, et que ma volonté serait sa règle absolue.

J etais trop inquiète et trop affligé.*, trop irritée môme contre lui, pour bien prendre ce qui sortait de sa bouche.

— Je me croyais, lui dis-je, extrêmiment malheureuse. Je ne savais à quoi me déterminer: perdue sans doute de réputation; sans un seul habit avec lequel je pusse inc montrer; mon indigence même annonçant ma folie à tous ceux qui pouvaient me regarder, et leur faisant juger nécessairement que j’avais été surprise avec avantage, ou quo j'en avais donné quelqu’un sur moi, et que, dans l’un et l'autre cas, j'avais aussi peu de pouvoir sur ma volonté quo sur mes actions. J’ajoutai, dans le mouvement du même chagrin, que tout m- portait à croire qu'il avait employé l’artifice pour m’arracher à mon devoir, qu’il avait pris ses mesures sur ma faiblesse, sur la crédulité de mon Die et sur mon défaut d’expérience ; que je ne pouvais me pardonner à moi-même cette fatale entrevue ; que uion cœur saignait de la mortelle affliction où j’avais plongé mon père et ma more: que je donnerais le monde entier, et toutes mes espérances dans cette vie, pour être encore dans la maison de mon père, à quelque traitement que j’y fusse réservée ; qu’au travers de toutes scs protestations je trouvais quelque chose de bis et d’intéressé dans l'amour d’un homme qui avait pu faire son étude d'engager une jeune fille au sacrifice de son devoir et de sa conscience , tandis qu'un cœur généreux doit faire la sienne de l’honneur et du repos de ce qu’il aime.

Il m’avait écoulée attentivement, sans offrir de m’interrompre. Sa réponse, qui fut méthodique sur chaque point, me fit admirer sa mémoire.

— Mon discours, me dit-il, l'avait rendu fort grav ■, et c'était dans cette di -position qu’il allait me répond re. 11 était affligé jusqu’au fond du cœur

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d’avoir fait si peu de progrès dans m"ii estime et dans ma confiance.

« A l’égard de ma réputation, il me devait de la sincérité ; elle no pouvait être aussi blessée de la moitié, par la démarche qui me causait tant de regret, que par mon emprisonnement et par l’injuste et folle persécution que j'avais essuyée de la part de nies proches. C'était le sujet public des entretiens! Le blâme tombait particulièrement sur mon frère et sur ma sœur, et l’on ne parlait de ma patience qu'avec admiration. Il devait nie répéter ce qu’il croyait m'avoir écrit plusieurs fois, quo mes amis s'attendaient eux-mêmes à, me voir saisir quelque occasion de me délivrer de leurs violences ; sans quoi auraient-ils jamais pensé à me renfermer? Mais il n'était pas moins persuadé que l’opinion établie de mon caractèreremporteraitsur leur malice dans l’esprit de ceux qui me connaissaient, qui connaissaient les motifs de mon frère et de ma sœur, et qui connaissaient le misérable auquel ils voulaient me donner malgré moi.

» Si je manquais d'habits, qui s’attendait que dans [les circonstances j’en pusse avoir d'autres que ceux dont j’étais couverte au moment de mon départ! Toutes les dames de sa famille se feraient gloire de fournir à mes besoins présens, et pour l’avenir, les plus riches étoffes, non seulement de l'Augleterro, mais du monde entier seraient à ma disposition.

» Si je manquais d’argent, comme on devait se l'imaginer aussi, n’était-il pas en état de m’en offrir? Plût au ciel que je lui permisse d'espérer que nos intérêts de fortune seront bien têt unisl II tenait un billet de banque que je n'avais pas remarqué dans ses mains, et qu'il eut l'adresse alors de glisser dans les miennes; mais juger avec quelle ehaleur je le refusai.

» Sa douleur, me dit-il, était inexprimable comme sa surprise, de s’entendre accuser d'artifice ; il était venu à la porte du jardin, suivant mes ordres confirmés (le misérable! me foire ce reproche I), pour me délivrer de mes persécuteurs, fort éloigné de croire que j’eusse pu rhanger de sentiment et qu'il eût besoin de tant d’efforts pour vaincre mes difficultés. Je m'imaginais peut-être que le desseiu qu’il avait marqué d’entrer au jardin avec moi et de so présenter à ma famille n’avait été qu'une comédie, mais je lui faisais une injustice si j'en avais celte opinion. Actuellement même, i la vue de mon exoessive tristesse, il regrettait que je ne lut eusse pas permis de m'accompagner au jardin. Sa maxime avait toujours été de braver les daogors dont on le menaçait. Ceux qui s’épuisent en menaces ne sont pas plus redoutables dans l'occasion. Mais eût-il dû s'attendre à périr par l’assassinat ou à recevoir autant de coups mortels qu'il avait trouvé d'ennemis dans ma famille, le désespoir où je l’aurais jeté par mon retour l'aurait porté à me suivre jusqu'au château. »

Ainsi, ma chère, ce qui me reste est de gémir sur mon imprudence et de me reconnaître inexcusable d’avoir accordé cette malheureuse entrevue à un esprit si audacieux et si déterminé. Je doute peu, à présent, qd’ll n’eût trouvé quelque moyen de m’enlever, si j'avais consenti è lu» parler le soir, comme je me reproche d'en avoir eu deux fois la pensée. Mon malheur aurait encore été plus terrible.

11 ajouta néanmoins, en finissant cediscours, que si je l’avais mis dans la nécessité de me suivre au château, il se flattait que la conduite qu’il aurait tepuc aurait satisfait lout le monde, et lui aurait procuré la permission de renouveler ses visites.

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Il prenait la liberté de m’avouer, continua-t-il, que si je ne m’éiais pas Irouvée ou rendez-vous, il avait déjà pris la résolution de rendre à ma famille une visite de cette nature, accompagné, à la vérité, de quelques fidèles omis, et qu'elle n’aurait pas été remise plus loin que le même jour, parce qu’il n'aurait pu voir arriver paisiblement le mercredi, sans avoir fait tousses efforts pour apporter quelque changement à mjt situation. Quel parti avab-je à prendre, ma çbece amie, avec un homme de ce caractère?

Çe discours me réduisit uu silence. Mes reproches se tournaient sur moi-mémo. Tantôt je me sentais effrayée de son audace. Tantôt, portant les yeux sur l’avenir, je ne voyais quedes sujets de désespoir et de consternation dans les plus favorables perspectives. L'abattement où me jetaient ces idées lui donna le temps de continuer d’un air encore plus sérieux.

— A l’égard du reste, il espérait que j'aurais la bonté de lui pardonner; mais il ne pouvait me dissimuler qu'il était affligé, infiniment affligé, ré,- éta-t-il en élevant la voix et changeant même de couleur, de se voir dans la nécessité d'observer que je regrettais du n’avoir pas couru le ru que d'étre la femme deSolmes, plutôt que de me vujr en état de récompenser un homme qui, si je lui peçincluis de le dire, avait souffert autant d’outrages pour moi que j’en avais essuyés poqr Ijpj, qniavail attendu m. ■s ordres et les mouvement variables de ma plujne ( pardonnez, mademoiselle), è toutes les heures du jour et de la nuit, pendant foules sortes de temps, avec une satisfaction, une ardeur, qui qe peutê|re inspirée que par la plus fidèle et la plus respectueuse pa-sion... (Ce langage, chère miss Howe, avait commencé â revoilier beaucoup mon allenlion ) et cela, mademoiselle, dans quelle vue? (que mon impatience redoubla ici! ) dansja seule vue de vous délivrer d'une indigne oppression...

— Monsieur 1 monsieur! interrompis-je d'un air indigné... Il me coupa la parole :

— Souffrez que j'achève , très chère Clarisse! J’ai le cœur si plein qu'il demande à se soulager... Et pour fruit de mes adorations, j'ose dire de mes services, il faut entendre de votre bouche, car vos termes retentissent encore à mes oreilles et font bien du bruit dans mon cœqr, que vous donneriez le monde entier et toutes vos espérances dans relit vif, pour être encore dans la maison d’un père cruel...

t- Pas un mot contre mon père ! je ne le souffrirai jamais...

— A quelque traitement que vous y fussiez réservée! Allez mademoiselle, vous poussez la crédulité au delà de toute vraisemblance, si vous vous imaginez que vous auriez évite d'étre la femme de Solmes. El puis, je vous , ai poussée au sacrifice de votre devoir et de votre conscience'! Quoi ! vous ne voyez pas dans quelle contradiction votre vivacité vous jette ! La resistjfuce que vous avez opposée jusqu’au dernier moment à vos persécuteurs ne roet-e|le pas votre conscience à couvert de tous le* reproches de cette nature? •

i- .11 me semble, monsieur, que votre délicatesse est extrême sur les mois. C'est une colère fort modérée que celle qui s’arrête api expressions!

En effet, ma chère, j’ai pensé depuis que ce que j’avais pris d'abord pour une véritable colère, ne venait point de celte chaleur soudaine qu'il n'est pas toujours aisé de réprimer; mais que c'était plutôt une colère de commande, a laquelle il ne lâchait la bride que pour in’mimtjder.

Il reprit : — Pardon, mademoiselle, j'achève en deu,x mots. N étes-vous

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pas persuadée vous-même que j’ai hasardé ma rie pour tous délirrer de l'oppression? Cependant ma récompense, après tout, n’est-elle pas incertaine et précaire? N’avez-vous pas exigé (loi dure, mais sacrée pour moi!) que le terme de mes espérances soit reculé? Ne vous êtes-vous pas réservé le pouvoir d’accepter mes soins, ou de les rejeter entièrement s’ils vous déplaisent?

Voyez, ma chère, de tous côtés ma condition n’a fait qu'empirer. Croyez-vous qu'à présent il dépende de moi de suivre votre conseil, quand je croirais, comme vous, que mon intérêt m'oblige de ne pas différer la cérémonie?

— Et no m’avez-vous pas même déclaré, continua-t-il, que vous renonceriez à moi pour jamais, si vos amis faisaient dépendre votre réconciliation de cette condition cruelle? Malgré de si rigoureuses lois, j’ai le mérite dé vous avoir sauvée d’une odieuse violence. Je l’ai, mademoiselle, et j'en fais ma gloire, quand je devrais être assez malheureux pour vous perdre... comme je n’observe que trop que j'en suis menacé, et par le chagrin où je vous vois, et surtout par la condition sur laquelle vos pnrens peuvent insister. Mois je répète que ma gloire est de vous avoir rendue maîtresse de vous-même. C’est dans cette qualité que j’implore humblement votre faveur, aux seules conditions sous lesquelles j'en ai formé l’espérance; et je vous demande pardon avec la même humilité, de vous avoir fatiguée par des explications qu'un cœur d'aussi bonne foi que le mien n’aurait pu renfermer sans une extrême violence.

Le fier personnage avait mis un genou en terre en prononçant la fin de son discours.

— Ah ! levez-vous, monsieur, me hâtai-je de lui dire. Si l’un des deux doit fléchir le genou, que ce soit celle qui vous a tant d'obligations. Cependant je vous demande eu grâce de ne pas continuer sur le même ton. Vous avez pris sans doute beaucoup de peine en ma faveur ; mais si vous m’aviez fait plus tôt connaître que vous vous proposiez des récompenses aux dépens de mon devoir, je me serais efforcée de vous l’épargner. Quoique je ne pense à rien moins qu’à diminuer le mérite extraordinaire de vos services, vous me permettrez de vous dire que si vous ne m'aviez pas engagée malgré moi dans une correspondance où je me suis toujours flattée que chaque lettre serait la dernière, et que je n’aurais pas continuée si je n’avais cru que vous aviez reçu de mes amis quelques sujets de plainte, il n'aurait jamais été question pour moi ni d'emprisonnement ni d’autres violences, et mon frère n'aurait pas eu de fondement sur lequel sa mauvaise volonté pût s’exercer.

« Je suis fort éloignée de croire que si j’étais demeuré*} chez mon père, ma situation fût aussi désespérée que vous vous l’imaginez. Mon père m'aima du fond du coeur. Il ne me manquait que la liberté de le voir, et celle de me faire entendre. Un délai était la moindre grâce que je me promettais do l'épreuve dont j'étais menacée.

» Vous vantez votre mérite, monsieur. Oui, que le mérite fasse votre ambition... Si je me laissais toucher par d’autres motifs, au désavantage de Solmcs, ou en votre faveur, je n’aurais que du mépris pour moimême : et si c’était par d'autres vues que vous vous crussiez préférable au pauvre Solmes, je n'aurai* que du mépris pour vous.

» Vous pouvez vous glorifier d’un mérite imaginaire, pour m’avoir fait quitter la maison de mon père : mais je vous le dis nettement, la cause

de votre gloire fait ma lionte. Faites-vous à mes yeux d'autres titres que je puisse approuver, sans quoi vous n'aurez jamais pour moi le mérite que vous avez à vos propres yeux.

■ Mais, semblables ici 4 nos premiers pères, moi du moins qui suis malheureusement chassée de mon paradis, nous avons recouis aux récriminations. Ne me parlez plus de ce que vous avez soulfert et de ce que vous avez mérité ; de toutes vos heures, de toutes vos sortes de temps. Comptez qu’aussi long-temps que je vivrai ces grands services seront présens à ma mémoire ; et que s’il m’est impossible de les récompenser, je serai toujours prête à reconnaître l'obligation. Aujourd'hui, ce que je désire uniquement do vous, c’est de me laisser le soin do chercher quelque retraite qui me convienne. Prenez le carrosse pour vous rendre à Londres ou dans tout autre lieu. Si je retombe dans le besoin de votre assistance ou de votre protection, je vous le ferai savoir, et je vous devrai de nouveaux romerciemens. »

Il m’avait écoutée avec une attention qui le rendait immobile.

— Vous vous échauffez, ma chère vie! me dit-il enfin ; mais, en vérité, c'est sans sujet. Si j'avais des vues indignes de mon amour, je n'aurais pas mis tant d’hunnélelé dans mes déclarations. El, recommençant à prendre le ciel à témoin, il allait s'étendre sur la sincérité de scs sentimens, mais je l’arrêtai tout court.

— Je vous crois sincère, monsieur. Il serait bien étrange que toutes ces protestations me fussent nécessaires pour prendre cotte idée de vous. ( Ce langage parut le faire un peu rentrer en lui-même, et le rendre plus circonspect. ) Si je ne croyais qu'elles le fussent, je ne serais pas, je vous assure, assise ici près du vousdans une hôtellerie publique ; quoique trompée, autant que j'en puis juger, par les méthodes qui m'y ont conduite, c’est-à-dire, monsieur, par des artifices dont le seul soupçon m’irrite contre vous et contre moi-même; mais c’est ce qu'il n'est pas temps d'approfendir. Apprenez moi seulement, monsieur ( en lui faisant une profonde révérence, car j'étais de fort mauvaise humeur), si votre dessein est de me quitter, ou si je suis sortie d'une prison que pour entrer dans une autre?

— Trompée, autant que vous en pouvez juger, par les méthodes qui vous ont conduite ici ! Que je vous apprenne, mademoiselle, si vous n'êtes sortie d’une prison que pour entrer dans une autre 1 En vérité, je ne reviens pas de mon étonnement. ( U avait en effet l’air extrêmement mortifié, mais quelque chose de charmant dans les marques de celte surprise vraie ou contrefaite. ) Est-il donc nécessaire que je répondu à dus questions si cruelles I Vous êtes maîtresse absolue de vous-même. Eh! qui vous empêcherait de l’être ! Au moment que vous serez dans nn lieu de sûreté, je m’éloigne de vous. Je n’y mets qu'une condition; permettez que je vous supplie d’y consentir : c'est qu'il vous plaise, à présent que vous ne dépendez que de vous-même, de renouveler une promesse que vousavez déjà faite volontairement ; volontairement, sans quoi je n'aurais pas la présomption de vous la demander ; mais, quoique je ne sois pas capable d’abuser de votre bonté, je ne dois pas perdre non plus les avantages qu’il vous a plu de m’accorder. Celte promesse, mademoiselle, c'est que, dans quelque traité que vous puissiez entrer avec votre famille, vous ne deviendrez jamais la femme d’un autre que moi , tant que je serai au

monde et que je ne prendrai pas d'autre engagement; à moins que je ne sois assez méchant pour vous donner quelque, véritable sujet de déplaisir.

— Je n'bésite pas, monsieur, à vous le confirmer, et dans les termes que vous m'allez dicter vous-mème. Do quelle manière souhaitez-vous que je m'explique?

— Je ne désire, mademoiselle que votre parole».

— Eh bien t monsieur, je vous la donne

I. a-dessus il eut la Hardiesse (j'étais en son pouvoir, ma chère) de me dérober un baiser qu’il nomma le sceau de ma promesse. Son mouvement (ut si prompt, que je ne pus l’éviter. Il y aurait eu de l'affectation à marquer beaucoup de colère. Cependant je ne pouvais dire sans chagrin en considérant à quoi cette liberté pouvait conduire un esprit si au Jacieux et si entreprenant. Il dut s’apercevoir que j'étais peu satisfaite. Mais passant, d'un air qui lui est propre, sur tout ce qui était capable de le mortifier :

— C’est assez, c’est assez, très chère Clarisse! Je vous conjure seulement de bannir celle furieuse inq liétude, qui est un tourment cruel pour on amour aussi tendre que lo mien. Toole l’oectipalinn de ma vio sera de mériter votre cœur, et de vous rendre la plus heureuse femme du monde, commè je serai le plus heureux de ions les liommes.

Je le quittai pour vous écrire ma leltre précédente; mais je refusai, Comme jevous l’ai marqué, de "envoyer par un de ses gens. La tnatlressede l’hfilellerie me procura un messager , qui de» ail porter ce qu’il recevait de vous à madame Greme, concierge de milord M ... dans son château de Herlfordshire. La crainte d’ètre poursuivis nous obligeant de partir le lendemain à la pointe du jour, c’élait une route qo’il voulait prendre dans le dessein de changer le carrosse de son oncle pour une chaise à chevabx qu’il avait laisse© dans ce lieu, et qui était moins propre à faire découvrir notre marche.

Je jetai les yeux sur lo fond de mes richesses, et je ne trouvai dans ma bourse que 7 guinées et quelque monnaie. Le reste de mon trésor consiste en 50 guinées, qui font cinq de plus que je ne croyais po-séder, lorsque ma sœur m’a reproché l’usage que je faisais de mon argent. Je les ai laissées dans mon tiroir, prévoyant peu que mon départ fût sa proche.

Au fond, la Situation où je snis île me présente que des circonstances choquantes péur ma délicatesse. Entre antres, D’ayant pas d’antre* habits qtte ceux qui sont sur moi, et lie pouvant lui cacher que je von? faisais demander ceux que j'avuts entre vos mains, je ne pus me dispenser de lui apprendre comment ce déjpûl se trouve chez vous, de peur qu’il ne s'imaginât que je pensais de longue main à partir avec lui, et que j'avais déjà fait une partie de mes préparatifs. Il attrait souhaité ardemment, me répondit-il, pour l'intérêt de ma tranquillité, que votre mère m'eût eerOrdé sa protection, et je crus remarquer, dans ce qtt'tl me de là -dessus, qu'il parlait de bonne foi.

Compltz, chère miss Howo, qu*il y a quantité de petites bienséances auxquelles une jeune personne est forcée dé P tmneer lorsqu'elle est réduite à souffrir un homme dans celte fauJrüarilé' intude auprès d'eHe; Il me semblé que je pourrais donner à prévaut vingt [«tisons, plu» fuites que je ne vous en ai jamais apportées, pour prcuver qu’une fomir» un peu délicate ne doit regarder qu’avec horreur loat ce qui est capable de la conduire au précipice dans lequel on m’a fait tomber, et que l’homme

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qoi l’y pousse doil passer à ses yeux pour le plus vil et le plus intéressé des séducteurs.

Le lendemain, mardi, avant cinq heures du matin, une fille de l’hôtellerie vint m'avertir que mon frère m’attendait dans la salle d’en bas et que le déjeûner était prêt. Je descendis, le cœur aussi chargé que les yeux. Il me fit devant l’hôtesse quantité de remerciemena et de félicitations sur ma diligence, qui marquait, me dit-il, moins de répugnance à continuer notre voyage. Il avait eu l’attention que je n'avais pas eue moimêqie (car à quoi ponvait-il me servir d'en avoir alors, après en avoir manqué lorsqu’elle m’était nécessaire?), de m'acheter un chapeau de velours et un mantclet fort riche sans m’en avoir avertie. Il était en droit, me dit-il devînt l'hôtesse et ses filles, de se récompenser de ses soins et d'embrasser son aimable sœur quoiqu’un peu chagrine. Le rusé personnage prit sa récommpense, et se vanta de m'avoir enlevé uns larme, en m’assurant du même ton que je n'avais rien à redouter de mes parons, qui m’aimaient avec une tendresse extrême. Quel moyen d'être complaisante, ma chère, pour un homme de cette espèce?

Aussitôt que nous fûmes en marche, il me demanda si j’avais quelque répugnance pour le château de milord M.... dans Herlfordshire. Milord, me dit-il, était dans sa terre de Berk. Je lui répétai que mon penchant ne me portail point à paraître si tût dans sa famille; que ce serait marquer une défiance ouverte de la mienne; que j'étais déterminée k prendre un logement particulier, et que je le priais de se tenir dans l'éloignement, du moins pour attendre ce que mes amis auraient pensé de ma fuite. Dans ces circonstances, ajoutai-je, je ma flattais d'une prompte réconciliation, mais s’ils apprenaient que je me fusse jetée sous sa protection ou, ce qu’ils regarderaient du môme œil, sous celle de sa famille, il fallait renoncer k toute espérance.

Il me jura qu'il se gouvernerait entièrement par mes indications. Cependant Londres lui paraissant toujours l’asile qui me convenait le mieux, il me représenta que si j’y étais une fois tranquille, dans un logement do mou goût, il pourrait se retirer chez M. liait. Mais lorsque j'eus déclaré que je n'avais aucun penchant pour Londres, il cessa de me presser.

Il me proposa, et fy consentis, de descendre dans une hôtellerie voisine de Médian ; c'csl le nom du château de son oncle dans llertfordshire- J’obtins la liberté d'y être deux heures k moi-même, et je les employai k vousécrirc, pour continuer le récit que j’avais commencé k Saint -Albans. J'écrivis aussi k ma sœur dans la double vue d’informer ma famille que j’étais en bonne santé, soit qu’elle y prit intérêt ou non, et de lui demander mes habits, quelques livres que je lui nomme, et les cinquantes guinces que j’ai laissées dans mon tiroir. M. Lovelace , k qui je no déguisai pas le sujet de ma seconde lettre , me demanda si j'avais pensé marquer une adresse k ma sœur?

— Non, assurément, lui répondis-je, j’ignore encore...

— Je l’ignore de même, interrompit-il, et c’est le hasard qui m’y a fait penser (la bonne âme, si je l’en voulais croire I). Mais, mademoiselle, je vous dirai comment on peut s’y prendre. SI vous êtes absolument déterminée contre le séjour de Londres , il ne laisse pas d'être k propos que votre famille vous y croie, parce que alors elle perdra l’espérance de vous trouver. Marquez k votre sœur qu'on peut adresser ce qui sera destiné

CLARISSE IIÀALOVK.

pour vous à M. Osgood, [.lace de Soho. C’est un homme de bonne réputation , à qui vos amis ne feront pas difficulté de confier vos effets ; et cette voie rst très propre H les amuser.

Les amuser, ma chère! Amuser! qui? Mon père, mes oncles! Mais c’est un mal nécessaire. Vous voyez qu’il a des expédions tout prêts. N’ayant point d’objection à faire contre celui-ci je n'ai pas balancé de m’y prêter. Mon inquiétude est de savoir quelle réponse je recevrai; ou si l’on daignera me faire une réponse. En attendant, c’est une consolation de penser que de quelques duretés qu'elle puisse être remplie, et fût-elle de la main de mon frère, elle ne saurait être plus rigoureuse que les derniers traitemensque j’ai reçus de lui et de nui soeur.

,M. Lovelaco s’absenta l'espace d’environ deux heures ; ei, rentrant dans l'hôtellerie, son impatience lui flt envoyer trois ou quatre fois pour demander à me voir. Je lui Us répondre , autant de fois, que j’étais occupée, et pour la dernière, que je ne cesserais pas de l’être jusqu'à l’heure du dîner. Quel parti prit-il? celui de le faire avancer; je l’eulendis, par intervalles, qui jurait du bonne grécc contre le cuisinier et les domestiques.

Cesl une autre de ses perfections. Je hasardai , en le rejoignant , de lui faire honte de celle liberté de langage. Je l'avais entendu jurer, au même moment, contre son valet de chambre, dont il était content d'ailleurs ;

— C’est une triste profession , lui dis-je en l’abordant , qno celle de tenir une hôlelkrie.

— Pas si triste, je m'imagine. Quoi ! mademoiselle, croyez-vous qu’une profession où l'on mange et l'on boit aux dépens d’autrui , je parle des hôtelleries un peu distinguées, soit un état fort à plaindre ?

— Ce qui ine le fait croire, c’est la nécessité où l’on s’y trouve de loger rotitinuellemeul des gens de guêtre, dont je me ligure que la pludtrt sont des misérables sans frein, lion Dieu ! continuai-je, quels termes j’entendais à l’instant, d’un de ces braves défenseurs de la patrie, qui s'adressait, autant que j'cR ai pu juger par la réponse, à un homme fort doux cl fort modeste. Le proverbe nie parait juste : jurer comme ua soldai.

Il se mordit la lèvre, et fit un tour sur scs talons ; et, s'approchant du miroir, je crus lire sur son visage lus marques de son embarras.

— Oui, mademoiselle, me dit-il, c'est uno habitude militaire. Les soldats sont des jurcurs effrénés : je croîs que leurs ofliciers devraient les en punir.

— Ils méritent un sévère châtiment, répliquai-je. Car ce vice est indigne do fini mainte; celui des imprécations ne me parait pas moins odieux. Il marque tout à la fois de la méchanceté et de l’impuissance; celui qui s'y livre serait une furie s’il avait le pouvoir d'exécuter ses désirs.

— Charmante observation , mademoiselle! Je m'engage à dire au premier soldat que j’entendrai jurer, qu’il n’est qu’un misérable.

Madame (ironie vint mu rendre sus devoirs, comme il plut à M. l.ovolace dénommer sus civilités. Elle me pressa beaucoup d'aller au château, en s'étendant sur ce qu'elle avait entendu dire de moi, non seulement à milord M..., mais à ses deux nièces cl à toute la fumille, et sur l’espérance dont ils se flattaient depuis long-temps de recevoir un honneur

quelle ne croyait plus éloigné. Scs discours me causèrent quelque satisfaction, parce qu'ils venaient de la bouche d'une fort bonne femme, qui me confirmait tout ce que M. Lovclace m'avait dit.

A l’occasion d'un logement, sur lequel je jugeai à propos de la consulter, elle me recommanda sa belle-sœur, qui demeurait à sept ou huit milles de là, et chez laquelle je suis actuellement. Ce qui me fit le plus de plaisir, ce fut d'entendre M. Lovelace, qui de son propre mouvement lui donna ordre de me tenir compagnie dans la chaise, tandis que, montant à cheval arec deux hommes à lui et un écuyer de milord M.„, il nous servit d’escorte jusqu'au terme de notre route, où nous arrivâmes à quatre heures du soir.

Mais je crois vous avoir dit, dans ma lettre précédente, que les logcmens n’y sont pas commodes. M. Lovelace, peu satisfait, ne dissimula point à madame Greme qu'il les trouvait au dessous de la peinture même qu'elle nous en avait tracée ; que la maison étant éloignée d’un mille du bourg voisin, il ne convenait pas qu'il s’écartât si tôt à cotte distance de moi. dans la crainte de quelques accidens contre lesquels nous n'étions point encore rassurés, et que les chambres néanmoins se touchaient de trop près pour lui permettre de s'y loger avec moi. Vous vous persuaderez facilement que ce langage me parut fort agréable dans sa bouche.

Pendant cette marche, j'eus dans la chaise une longue conversation avec madame Greme. Ses réponses à toutes mes questions furent libres et naturelles; je lui trouvai un tour d’esprit sérieux, qui me plut beaucoup. Par degrés, je la conduisis à quantité d'explications, dont une partie s'accorde avec le témoignage de l'intendant congédié, auquel mon frère s’était adressé ; et j'en conclus que tous les domestiques ont à peu près la même opinion de M. Lovelace.

« Elle me dit qu’au fond c'était un homme généreux; qu'il n'élait pas aisé de décider s'il était plus redouté que chéri de téute la maison de milord M... Que ce seigneur avait une extrême affection pour lui; que ses deux tantes n'en avaient pas moins ; que ses deux cousines Montaigu étaient deux jeunes personnes du meilleur naturel du monde. Son oncle et scs tantes lui avaient proposé différons partis, avant qu’il m'eût rendu des soins, et même depuis, parce qu’ils désespéraient de mon consentement et de celui de ma famille. Mais elle l’avait entendu répéter fort souvent qu’il ne pensait point à se marier, si ce n'élait avec moi. Tous ses proches avaient été fort choqués des mauvais trailemens qu'il avait reçus des miens; cependant ils avaient toujours admiré mon caractère, et loin de se refroidir pour notre alliance , ils m'auraient préférée , sans dot , à toutes les femmes du monde, dans l’opinion que jamais personne n’aurait tant d’ascendant sur ses inclinations, et tant d'influence sur son esprit. On ne pouvait disconvenir que M. Lovelace ne fût un homme fort dissipé ; mais c’était une maladie qui se guérirait d’elle-même. Milord faisait ses délices de la compagnie de son neveu, lorsqu'il pouvait se la procurer, ce qui n’empêchait pas qu'ils ne se querellassent souvent, et c’était toujours l'oncle qui se voyait forcé de prendre le parti de la soumission. Il avait comme peur de lui, aussi se conformait-il à toutes ses volontés. » Celte bonne femme regrettait beaucoup que son jeune maître, c'est ainsi qu’ello le nommait, ne Ht pas un meilleur usage de ses talons. « Cependant, me dit-elle, avec de si belles qualités il ne fallait pas

CKMtlMft ftMtUOVK.

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désespérer do sa rétorinsfionr;' un heureux avenir ferait oublier le passé. «1 tous ses proches en étaient si (ort convaincus, qu'ils ne souhaitaient rien avec tant d'ardeur que de le toir marié. »

Ce portrait, quoique médiocrement favorable, vaut mieux que tout ce que mon frire dit de lui.

Les personnes qui occnpent cette maison paraissent des gens d'honneur, la ferme est en bon état « ne manque do rien. Mbdame Snrtings, beJlo-sœur de madame Gretne, est une veuve qui a doux grands fils, sages et laborieux, entre lesquels je vois une sorte d'émulation pour le bien commun, et deux jeunes flHes fort modestes, qui sont traitées plus respectueusement par leurs frères que je ne l’ai été par lu mien; U me «semble que je pourrai m'arrêter ici plus long-temps que jo ne l’avais «péré à la première «me.

J’aurais dû tous dire plus tôt que j'ai reçu votre obligeante lettreavant que d'arriver ioi : tout est charmant de la part d'une amie si chère. Je conviens que mon départa dû vous causer beaucoup d'étonnement, après la résolution à laquelle je m’étais si fortement attachée. Voua avez vu jusqu'ici combien j'en su» étonnée moi-même.

Tous le» complétions de M. Lovelace ne me donnent pas meilleure opinion de lui. Je trouve de l’excès dans ses protestations ; il me dit do trop belles choses ; il en dit de trop belles du moi. Il me semble que le respect sincère et la véritable estime no consistent pas dans l'exageral ion des termes. Ce n'est point par dus paroles que les senliniens s'expriment. L'humble silence, lus regards timides, l'embarras même dans le ton de la voix, en apprennent plus que tout ce que Shakspear nomme les broyantes faillit» d'une audacieute éloquence. Cet homme ne parle que de transports et d’extases ; ce sont deux de sus mots favoris ; mais je sais trop, pour ma confusion, à quoi je dots véritablement les attribuer : à son triomphe, Vnia chère, je le dis en un mot, qui ne demande pas d’autre explication. Hn de-irer davantage, ce serait tout à la fois blesser ma vanité et condamner ma folie.

Nous avons été fort alarmés pur quel )ues soupe ms de poursuite, fondés sur une lettre de Joseph Léman. Que Ie changement des circonstances nous lait juger différemment d’une action ! Ou la condamne, on la sanctifie, suivant l'utilité qu'on y trouve. Avec que! soin, par conséquent. ne devrait-on pas so former des principes solides, des distinctions entre le bien et ie mal, qui soient indépendantes de l’intérêt propre? J'ai traité de bassesse la corruption d'un domestique de mon père: aujourd'hui je no suis pas éloignée de l’approuver indirectement, par la curiosité qui me fuit demander sans cesse à M. Lovelace ce qu'il apprend, par celte voie ou par d’autres, de la manière dont mes amis ont pris ma fuite. E;Ie doit sans doute leur paraître concertée, téméraire, artificieuse. Quel malheur pour moi ! Dans la siiuatiou où je suis néanmoins, puis-je leur donner do véritables éclaircisse meus?...

Il nie dit qu'ils sont vivement pénétrés, mais que jusqu'à présent ib ont fait éclater moins de douleur que de rage; qu’il a peine à se modérer en apprenant les injures et les menaces que mon frèro vomit contre lui. Vous jugez bien qu'ensuile il me fait valoir sa patience.

Quelle satisfaction ne me suis-je pas dérobée, ma très chère amie, par celle imprudente et malheureuse fuite! Je suis en étal, mais trop lard, de juger quelle différence il y a réellement entre ceux qui offensent et

CLAI1ISSR HAHLOVE. 4Ï1

ceux qui sont offensés. Que ne donnerais -je pas pour me trouver en droit de dire qu’on me fait injustice et que je n'en fais à personne? que lés autres manquent à la bonté qu'ils nie doivent, et que je suis Adèle b nies lois pour ceux à qui je dois du respect et de la soumission ?

Je suis une misérable, d’avoir pu me résoudre fl voir mon séducteur! Quelque bonheur qui puisse m’arriver à présent, je me suis préparé une source de remords pour le reste de ma vie.

line autre inquiétude, qui ne me tourmente pas moins, c est que chaque foi» qu’il faut le voir, je suis plus embarrassée que jamais de ce que je dois penser de lui. J'observe sa contenance, je crois y découvrir des modifications sensibles. U me semble que ses regards signifient plu* qu’ils n'étaient accoutumés. Cependant ils ne sonl pas plus sérieux , ni moins gais; Je ne sais pas véritablement ce qu'ils sont ; maisj y trouve beaucoup plus de confiance qu’auparavanl, quoiqu'il n'en ait jamais manqué.

Cependant je crois avoir pénétré l’énigme. Je le regarde à présent avec une sorte de crainte , parce que je connais le pouvoir que mon indiscrétion lui a donné sur moi. Il peut se croire en droit de prendre des airs plus hautains, lorsqu'il me voit dépouillée de Ce qu’il y a d imposant daus une personne accoutumée b se voir respecter, qui, sentant désormais «on infériorité, se reconnaît vaincue, et comme soumise à son nouveau protecteur.

Le porteur de cette lettre sera un porte-balle du canton , qui ne peut faire naître aucun soupçon , parce qu’on est accoutumé b le voir tous les jours avec ses marchandises. Il est chargé de la remettre b SI. Knolles, suivant l’adresse que vous me donner. Si vous aviez appris quelque chose qui regarde mon père et ma mère, et l'état de leur santé , ou qui puisse mo faire juger de iadisposition de mes amis, vous auriez la bonté de m'en instruire en dent mots ; du moins si vous pouvez être avertie qtie le messager attend votre réponse.

Je crains 'de vous demander si la lecture de mon récit me fait parai1 re un peu moins coupable b vos yeux.

Clarisse Hailovk.

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