‹ Clarisse HarloveChapitre 81 sur 127 · LETTRE XCVI · texte numérisé non relu

LETTRE XCVI

M. LOVKLACE A ■. meoaD.

Mardi et mercredi, Il et tt avril.

Tu veut qtie j’exécute ma promesse et que je ne te dissimule rien de ce qui s'est passé outra ma déesse et moi. Il est vrai que jamais un plus beau sujet n’exerça ma plume. D’ailleurs, j’ai dü temps de reste. Si j en croyét* toujours- In dan* d* met affection* , l’accès me serait aussidiffitile auprès d’felle qu'au plus humble enclave auprès d’un monarque de Portent. Il ne me manquerait donc que l'inclination , si j* refusais de te satisfaire; mais notre amitié; et’ la fidèle compagnie que tu m’as tenue au Cerf H I ri ne, me rendraient inexcusable .

Je té quittai, toi et no» camarades, avec lu ferme résolution, commet u sais, de vuu» rejoindre si msn rendez-vous manquait eocure, pour nous rendre ensemble chez le sombre père des Harlove , demander audience an tyratl, lui porter mes plaintes de la liberté avec laquelle on attaque mon caractère ; pour tenter, en un mot , par des voies honnêtes , de lui

CLARISSE IIARLOVE.

inspirer de meilleures idées , et le porter k traiter sa fille arec moins de barbarie, et moi-même arec un peu plus de civilité. Je t'ai dit les raisons qui m’araient empêché de prendre la lettre de ma déesse. Je ne me trompais pas. J’y aurais trouvé un contre-ordre ; et le rendez-vous aurait manqué. A-t-elle pu croire qu’après avoir été une fois trompé, je n’insisterai pas sur sa promesse, et que je ne trouverais pas le moyen de retenir une femme dans mes filets , après avoir apporté tant de soins à l'y engager T

Aussitôt que j’entendis remuer le verrou du jardin , je me crus sûr d’elle. Ce mouvement me fit tressaillir; mais lorsqu'il fut suivi de l'apparition de ma charmante, qui m’environna tout d'un coup d'un déluge de lumière, je marchai sur l'air, et je me regardai à peine comme un mortel. Je te ferai quelque jour la description de ce spectacle, au moment qu'il s’offrit k mes yeux, et tel que j’eus ensuite le temps de le mieux observer. Tu sais quel critique je suis pour tout ce qui regarde l'agrément, la figure et l'ajustement des femmes. Cependant il y a dans celle-ci une élégauce naturelle qui surpasse tout ce qu'on peut se représenter. Elle orne ce qu'elle porte plus qu'elle n'en est ornée. N'attends donc qu'une faible esquisse de sa personne et de sa parure.

L’effort qu’elle avait fait sur elle-même pour tirer le verrou , ayant comme épuisé sa hardiesse , un trouble ctiarmont , qui succéda aussitôt, me fit remarquer que le feu naturel de ses yeux se tournait en langueur. Je la vis trembler. Je jugeai que la force lui manquait pour soutenir les agitations d’un coeur qu’elle n'avait jamais trouvé si difficile k gouverner. En effet, elle était prête k s'évanouir, et je fus obligé de la soutenir daus mes bras. Précieux moment 1 que mon cœur, qui battait si près du sien, partagea délicieusement une si duuce émotion I

Son habillement m’avait fait juger, au premier coup d'œil, qu'elle n’était pas disposée k partir, et qu'elle était venue dans l’intention de m'échapper encore une fois. Je ne balançai point k me servir de ses mains que je tenais dans les miennes, pour la tirer doucement apres moi. Ici commença une dispute, la plus vive que j'aie jamais eue avec une femme. Tu me plaindrais, cher ami, si tu savais combien cette aventure m’a coûté. Je priai, je conjurai. Je priai et je conjurai k genoux. Je ne sais si quelques larmes n'eurent point part k la scène. Heureusement que, sachant furt bien k qui j'avais k taire, mes mesures étaient prises pour toutes les éventualités. Sans les précautions que je t’ai communiquées, il est sûr que j'aurais manqué mon entreprise : mais il ne l'est pas moins, que renonçant k ton secours et k celui de les camarades, je serais entré dans le jardin, j'aurais accompagné la belle jusqu’au château; et qui sait quelles auraient été les suites?

Mon honnête agent entendit mon signal, quoiqu'un peu plus tard que je ne l'eusse souhaité, et joua fort habilement son rôle, « ils viennent, ils viennent I Fuyez ; vile, vite, ma très chère itue ! » m’écriai-je en tirant mon épée d'un air redoutable, comme si j'avais été résolu d'en tuer une centaine ; et reprenant scs mains tremblantes, je la lirai si légèrement après moi.qu'k peine étais-je aussi prompt avec les ailesde l'amour, qu'elle avec l’aigutllou de la crainte. Que veux-tu de plus? Je devins son monarque.

Je le ferai ce détail, la première fois que nous nous verrons.Tu jugeras

CLARISSE HARLOVB.

de nies peines, et de sa perversité. Tu te réjouiras arec moi de mon triomphe sur une femme si pénétrante et si réservée. Mais que dis-tu de cette fuite, de ce passage d'un amour à l'autre? Fuir des amis qu’on était résolue de ne pas quitter, pour suivre un hommo avec lequel on était résolue de ne pas partir... Tu ne ris pas, Belford? Dis-moi donc, connaistu rien d’aussi comique ? O scie I seie! charmante contradiction ! Tiens, l’envie de rire méprend. Je suis forcé de quitter ma plume pour me tenir les côtés, fl faut que je me satisfasse, tandis que je suis dans l’accès.

Ma foi, Belford, je suis trompé, si mes coquins de valets ne me croient foui J'en viens d’apercevoir un qui a passé la tête à ma porte, pour voir avec qui je suis, ou quelle manie m’agite. L’infâme m’a surpris dans un éclat de rire, et s’est retiré en riant lui-même. Oh! l’aventure est trop plaisante. J'en vem rire encore... si tu pouvais te la représenter comme moi, tu serais forcé d’en rire aussi ; je t'assure, mon ami, que si nous étions ensemble, nous en ririons une heure entière.

Mais, vous, charmante personne! n’ayez pas regret, je vous prie, aux petites ruses par lesquelles vous soupçonnez que votre vigilance a pu se laisser surprendre. Prenez garde d'en exciter d’autres, qui pourraient être plus dignes de vous. Si votre monarque a résolu votre chute, vous tomberez. Quelle imagination, ma chère, de vouloir attendre, pour notre mariage, que vou9 soyez convaincue do ma réformation? Ne craignez rien; si tout ce qui peut arriver arrive, vous aurez à vous plaindre de votre étoile plus que do vous-mèms. Mais au pis aller, je vous ferai des conditions glorieuses. La prudence, la vigilance, qui défendront généreusement la place, sortiront avec les honneurs de la guerre. Tout votre seie et tout le mien conviendront , en apprenant mes stratagèmes et votre conduite, que jamais forteresse n’aura été mieux défendue ni forcée plus noblement.

Il me semble que je t'entends dire : — Quoi? vouloir rabaisser une divinité de cet ordre, à des termes indignes de ses perfections? Il est impossible, Lovelace, que tu aies jamais eu dessein de fouler aux pieds tant do sermens et de protestations solennelles.

— C’est un dessein que je n’ai pas eu, lu as raison. Que je l’aie même aujourd'hui, mon cœur, le respect quo j’ai pour elle ne me permettent pas de le dire. Mois ne connais-tu pas mon aversion pour toutes sortes d'entraves? N’esl-ello pas au pouvoir de son monarque?

— Et seras-tu capable, Lovelace, d’abuser d'un pouvoir que tu dois...

— A quoi, nigaud? Oseras-tu dire, à son consentement?

— Mais ce pouvoir, me diras-tu, je ne l'aurais pas, si elle ne m’avait estimé plus quo tous les autres hommes. Ajoute que je n'aurais pas pris tant de peine pour l’obtenir, si je no l’avais aiméo plus que toute autre femme. Jusque-la, Belford, nos termes sont égaux. Si tu parles d’honneur, l’honneur ne doit-il pas être mutuel? S'il est mutuel, ne doit-il pas renfermer une mutuelle confiance? et quel degré de confiance puis-je me vanter d’avoir obtenu d’elle? Tu sais tout le progrès de celte guerre; car je ne puis lui donner un autre nom, et je suis même fort éloigné de pouvoir la nommer une guerre d’amour. Des doutes, des défiances, des reproches de sa part ; les plus abjectes humiliations d'là mienne; obligé de prendre un air de réformation, que tous tant que vous êtes, vous avez craint de ms voir adopter sérieusement. Toi-même, n’as-tu pas souvent

H t < I.UUSSE UAALOVE.

observé qu'aptes ni Vire approcha du jardin de son père à la distance d’un mille, et sans avoir eu l'occasion de la voir, je ne retournais pas de bonne grâce à nos plaisirs ordinaires? Ne mérite-t-elle pas d’en porter la paine? Hoduire un honnête Uemme à L'hypocrisie, quelle tyrannie insuppor table !

D'ailleurs. lu sas fort bien que la fripoune,m’a joué plus d'une fols, et quelle n’a pas (ail scrupule de manquer à des rendez-vous promis. N’as-tu pas été témoin de la fureur que j’ep ai ressentie? N’ai-je pas juré dans mes emporlemens d’en tirer vengeance? et parjure pour parjure, s'il faut quo j'en commette un en répondant à son attente ou en suivant mes iiiclinatiuns, ne suis-je pas en droit de dire, comme Cromwell : « Il s'agit de la télé du roi ou de la mienne, et le choix est en mon pouvoir ; puis-je hésiter un moment ? »

Ajoute encore que je crois apercevoir, dans sa circonspection et dans sa tristesse continuelle, qu'elle me soupçonne de quelque mauvais dessein: et je serais fâché qu'une personne que j'estime fût trompée daps son attente.

Cependant, citer ami, qui pourrait penser sans remords à se rendre coupable de la moindre uflun-c contre une crealuie si noble et si relevée? Qui n aurait pas pil é? Mais, d’autro pari, si lente à se lier k moi, quoiqu'k la veille de se voir forcée de prendre un homme dont la seule conçut rence est une disgrâce puur ma fierté ! et d'une humeur si chagrine, k présent qu'elle a franchi le pas! Quel droit a-t-elle donc a ma pitié ; surtout k une pitié dont son orgueil serait infailliblement blessé?

Mais je ne prends pas de résolution. Je veux voir k quoi son inclination sera capable de la porter, et quel mouvement je recevrai aussi 4e la nueuae. 11 faut que le combat se fusse avec égalité d’avantage. Malheureusement pour moi , chaque occasion que j'ai de la voir me fait sentir que son pouvoir augtneute, et que lu mien s'affaiblit.

Cependant, quelle folle petite créature, de vouloir atteudre, pour m’accorder sa main, que je sois un homme reformé , et que ses implacables pareris deviennent traitables, c’esl-k-dire, qu'ils changent de naturel

Il est vrai que lorsqu'elle m'a proscrit toutes ces bus , elle ne pensait guère que sans aucune condition mes ruses la [traient sortir hors d'çl(e- «uime. C’est l'expression de Cette dure personne, comme je le le raconterai dans un autre lieu. Quelle est tua gloire, du l'avoir emporté sur sa vigilance et sur toutes ses précautions ! J'en suis plus grand du double, dans ma propre imagination. Je laisse tomber tnes regards sur les autres hommes, du haut de ma grandeur et d'un air de supériorité sensible: tua vanité approche de l’extravagance. En un mot, toutes les facultés do mon âme sont noyées dans la joie. Lorsque je me mets au lit, je m’endors en riant. Je ris, je chante k mon reveit. Cependant je ne saurais dire que j’aie rien en vue de fort proche : et pourquoi? parce qu'on ne me trouve point encore assez réformé.

Je t’ai dit dans le temps, si lu t’en souviens, combien cette restriction pouvait tourner au désavantage de la belle, si je pouvais l'engager une lois k quitter la maison de son père, et si je me trouvais disposé k la punir, tout ensemble, et des fautes de sa famille, et des peines infinies que je l'accuse elle-même de m’avoir causées. Elle ne s’imagine guère que j’en ai tenu le compte ; et que, lorsque je me sentirai trop attendri

en sa faveur, je n’ai qu'à jeler les yeux sur mon mémoire, pour m’endurcir aulanl qu’il sera cuuvcnable à mes vues.

O charmante Clarisse I rappelle bien ion attention. Retranche tes airs liautaios. Si tu n’as que de l’indifférence pour moi, ne crois pas que ta sincérité te puisse tenir lieu d’excuse- Je ne l’admettrai pas. Songe que tu es en mon pouvoir. Si lu m’aimes, ne crois pas non plus que les déguisemens affectés de ton sexe te puissent servir beaucoup, avec un cœur aussi lier et aussi jaloux que le mien. Souvicns-loi d’ailleurs que tous les péchés de la famillo sont rassemblés sur ta tète.

Mais, Belfordl lorsque je vais revoir ma déesse, lorsque je me retrouverai sous les rayons brûla ns de ses yeux, que deviendront toutes ces vapeurs qui se forment de l’incertitude de mes idées ot do la confusion de mes tyranniques sentimans?

Quelles que puissent être mes vues, sa pénétration m’oblige d'avancer à la tappe. Rien ne doit manquer aux apparences. Elle sera ma femme quand je le voudrai : c’est un pouvoir que je ne saurais perdre. Les premières études , quoique les mêmes pour tous les jeunes gens qu’on met au collège, font distinguer la différence de leur génie, et découvrir d’avance le jurisconsulte, le théologien, le médecin. Ainsi la conduite de ma belle me fera décider si c’est en qualité de femme qu'elle doit m'appartenir. Je penserai au mariage, lorsque je serai résolu de me réformer. Il sera temps alors pour l'un, dit la belle; moi, je dis pour l'autre.

Où s’égare mon imagination? C'est le maudit effet d'une situation dans laquelle, en vérité, je ne sais à quoi m'arrêter.

Je te communiquerai mes vues à mesure qu’elles s'éclairciront pour moi-même. Je to dirai de bonno foi le pour et lo contre ,- mais il semble qu’étant si loin do mon sujet, il est trop lard aujourd'hui pour y revenir. Peut-être t’écrirai-je tous les jours co que l'occasion pourra m'offrir; et je trouverai, par intervalles, le moyen de l’envoyer mes lettres. Ne t'attends pas a beaucoup d'exactilude et de liaisou dans mon style. Il le suffit d'y reconnaître ma volonté suprême, et lo sceau de ton elle .'.

LETTRE XCVD.

S ISS HOWK, A MISS CLARISSE HARLOVE.

Mercredi au soir, 12 avril.

Votre récit, ma chèro, ne me laisse rien à désirer. Vous êtes toujours cette âme noble qui ne mérite que de l'admiration, supérieure au déguisement, à l’art, au désir même de diminuer ou d’excuser ses faules. Votre famille est la seule au monde, qui soit capable d’avoir poussé une fille telle que vous à de telles extrémités.

Mais je trouve de l’excès dans votre bonté pour ces indignes parens. Vous faites tomber sur vous le blâme avec tant de franchise et si peu de ménagement, que vos ennemis les plus envenimés n’y pourraient rien ajouter. A présent que je suis informée du déiail, je ne suis pas surprise qu’un homme si hardi, à entreprenant... On vient m’interrompre.

Vous avez résisté avec plus de force et plus long temps... J’entends encore une mère jalouse qui veut savoir de quoi je suis occupée.

Votre ressentiment va trop loin contre vous-même. N’èles-vous pas sans reproche dans l’origine? A l’égard de votre première faute, qui est

CIARIS.SK HARLOVE.

d’avoir répondu à ses lettres, vous étiez la seule qui pût veiller à la sûreté d'une famille telle que la vôtre, lorsque son hérn i s’était engagé si follement dans une querelle qui le mettait lui-méme en danger. Excepté votre mère, qu’on lient h la chaîne, en nommeriez-vous un seul qui ait le sens commun T

Pardon encore une fois, ma chère... j’entends arriver ce stupide mortel, votre oncle Antonin, un petit esprit, le plus entête et le plus décisif...

11 vint hier, d’un air bouffi, soufflant, s’agitant ; et jusqu’à l’arrivée de ma mère, il fut un quart d'heure à frapper du pied dans la salle. Elle était à sa toilette. Ces veuves sont aussi empesées que les vieux garçons. Pour tout au monde, elle ne voudrait pas le voir en déshabillé. Que peut signifier cette affectation?

Le motif qui amenait M. Antonin Harlove était de l’exciter contre vous, et de vomir devant elle une partie de la rage où les jette votre fuite. Vous en jugerez par l’événement. Le bizjrre cerveau voulut entretenir ma mère à paît. Je ne suis point accoutumée a ces exceptions, dans toutes les visites qu'elle reçoit.

Ils s’enfermèrent soigneusement, la clé tournée sur eux ; fort près l'un de l’autre; car, en prêtant l'oreille, j1* ne pus les entendre distinctement, quoiqu’ils parussent tous deux pleins de leur sujet.

La pensée mo vint plus d’une fois de leur fairo ouvrir la porte. Si j’avais pu compter sur ma modération, j'aurais demandé pourquoi il ne m’était pas permis d'entrer; mais je craignis qu'après en avoir obtenu la permission. je ne fusse capable d'oublier que la maison était à ma mère. J’aurais proposé sans doute de chasser ce vieux démon par les épaules. Venir dans la maison d’autrui pour se livrera son emportement! pour accabler d’injures ma chère, mon innocente amie ! et ma mère y prêter une longue attention ! Tous deux apparemment, pour se justifier, l’un d’avoir contribué au malheur de ma chère amie; l'autre, de lui avoir refusé un asile pas-ager, qui aurait pu produire une réconciliation que son cœur vertueux lui faisait désirer, et pour laquelle nia mère, avec l'amitié qu’elle a toujours eue pour voU3, devait se faire un honneur d’employer sa médiation ! Comment aurais-je conservé de la patience?

L'événement, comme j’ai dit, m’apprit encore mieux quel avait été le motif de celte visite. Aussitôt que le vieux masque fut sorti (vous devez ni ’ permettre tout, ma chèrej, les premières apparences, du côté de ma mère, furent un air de réserve dans la goût des Harlove, qui, sur quelques petits traits de mon ressentiment, fntsuiri d’une rigoureuse défense d’entretenir le moindre commerce avec vous. Ce prélude amena des explications qui ne furent pas des plus agréables. Je demandai à ma mère sM m’était défendu de m’occuper de vous dans mes songes; car, la nuit et le jour, ma chère, vous m’êtes également présente.

Quand vos motifs n'auraient pas été tels que je les connais, l’effet que cette défen«e a produit sur moi me disposerait à vous passer votre correspondance avec Loveloce. Mon amitié en est augmentée, s’il est possible; et je me sens plus d’ardeur que jamais peur l'entretien de notre commerce, mais je trouve dans mon cœur un motif encore plus louable. Je me croirais digne du dernier mépris, si j'étais capable d’abandonner, dans sa disgrâce, une amie telle que vous. Je mourrais plutôt... aussi l’ai-je déclaré à ma mère; je l ai prié; de ne pas m’observer dans mes

heures de retraite, et de ne pas exiger que je partage son Ut tous les jours, comme elle s’est accoutumée depuis quelque temps ï le désirer. Il vaudrait mieux, lui ai-je dit ,. emprunter la Betty -Harlove, pour la faire veiller sur toutes mes actions,

M. Hickman, qui vous honore de toutes ses forces, s'est entremis si ardemment en votre faveur, et sans ma participation, qu’il ne s’est pas acquis peu de droits sur ma reconnaissance.

Il m’est impossible de vous répondre aujourd'hui sur tous les points, si je ne veux me mettre en guerre ouverte avec ma mère. Ce sont des agaceries continuelles, des répétitions qui ne cessent point, quoique j’y aie répondu vingt fois. Bon Dieu! quelle doit avoir été la vie de mon père?... Mais je ne dois pas oublier à qui j’écris.

Si ce singe toujours actif et malfaisant, ce Lovclace, a pu pousser l’artifice... Mais voici ma mère qui m’appelle. — Oui, maman, oui; mais de grâce, un instant, s’il vous plaît. Vous n’avez que des soupçons. Vous ne pouvez me gronder que de vous afbir fait attendre. Oh 1 pour grondée, je suis sûre de l’être ; c’est un ton que M. Antonin Harlove vous a fort bien appris... Dieu! quelle impatience!... Il faut absolument, ma chère, que je quitte le plaisir de vous entretenir.

Lo charmant dialogue que je viens d’avoir avec ma mère! il s’est ressenti, je vous assure, de l’ordre impérieux que j’avais reçu do descendre. Mais vous aurez une lettre qui se ressentira d’autant de fâcheuses interruptions; vous l’aurez, c’est-à-dire lorsque j’aurai moi-mémo l’occasion de vous l’envoyer. A présent que vous m’avez donné votre adresse, M. Hickman me trouvera des messagers. Cependant, s’il est malheureusement découvert, il doit s’attendre d’être traité à la Harlove, comme sa trop patiente maîtresse.

Jeudi , 13 «vril.

Il m’arrive deux bonheurs à la fois; celui de recevoir à ce moment la continuation de votre récit, et celui do me trouver un peu moins observée par mon argus de mère.

Chère amie! que je me représente vivement votre embarras; une personne de votre délicatesse ! un amant de l’espèce du vôtre!

Votre Lovelace est un fou, ma chère, avec tout son orgueil, toutes ses complaisances et tous ses égards affectés pour vos ordres. Cependant son esprit fécond en inventions me le fait redouter. Quelquefois jo vous conseillerais volontiers de vous rendre chez milady Lawrence ; mais je ne sais quel conseil vous donner. Je hasarderais mes idées, si votre principal dessein n’était pas do vous réconcilier avec vos proches. Cependant ils sont implacables, et je ne vois pour vous aucune espérance de leur côté. La visite de votre oncle h ma mère doit vous en convaincre. Si votre sœur vous fait réponse, j’ose dire quelle vous en donnera de tristes confirmations.

Quel besoin aviez-vous de me demander si votre récit rendait votre conduite excusable è mes yeux? Je vous ai déjà dit le jugement que j’en porte, et je répète que tous vos chagrins et toutes les persécutions considérées, je vous crois exempte de blâme, plus exemple du moins qu’aucune jeune personne qui ait jamais fait la même démarche.

Mais faites réflexion, chère amie, qu’il y aurait de l’inhumanité à vous en accuser. Cette démarche n’est pas de vous. Poussée d’un côté, peut-

CLAmsSï! HAKIOtr.

être trompée de l’autre... Qu’on me nomme sur la terre une personne de votre âge, qui, dans les circonstances où je vous ai vue, ait résisté si long-teinps, d'un côté contre la violence, et de l'autre contre la séduction; je lui pardonne tout le reste.

Vous jugez arec raison que toutes vos connaissances ne s'entretiennent que de vous. Quelques unes allèguent, à la vérité, contre vous les admirables distinctions de votre caractère ; mais personne n'excuse et ne peut excuser votre père et vos oncles ; tout le monde parait informé des motifs de votre frère et de votre scrur. On ne doute pas que le but de leors cruelles attaques n’ait été de vous engager dans quelque résolution extrême, quoiqu’avec peu d’cspératicc de succès. Ils savaient que si vous rentriez en grâce, l’affection suspendue en reprendrait plus de force, et que vos aimables qualités, vos talens extraordinaires vous feraient triompher do toutes leurs ruses. Aujourd'hui j’apprends qu’ils jouissent de leur malignité.

Votre père est furieux et ne parle que de violence. C’est contre hiiinême assurément qu’il devrait tourner sa rage. Toute votre famille vous accuse de l’avoir jouée avec un profond artifice, et parait supposer que vous n’êtes occupée à présent qu’à vous applaudir du succès.

Us affectent do publier tous que l’épreuve du mercredi devait être la dernière.

Votre mère avouo qu’on aurait pris avantage de votre soumission, si vous vous étiez rendue ; mais elle prétend que si vous étiez demeurée inflexible on aurait abandonne le plan et reçu l’offre que vous faisiez de renoncer à Lovelace. S’y fie qui voudra. Us ne laissent pas de convenir que le ministre devait être présent ; que M. Solmes se serait tenu à deux pas, prêt à recueillir le fruit de ses services, et que votre père aurait commencé par l’essai de son autorité pour vous faire signer les articles; autant d’inventions romanesques qui mo paraissent sorties de la tête insensée de votre frère. Il y a beaucoup d’apparence que, s’il eût été capable. lui cl Relia, de se prêter à votre réconciliation, c’eût été par toute autre voie que celle dont ils avaient fait si long-temps leur étude.

A l’égard de leurs premiers mouvemens, lorsqu’ils eurent reçu la nouvelle de votre fuite, vous vous les imaginerez mieux que je ne puis vous les raconter. II parait que votre tante Hervey fut la première qui se rendit au cabinet de verdure, pour vous apprendre que la visite de votre chambre était finie. Betty 1a suivit immédiatement; et, ne vous y trouvant point, elles prirent vers la cascade où vous aviez fait entendre que vous aviez l’intention d’aller, lin retournant du côté de la porte, elles rencontrèrent un domestique ( on ne le nomme point , quoiqu'il y ait beaucoup d'apparence que ce soit Joseph Léman), qui revenait en courant vers le château, armé d’un grand pieu, et comme hors d’haleine. II leur dit qu’il avait poursuivi long-temps M. Lovelace, et qu’il vous avait vue partir avec lui.

Si ce domestique n'était antre que Léman, et s'il avait été chargé du double emploi de les tromper et de vous tromper vous-même, quelle idée faudrait-il prendre du misérable avec qui vous êtes? Fuyez, ma chère, si ce soupçon est confirmé pour vous; hâtez-vous de fuir, n’importe où, n'importe avec qui ; ou, si vous ne pouvez fuir, mariez-vous.

Il est clair que, lorsque votre tante et tous vos amis reçurent l’alarme.

vous étiez déjà fort éloignée. Cependant ils s'assembleront tons, ils coururent vêts la porte du jardin, et quelques uns, sans s'arrêter, jusqu'aux traces du carrn-se. Fis se firent raconter , dans le lieu même, toutes les circonstances de votre départ. Alors il s’éleva une lamentation générale accompagnée de reproches mutuels, ot de toute les expressions de la douleur et de la rage, suivant les caractères et le fond dessenlimcns. Enfin, ils revinrent comme des fous, ainsi qu'ils étaient partis.

Votre frère demanda d'abord des chevaux et des gens armés pour vous poursuivre. Solmes et votre oncle Antonio devaient être de la partie. Mais votre more et madame llervey combattirent ce dessein, dans la crainte d'ajouter mal sur mal ; et, persuadées que Lovelace n'aurait pas manqué de prendre dos mesuri>s pour le soutien de son entreprise, surtout lorsque le domestique eut déclare qu'il vous avait vue fuir avec lui de toutes vos forces, et qu'à peu do distance le carrosse était environné do cavaliers bien armés.

J'ai eu l’obligation de l’absence do ma mère à ses soupçons. Elle s’est défiée que les Knolles prêtaient la main à notre correspondance ; et, surle-champ elle s'est détorminée à leur rendre une visite. Vous voyez qu’elle entreprend bien des choses à la fois. Ils lui ont promis de no plus recevoir aucune lettre de nous sans sa parlicipalion.

M. llickman a mis dans nos intérêts un laboureur nommé Filmer, assez voisin de notre maison, qui nous rendra plus fidèlement le même service. C’est Ut que vous adresserez désormais vos lettres, sous enveloppe : à W. Jean Sobertnn ; llickman se chargera lui-même de les prendre cl d'y porter les miennes. Je lui fournis des armes contre moi. en lui donnant l’occasion do me rendre un si grand service. Il en parait déjà lier. Qui sait s’il n’en prendra pas droit de se donner bientôt d’autres airs T Il ferait mieux de considérer qu’uno faveur à laquelle il aspirait depuis long-temps, le met dans une situation fort délicate. Qu'il y prenne garde. Celui qui a le pouvoir d'obliger peut désobliger aussi. Mais il est heureux pour certaines gens de n'avoir pas même le pouvoir d’offenser.

Je prendrai patienco quelque temps, si je le puis, pour voir si tous ces mouvemens de ma mère s’apaiseront d’eux-mêmes : mais je vous jure que jo ne souffrirai pas toujours la manière dont je suis traitée. Je suis quelquefois tentée de croire que son dessein est de me chagriner volontairement, pour me faire souhaiter plus tût un mari. Si j’en étais stlre , et si je venais à découvrir qu’llickman fût dans le complot, pour S’en faire un mérite auprès de moi, je ne le verrais de ma vie.

De quelque ruse que je soupçonne le vôlre, plût au ciel que vous fussiez mariée ; c'est-à-dire, en état de les braver tous, et de ne pas vous voir réduite à cacher ou changer continuellement de retraite! Je vous conjure de ne pas manquer la première occasion qui pourra s’oITrir honnêtement.

Voici les importunités de ma rnère qui recommencent.

Nous nous sommes vues d’un air assez froid , je vous assure. Je lui conseille de ne pas prendre long-temps avec moi cet air d'Harlove. Je ne le souffrirai pas.

Que j’ai de choses à vous écrire! A peine sais-je par où commencer. J’ai la tête si pleine, que mon esprit semble rouler sur tant de sujets. Cependant j’ai pris le parti , pour être libre , de me retirer dans un coin du jardin. Que le ciel ait pitié de ces mères! s’imaginent-elles que c'est par leurs soupçons, par leur vigilance et leur mauvaise humeur

qu'elles empêcheront une fille d’écrire ou de faire ce qu’elle s'est mis dans la tête? Elles réussiront bien mieux par la confiance. Uue âme généreuse serait incapable d’en abuser.

Le rôle que vous avez à soutenir avec volro Lovelace me parait extrêmement délicat. Il n'a sans doute qu'un chemin ouvert devant lui. Mais je vous plains 1 Vous pouvez tirer parti de l'état où vous êtes ; cependant j’en conçois toutes les difficultés. Si vous ne vous êtes point aperçue qu'il soit capable d'abuser de votre confiance, jo suis d’avis que vous devez feindre du moins do lui en accorder un peu.

Si vous n’etes pas disposée à prendre si tôt le parti du mariage , j'approuve la résolution de vous fixer dans quelque lieu qui soit hors de ses atteintes. Tant mieux encore s’il peut ignorer où vous êtes. Cependant je suis persuadée que sans la crainte que vos parens ont de lui, ils n’auraient pas plus tôt découvert votre retraite, qu’ils vous forceraient de retourner sous le joug.

Je crois qu’à toutes sortes de prix vous devez exiger de ros exécuteurs testamentaires qu’ils vous mettent en possession de votre héritage ! Dans l’intervalle, j'ai soixante guinées à vous offrir. Elles n'attendent que vos ordres. 11 me sera facile de vous en procurer davantage avant qu'elles soient employées. Ne comptez pas de tirer un shelling de votre famille , s’il no leur est arraché. Persuadés comme ils sont que vous êtes partie volontairement, ils paraissent surprisel tout à la fois fort satisfaits que vous ayez laissé derrière vous vos bijoux et votre argent, et que vous n’ayez pas pris de meilleures mesures pour vos habits. Conclucz-en qu’ils répondront mal à votre demande.

Vous avez raison de croire que tous ceux qui ne sont pas aussi bien instruits que moi doivent être embarrassés à juger de votre fuite. Ils ne donnent point d’autre nom à votre départ. El dans quel sens, ma chère, pourrait-il être pris un peu favorablement pour vous? Dire que votre intention n'ait pas été de partir, lorsque vous vous êtes trouvée au rendezvous, qui se le persuadera jamais? Dire qu'un esprit aussi ferme que le vôtre ail été persuadé, contre ses propres lumières, au moment do l’entrevue, quelle apparence de vérité? Dire que vous avez été trompée, forcée par la ruse; le dire., et trouver de la disposition à le croire, comment celte excuse s'accordera-t-elle avec votre réputation? Et demeurer avec lui sans être mariée; avec un homme d'un caractère si connu ; où cette idée ne conduit-ello pas la censure du public? Mon impatience est extrême do savoir quel tour vous avez donné à tout cela, dans la lettre que vous venez d’écrire pour vos habits.

Au lieu de satisfaire à votre demande, vous pouvez compter, je le répète, qu'ils s'efforceront, dans leur dépit, de vous causer tous les chagrins et toutes les mortifications qu'ils pourront s'imaginer. Ainsi no faites pas difficulté d'accepter le secours que je vous offre. Que ferez-vous avec sept guinées? Je trouverai aussi le moyen de vous envoyer quelques uns de mes habits, et du linge pour les nécessités présentes. Je me flatte, ma très chère miss llarlove, que vous ne mettrez pas votre Anne Howe sur le pied de Lovelace, en refusant d'accepter mes offres. Si vous ne m’obligez pas dans cette occa-ion, je serai portée à croire que vous aimez mieux lui être redevable qu’à moi, et j’aurai de l'embarras à concilier ce sentiment avec votre délicatesse sur d'autres points.

loformez-moi soigneusement de tout ce qui se passe entre vous et lui.

Mes alarmes continuelles, quo que soulagées par l'opinion que j'ai de votre prudence, me font souhaiter qu'il ne manque rien au détail. S’il arrivait quelque chose que vous crussiez ne pouvoir me dire de bouche, ne faites pas difficulté de me l’écrire, quelque répugnance que vous ayez à le confier au papier. Outre la confiance que vous devez avoir aux mesures de M. Hickman, pour la sûreté de vos lettres, songez qu'un spectateur juge mieux du combat que celui qui est dans la mêlée. Les grandes affaires, comme les personnes d'importance, vont rarement seules, et leur cortège fait quelquefois leur grandeur, c'est-à-dire qu'elles sont accompagnées d'une multitude de petites causes et de petits incidcns, qui peuvent devenir considérables par leurs suites.

Tout considéré, je ne crois pas qu'il vous soit libre à présent de vous défaire de lui quand vous le souhaiterez. Je me souviens de vous l'avoir prédit. Je répète donc qu'à votre place je voudrais feindre au moins de lui accorder un peu de confiance. Vous le pouvez, aussi long-temps qu’il ne lui échappera rien contre la décence. De la délicatesse dont vous êtes, tout ce qui sera capable de le rendre indigne de votre confiance ne peut se dérober à vos observations.

S’il faut en croire votre oncle Antonin, qui s’en est ouvert à ma mère, vos parens s’attendent que vous vous jetterez sous la protection de milady Lawrance, et qu’elle offrira sa médiation pour vous. Mais ils protestent que leur résolution est de fermer l’oreille à toute proposition d'accommodement qui viendra de celle part. Ils pourraient ajouter: et de toute autre; car je suis sûre que voire frère et votre sœur nu leur laisseront pas le temps de se refroidir, du moins jusqu'à ce que vos oncles, et peut-être votre père même, aient fait des dispositions qui les satisfassent.

Comme cette lettre doit vous apprendre le changement do ma première adresse, je vous l'envoie par un ami de M. liukman, sur la fidélité duquel nous pouvons nous reposer, il a quelques affaires dans le voisinage de madame Sorlings. Il connaît même cette femme; et son dessein étant de revenir ce soir , il apportera ce quo vous aurez de prêt , ou ce que le temps vous permettra de m'écrire. Je n'ai pas jugé à propos d'employer, celle fois, aucun des gens de M. Hickman. Chaque moment peut devenir fort important pour vous, et vous jetter dans la nécessité de changer vos desseins et voire situation.

J'entends, du lieu où je suis assise, ma mère qui appelle autour d'elle, et qui met tout le monde en mouvement. Elle va, sans doute, me demander bientôt où j'étais, et quel emploi j’ai fait de mon temps. Adieu, ma chère. Que le ciel veille à votre conservation ! El du côté de l'honneur comme de celui des senlimens puisse-t-il vous rendre sans tache aux embrassemens de votre fidèle amie 1

Anne Howe.

Page 1