‹ Clarisse HarloveChapitre 87 sur 127 · I.ETTIIE Cil · texte numérisé non relu

I.ETTIIE Cil

S. LOVtLACE , A M, BELFORD.

Nous no quittons pas la plume, la belle Clarisse et moi. Jamais deux amans n’eurent tant do goût peur récriture, et jamais il n’y en eut, peut-être, qui aieut eu tant d’intérêt à se cacher mutuellement ce qu’ils écrivent ! Hile n'a point d’autre occupation. Elle n'en veut point d'autre : jo lui ou donnerais de plus agréables, pour peu qu’elle vou âl s’y prêter ; mais je ne suis point assez réformé pour un mari. La patience est une vertu, dit milord M... .1 pat lents, mais sûrs, est une autre de ses sentences. Si je n’avais pas une bonne dose île celte vertu, je n’aurais pas attendu le temps do la maturité pour l'exécution de mes complots.

Ma bien-atmée n'a pas manqué, apparemment, d’écrire à son amie tout ce qui s'est passé jusqu'à ce jour entre elle el moi. Jo donnerai peutêtre une belle matière à sa plume, si sou goût est pour le détail, coinmo le mien.

Je ne serais point ass z barbare pour permettre à cet oncle Antonin d'irriter la dame Howe contre elle, si je ne redoutais les conséquences d’un commerce trop libre entre deux jeunes personnes de ce caractère : i’une si vive, toutes deux si prudentes. Qui ne se ferait pas une gloire de l’emporter sur deux filles comme elles, et de les faire tourner autour du doigt?

Ma charmante s’est hâtée d'écrire à sa sieur, pour lui demander ses habits, de l'argent et quelques livres. Dans quel livre apprendrait-elle quelque chose qu'elle ignore? C'est de moi qu'elle apprendra mille choses. Elle ferait mieux do m'étudier.

Elle peut écrire. Avec tout son orgueil, elle n’en sera pas moins réduite à m'avoir obligation. Miss Howe. à la vérité, ne manquera point d’emprcssemeul pour fournir à ses besoins; ruais je doute qu’elle le puisse sans la participation de sa mère, qui est l’avarice même, et l’agent de mon agent, l'oncle Antonin, a déjà donné quelques avis à la mère, qui la tiendront en garde contre les subsides pécuniaires. Si la fille a quelque argent en réserve, je puis faire inspirer à madame Howe de l'emprunter. Ne blâmez pas, Belford. des ruses qui n’ont que ma générosité pour fondement. Tu me connais. Je donnerais la moitié de mon bien pour le plaisir d'avoir obligé ce que j’aime. Milord M... m’en laissera plus que je ne désire; nia passion n’est pas pour l’or, que je n’estime, au contraire, qu’autant qu’il est utile à mes plaisirs et qu’il m’assure de l’indépendance.

Il a fallu faire entrer dans la tête do ma chère novice, pour mon intérêt comme pour le sien, dans la crainte que ses adresses de lettres ne

r.MSISSF. IIASCOVe.

fissent découvrir nos traces, qu’elle en devait prendre une de moi pour recevoir ses habits ; du moins si l'on se détermine à lui accorder une demande si juste. Je no suis point tranquille lit-dessus. Si la réponse est favorable, je commencerai à me défier d’une réconciliation, et je serai forcé de méditer une ou deux ruses pour la prévenir : je puis ajouter anssi, pour éviter les fâcheux accidcns; car c’est un grand point pour moi, comme j'en ai toujours assuré l'honnête Joseph.

Tu vas me prendre pour un vrai démon. Dis, qu’en penses-tu? Mais tous les libertins ne sont- ils pas autant de démons? Et toi, dans la sphère de ton petit pouvoir, n’en es-tu pas un comme les autres? Si lu fais tout le mal qne tn as dans la télé et dans le cœur, tu es plus méchant que moi ; car je t'assure que je ne remplis jamais la moitié de mes idées.

J’ai proposé, et la belle consent que tout ce qui lui viendra de sa famille lui soit adressé chez ton cousin Osgood. Qu’on ne manque point de faire partir, à mes frais, un messager qui m’apporte snr-le-cbamp tout ce que tu recevras. Si le paquet n'était pas facile h transporter, tu m’en donnerais avis; mais je te jure hardiment que ses proches ne te causeront aucun embarras de cette nature. Je m’en tiens si certain, que je suis tenté de les abandonner à eux-mêmes. Un esprit juslo connaît les bornes de sa défiance, et n’emplnie pas plus de précautions qu’il n’en a besoin.

Mais tandis que j’y pense, rappelle ton attention pour deux choses qui en demandent beaucoup : l’une est de m’écrire désormais en chiffres, comme je l’écrirai moi-même. Savons-nous entre les mains de qui nos lettres peuvent tomber; et ne serait- il pas horrible de nous voir sauter par une traînée de noire propre poudre? Le second point que tu ne dois pas oublier, c’est que j’ai changé de nom ; changé, te dis-je, sans me soucier d’être autorisé par un acte du parlement, je me nomme a présent Robert Bunimgforl. Écris-moi sous celle adresse : à Hertfort, pour prendre h U poste.

Lorsque je lui ai parlé de toi, elle m’a demandé quel est ton caractère. Je l’en ai donné un beaucoup meilleur que lu ne lu mérites, pour l’honneurdo mitai. Cependant je lui ai dit que lu avais l’air assez épais, afin que s’il lui arrive de to voir, elle ne s'attende pas à te trouver mieux que tu n’es pour la figure. Au fond, ton épaisseur apparente ne t'est pas trop désavantageuse. Si tu avais la physionomie bien fine, on ne découvrirait rien d’extraordinaire en toi lorsqu’on vient à t’entretenir; au lieu que te prenant d’abord pour un ours, on est surpris de to trouver quelque chose qui ressemble à l'espèce humaine. Félicite-toi donc do les défauts, qui sont évidemment tes principales perfections, et qui t’attirent une distinction que tu ne pourrais espérer autrement.

La maison qui nous sert aujourd’hui de logement n'est pas fort commode. J'ai poussé la délicatesse jusqu’à trouver mauvais quo les chambres communiquent l’une à l'autre, parce que j'ai prévu que cette ordonnance d'architecture ne plairait point a ma belle: et je lui ai dit que si je pouvais me rassurer contre les poursuites, je la laisserais dans ce lieu rustique, puisqu’elle souhaite si ardemment quo je m'éloigne. Le diable s’en mêlera, si je ne parviens point à binnir de son cœur jusqu’à l’ombre de la défiance. Son incrédulité ne tiendra point contre la raison et les apparences.

Nous avons ici deux jeunes créatures assez agréables, toutes deux filles

do noire hôtesse, qui se nommo madame Soriings. Je ne leur ai marqué jusqu'à présent qu’une simple admiration. Que ce sexe esl avide de louanges! La plus jeune, que j’ai vuo travailler à la laiterie, m’a causé tant de satisfaction par sa propreté et son adresse, que j'ai cédé h la tentation du lui donner un baiser. Elle m'a remercie de ma bonté par une profonde révérence; elle a rougi, et je me suis aperçu, à d'autres marques de son embarras, qu'elle ne manque pas plus de sensibilité que d'agrémens. Sa soeur étant survenue, l’impression de ce qui s'était passé l’a fait rougir encore, avec tant de confusion, que je me suis cru obligé de faire une excuse pour elle. Mademoiselle Kitly, ai-je dit à son aînée, j’ai pris tant de plaisir à voir votre laitière si propre, que je n’ai pu m’empt'cher de dérober un baiser à votre sœur. Vous avez votre part au mérite, j'en suis sûr; ainsi, vous m'accorderez, s’il vous plaît, la même grâce. Les bons naturels! Elles me plaisent toutes deux. L'atnée m'a fait une révérence commo sa soeur. J’aime les caractères reconnaissons. Pourquoi nia Clarisse n'a-t-elle pas la moitié de cette humeur obligeante!

Je pense à prendre une de ces deux filles pour servir ma charmante à son départ. La mère fait un peu l'importante; mais je lui conseille do ne pas trop affecter ces airs-là. Si je m'apercevais que les difficultés vinssent de quelque soupçon, je serais capable de mettre une de ses filles, ou peutêtre toutes deux, à l’épreuve.

Passe-moi un peu de rodomontade, mon cher Belford. Mais réellement, mon cœur est fixé. Je ne puis penser, dans la nature, qu’à mon adorable Clarisse.

LETTRE CIH.

H. I.OVELACE, A H. RELFORD.

C’est aujourd’hui mercredi, ce jour terrible où j'étais menacé de perdre pour jamais Punique objet de mon affection. Quel est mon triomphe! Avec quelle satisfaction et quel air de tranquillité vois-je mes ennemis humiliés, et mordant leur frein au château d’Harlove! Après tout, c'est peut-être un bonheur pour eux qu'elle leur soit échappée par la fuite. Qui sait de quoi ils étaient menacés, si j'étais entré dans le jardin avec elle; ou si, ne la trouvant point au rendez-vous, j'avais exécuté le projet de ma visite, suivi de mes redoutables Thessatiens ?

Mais supposons que jo fusse entré avec elle, sans autre escorte que mon courage, je suppose qu'il y aurait peu de danger pour moi. Tu sais que les esprits de la trempe des Harlove, qui sont délicats sur la réputation, et qui se contiennent par politique dans les bornes des lois, peuvent être comparés aux araignées qu’on voit fuir dans leur trou lorsqu’elles sentent remuer un de leurs filets par un doigt puissant, et qui abandonnent toutes leurs toiles à des ennemis qu'elles redoutent; au heu que s’il y tombe une sotte mouche, qui n’a ni la force ni lo courage de se détendre, elles courent audacieusement, elles tournent autour du pauvre insecte, elles l'engagent dans leurs liens, et lorsqu'il n’est plus en état de remuer les jambes ni les ailes, elles triomphent de leur avantage, et tantôt s’avançant sur lui, tantôt se retirant, elles le dévorent à loisir. Que dis-tu do cette comparaison? Mais attends. Belford, il me semble qu’elle ne conviendrait pas mal, non plus, aux filles qui se laissent prendre dans nos pièges. Mieux encore, sur ma foi : l'araignée repré-

sente fort bien les héros tels que nous. Commence par l’araignée ou par la mouche, lu trouveras l'idée assez juste.

Mais, pour revenir à mon sujet, tu n'auras pas manqué d’observer, comme moi, que les esprits dont je parle jouent un pauvre rôle dans une guerre offensive, avec des exlravagans de notre espèce, qui se mettent au dessus des lois, et qui dédaignent de se couvrir du masque de la réputation. Tu rendrais aiscmeul témoignage quo le nombre ne m’a jamais effrayé. Ajoute quo , dans la querello que j’ai avec les liarlove, toute la fjmilie n’ignore pas que je suis l’injurié. Dans leur propre église, la peur ne les rassembla-t-elle pas comme us troupeau de moulons, lorsqu'ils me virent entrer? Ils no surent qui devait risquer de sortir lo premier, lorsque lo service fut fini. James, à la vérité, ne s’y trouvait pas. S’il y eût été, peut-être aurait-il entrepris do faire lo brave. Mais il y a sur le visage uno sorte d'audace qui décèle de l’effroi dans le cœur. Telle aurait été l’enseigne de James, si j'avais pris le parti de leur rendre une visite. Lorsque j'ai eu en face un ennemi de cette nature, j’ai toujours été calme et seiem, et j'ai laissé à ses amis le soin d'apaiser des emporlemens qui m'ont fait pitié.

Cette idée me conduit h rappeler tout ce que j’ai fait de louable dans ma vie; ou du moins de supportable, si tu crois qu'il y ait de l’exagération dans l'autre terme. Je crains bien que tu ne sois pas d’un grand secours, pour celle revue de mes bonnes actions; car je n'ai jamais été si pervers que depuis que je te connais. Tdche néanmoins do in 'aider. N'ai-je pas eu quelque bon mouvement dont tu puisses te souvenir? Cherche dans la mémoire, Belford. Il revient quelque chose à la mienne ; mais vois si lu peux te rappeler quelque trait que j’aie oublié.

Je crois pouvoir diio assez hardiment que la plus grande tache de mon écusson vient de ce sexe, qui fait le charme et lo tourment de ma vie I 11 n’est pas besoin que lu me fasses souvenir du bouton de roso. L’aventure m'est présente ; et je t'apprcr.drai môme que j’ai eu l'adresse d’en faire passer les [dus flatteuses circonstances aux oreilles de ma belle, par le ministère de l'honnête Jus *ph . quoique je n’en aie pas recueilli toullo fruit quo j'avais espéré pour l’augmentation de mon crédit. C'est le diable, mou cher ami; et telle a toujours été la rigueur de mon sort. Ai-je fait quelque chose de bien? on dit sèchement que je fais mon devoir; tandis que tout ce qui n’est pas de la même nature est mis contre moi dans le plus grand jour. Cela est-il juste, Belford? La balance ne devrait-elle pas être égale? Quo me revient-il de mes vertus, si l’on ne m’eu tient pas compte î Cependant je dois convenir aussi que j'ai ru le bonheur de Jean d'un œil d’envie. Sérieusement « une jolie femme est un joyau qui n’est pas fait pour pendre au cou d'un misérable. »

Conviens à ton tour que si je suis coupable dans nies adorations pour ce sexe, les femmes en géuèral doivent m’en aimer mieux. Aussi ne manquent-elles pas, et je les en remercie de bon cœur : à l'exception de quelques petites précieuses , qui me font enrag r par-ci par-là, et qui, sous prétexte d'aimer la vertu pour l'aniuur d’elles-mômes, souhaiteraient do me voir à elles exclusivement.

Où je m'égare! Tu m'as dit plus d'une fois que tu aimais mes excursions. Compte que j’aurai le temps de salisfaire ton goôl ; car je n'ai jamais aimé comme j’aime, et j'aurai besoin probablement d'une longue

£}t CLARISSE 1IARL0VE.

patience avant que je frappe lo grand coup, si je me détermine à le frapper. Adieu, citer Belford.

Page 1