‹ Clarisse HarloveChapitre 84 sur 127 · LETTRE C · texte numérisé non relu

LETTRE C

LOVXLACE, A H. BEL FORD.

M. Lovelace . pour continuer le récit qu’il a commencé dans » dernière lettre, raconte à son ami tout ce qui s'est passé entre Clarisse et lui, dans le voyage et dans les hôtelleries, jusqu'à leur arrivée cher madame Sorlinrs. Mais comme ce détail n'ajoute rien à celui de misa Clarisse, l'éditeur anglais a retranché ce qui aurait l'air de répétition, et n'a conservé que ce qui peut servir a développer de plus en plus les deux caractères.

Ainsi, en descendant le lundi au soir A l'hôtellerie de Saint - Albans , M. Lovelace raconte les circonstances dans ces termes :

Quantité de gens, qui s'assemblèrent autour de nous, semblèrent marquer, par leur visage allongé et par leurs regards immobiles, l'éionneineut où ils étaient de voir une jeune personne, d'une figure charmante et de l’air le plus majestueux, arriver, sans autre compagnie que la mienne, d’un voyage qui avait fait fumer les chevaux et suer les valets. J'observai leur curiosité et l'embarras de ma déesse. Elle jeta un coup d’oeil autour d’elle avec les marques d’une douce contusion ; et, quittant ma main assez brusquement, elle se hâta d’entrer dans l’hétellerie.

Ovide ii'enlcndait pas mieux que ton ami l’art des métamorphoses. Sur-le-champ, je la transformai aux yeux de l'hétesse en une petite soeur aussi chagrine qu'aimable, que je ramenais malgré elle, et par surprise, de la maison d’un parent où elle avait passé l’hiver pour l'empécher de se marier à un daninable libertin (j'approche toujours de la vérité autant que je puis) , que son père, sa mère, sa soeur aillée et tous ses chers oncles, ses tantes et ses cousines avaient en horreur. Celte fable expliquait tout à la fois la mauvaise humeur de ma belle , son dépit contra moi s'il durait encore, et son habillement qui n’était pas propre au voyage ; sans compter que c’était lui donner fort à-propos une juste assurance de mes vues honorables.

Sur le délwt qu’il eut avec elle , particulièrement h l'occasion du reproche qu'elle lui ht de l'avoir poussée au sacrifice de son devoir et de sa conscience; il écrit >

Elle ajouta quantité de choses encore plus mortifiantes. Je l'écoutai en silence. Mais lorsque mon tour fut venu, je plaidai, je m'efforçai de lui répondre; et m’apercevant que l'humilité ne suffisait pas, j’élevai la voix, je fis briller dans mes yeux un air de colère, dans l'espérance de tirer avantage de cette douce poltronnerie, qui a tant de charmes dans ce sexe (quoiqu’elle ne soit souvent qu’une affectation ) , et qui avait peut-être servi plus que tout le reste à mu faire triompher de cette flore beauté.

Cependant elle n’en parut pas intimidée. Je la vis prête elle-même à s'emporter beaucoup, comme si ma réponse n’eût servi qu’à l'irriter. Mais lorsqu'un homme est aux mains avec une femme sur des affaires de

Mt) «.MUSSE 1UHL0VE.

cette nature, quelque ressentiment qu'elle affecte, il aurait peu d’habileté s’il ne irouvait pas le moyen do l’arrêter. Se ressent-elle trop rivement de quelque expression hardie? il en sera quille pour deux ou trois autres hardiesses, qu’il doit prononcer arec la même fermeté, sauf à les adoucir ensuite par des interprétations favorables. ,

A l’occasion de la répugnance qu’elle prétendait avoir eu d’abord à lui écrire, voici ses réflexions ;

J’en conviens, ma précieuse! et vous deviez ajouter quo j’ai eu des difficultés innombrables à combattre. Mais vous pourrez souhaiter quelque jour de ne vons en être pas vantée : et peut-être regretterez-vous aœsi tant de jolis dédains, tels que de m’avoir assuié « que ce n’est point en ma faveur que vous rejetez Soltncs; que ma gloire, si je m’en fais une de vous avoir emmenée, tourne il voire home ; que j’ai plus do mérite à mes propres yeux qu’aux vôtres ou h ceux do tout mitre {quel fol «lie lait do moi, Belford!); que vous souhaiteriez de vous revoir dans la maison de votre père , quelles qu’en pussent être les suites... » Si je te pardonne ces réflexions, ma charmante , ces souhaits , ces mépris , je ne serai pas le Lovelacc que j’ai la réputation d’être, et que ce traitement me fait juger que tu me crois toi-même.

En un mot, son air et sbs regards, pendant toute cette discussion, marquaient une espèce d’indigation majestueuse , qui semblait venir de l’opinion do sa supériorité sur l’homme qu’elle avait devant elle.

Tu m’as souvent entendu badiner sur la pitoyable figure quo doit faire un mari, lorsque sa femme croit avoir, ou qu'elle a réellement plus de sens que lui. Je pourrais t’apporter mille raisons qui ne me permettent pas de penser h prendre Clarisse Harlovu pour ma femme; du moins , sans être sftr qu’elle ait pour moi cet amour de préférence que je dois attendre d'elle en l'épousant.

Tu vois que je commence à chanceler dans mes résolutions. Ennemi comme je l'ai toujours été des entraves du mariage, que je retombe aisément dans mon ancien préjugé! Puisse le ciel me donner le courage d'êlre honnête! Voilà une prière , Belford. Si malheureusement elle n'est pas écoulée , l’aventure sera fâcheuse pour la plus admirable de toutes les femmes. Mais cummo il uc m'arrivo [tas souvent d’importuner le ciel par mes prit-rcs, qui sait si celle-ci Dosera point exaucée?

Tourne rien dissimuler, je suis charmé des difficultés que j’envisage, et de la carrière qui s’ouvre devant moi pour l'intrigue et le stratagème. Est-ce ma faute, si mes talons naturels sont tournés de ce cdlé-là? Conçois-tu d’ailleurs quel triomphe j’obtiens sur tout le sexe, si j'ai le bonheur d’en subjuguer l’ornement. Ne te souviens-tu pas do mon premier tou? Ce sont les femmes, tu lésais, qui ont commencé avec moi. Celle-ci m’épargne-t-elle? Crois-tu, Belford, que j’eusse fait quartier au foulon de rose, si j'avais été bravé avec les mêmes hauteurs? sa grand' mère me demanda grâce. 11 n'y a que l’opposition et la résistance qui m’irritent.

Pourquoi cette adorable personne emploie-t-elle tant de soins à me convaincre de sa froideur? Pourquoi son orgueil entreprend-il d’humüier le mien? Tu as ru dans ma dernière lettre avec quel mépris elle me traite. Cependant, que n’ai-jo pas souffert pour elle, et que n'ai-je pas

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