LETTRE CIV
Jeudi au aotr, 13 avril.
Ma situation me donne le temps de vous écrire, et vous expose peutêtre à recevoir un trop grand nombre de mes lettres. J'ai eu avec M. Lovelace un nouveau débat, cl des plus vifs, à la suite duquel est venue l’occasion que vous m’avez conseillé de ne pas négliger lorsqu’elle se présenterait honnêtement. 11 est question do savoir si je mérite vos reproches ou votre approbation, pour l'avoir laissée sans effet.
L'impatient personnage m'a fait demander plusieurs fois la liberté de mo voir, pendant que j’étais à vous écrire ma dernière lettre sans avoir rien de particulier à me dire, et pour me donner apparemment le plaisir de l'entendre. 11 semble qu'il en prenne beaucoup lui-même à exercer U volubilité do sa langue, et que, lorsqu’il a fait sa provision de termes agréables, il ait besoin do mes oreilles pour l’écouter. Cependant, il prend un soin supetflu. Je ne lui fais pas souvent la grâce de louer son éloquence, ou d’en marquer autant de satisfaction qu'il le désire.
Après avoir fini ma lettre, et dépêché l'homme de M. Hickmon, j'allais me retirer dans la chambre que j’occupe ; mais il m’a suppliée de demeurer, et d'entendre ce qu'il avait à me dire. Ce r/était rien d'extraordinaire, comme je viens de le remarquer; mais des plaintes, des reproches, d’un air et d’un ton qui m'ont paru approcher de l'insolence. Il ne pouvait vivre, m’a-t-il dit. s'il ne me voyait plus souvent, et si je ne le traitais pas avec plus d’indulgence.
Là-dessus, je suis entrée avec lui dans une chambre voisine, assez irritée pour ne vous rien dissimuler, cl d’autant plus, que je le voyais établi tranquillement dans cette maison, sans parler de son départ.
Notre chagrine conférence a commencé aussitôt. lia continué de m’irriter. et je lui ai répété quelques uns des propos les plus ouverts que je lui eusse déjà tenus. Je lui ai dit particulièrement que d’heure en heure j’étais phis mécontente et de moi-même et do lui; qu’il me paraissait de ces hommes qui ne gagnent pas à être mieux connus ; et que je n aurais pas l'esprit en repos tant qu’il ne me laisserait pas à moi-même.
Ma chaleur a pu le surprendre : mais réellement il m’a paru tout a fait décontenancé ; hésitant, et n’ayant rien à dire pour sa défense, ou qui pût excuser ses airs impérieux, lorsqu’il n’ignorait pas que je vous écrivais et qu’on attendait ma lettre. Enfin, dans mon ressentiment, je l’ai quitte avec précipitation, apres lui avoir déclaié que je voulais être maîtresse de mis, actions et de mon temps... sans être obligée de lut en rendre
compte. „ , ...
Son inquiétude a paru fort vive, jusqu a la première occasion qu il a trouvée de me revoir ; et lorsque je n’ai pu me dispenser de le souffrir, il s’est présenté de l’air le plus humble et le plus respectueux.
H m’a dit que je l’avais fait rentrer en lui-même, et que sans avoir au'-un reproche à se faire du côté do l'intention, il sentait que son impatience avait pu blesser ma délicatesse; que faisant profession d’une extrême franchise, il n'avait pas observé jusque aujourd'hui qu'elle ne s'ac-
CLAMSSE HAKLOVE.
cordait pas toujours arec la véritable politesse, à laquelle il craignait d'avoir manqué en voulant éviter des apparences de flatterie et d'hypocrisie, pour lesquelles il me connaissait beaucoup d'aversion; que désormais je trouverais dans toute sa conduite le changement qu'on dovail attendre d'un homme qui se reconnaissait d'autant plus honoré de ma compagnie, que personne n'avait plus d'admiration pour la délicatesse de mon esprit cl do mes sentimens.
J’ai répondu h ce compliment, que je lui devais peut-être des félicitations sur la découverte qu'il venait de faire, et que je le priais donc de ne plus oublier que la véritable politesse et la franchise doivent s'accorder toujours ; mais qu'un mauvais sort m'ayant jetée dans sa compagnie, je regrettais, avec raison, que cette connaissance lui fût venue si tard, parce qu'avec de la naissance et de l'éducation il me paraissait étrange qu'elle eût pu lui manquer.
Il ne croyait pas non plus, m’a-t-il dit, s’être conduit assez mal pour avoir mérité une réprimande si sévère.
Peut-être lui faisais-je injustice, ai-je répliqué. Mais s'il en était persuadé, mes reproches pouvaient lui servir k faire une autre découverte, qui tournerait à mon avantage: avec tant de raison d'être content de luimême, il devait me trouver bien peu généreuse, non seulement de ne pas paraître plus sensible k ce nouvel air d'humilité, par lequel il croyait peut-être se rabaisser, mais d’être prête en vérité k lo prendre au mot.
Comme il était en défense contre des traits auxquels il s'était attendu, sa haine pour la flatterie ne l’a point empêché de mo répondre qu'il avait toujours admiré, avec une satisfaction infinie, mes talens supérieurs et ■me sagesse qui lui paraissait étonnante k mon lige; que malgré la mauvaise opinion que j'avais de lui, il était disposé k trouver juste tout ce qui sortait du ma bouche; qu'a l’avenir il ne proposerait point d'autre règle que mon exemple et mes avis.
Je lui ai dit qu'il se trompait s'il me croyait capable des illusions ordinaires de l'amour-propre ; que, s’attribuant tant de franchise, il devait commencer par être lidèlc k la vérité lorsqu'il me parlait de mui-même : et qu'en supposant d’ailleurs que je méritasse une partie de ses éloges, il n'en avait que plus de raison de s'applaudir de ses artifices, qui avaient précipité une jeune personne de mon caraclèrc dans un si grand excès do folie.
Réelleme nt, ma chère, il ne mérite pas d’être traité avec plusd'égards. Et puis, n’esl-il pas vrai qu'il a fait de moi une folle accomplie? Je tremble qu'il ne le pense lui-même.
Il était surpris de m'entendre. 11 ne revenait pas de son étonnement. Quel malheur pour lui do ne pouvoir rien dire, ni rien faire qui me donnât une meilleure idée de ses principes ! Il mo suppliait du moins de lui apprendre comment il pouvait se rendre digne de ma confiance.
Je lui ai déclaré que rien n’était plus capable de m’obliger que son absence; qu'il ne paraissait pas que mes amis fussent disposés k me poursuivre; que s'il voulait partir pour Londres, ou pour Berkshire, ou pour tout autre lieu, il ferait ce qu'il y avait de plus conforme k mes désirs, et de |4us convenable k ma réputation.
L’était sou dessein, m’a-t-il dit, sa ferme résolution, aussitôt qu’il m* verrait dans une retraite de mon goût, dans un lieu plus commode.
CLARISSE nARLOVE.
— Celui-ci me conviendra, ai-je répliqué, lorsque vous n’y serez plus pour troubler mon repos, et pour resserrer trop mon logement.
— U ne croyait pas celle maison assez sûre. Comme je n'avais pas eu le dessein de m’y arrêter, il n’avait pas pris soin de recommander le secret à ses gens, ni à madame Grcme, lorsqu’elle m'avait quittée. — Sans compter, m’a-t-il dit, qu’il y avait dans le voisinage troisou quatre bonnes maisons, où ses gens s’étaient déjà liés avec les domestiques. Il ne pouvait penser à me laisser seule dans un lieu si mal gardé; mais je n’avais qu’à choisir dans toute l’Angleterre une demeure sûre et tranquille, et lorsqu’il tn’y verrait établie, il choisirait la sienne dans l’endroit du royaume le plus éloigné, si co sacrifice était nécessaire à mon repos.
Je lui ai confessé nettement que je ne me pardonnerais jamais de l’avoir vu à la porte du jardin, ni a lui de m'avoir mise dans la nécessité de le suivre; que mes regrets ne faisaient qu'augmenter; que je croyais ma réputation blessée, sans apparence qu'elle pût jamais se rétablir; qu'il ne devait pas s’étonner de voir croître de jour en jour mon inquiétude et ma douleur ; que tout ce que j'avais à désirer était qu'il me laissât le soin de moi-même ; et que lorsqu’il m’aurait quittée, je verrais mieux à quelle résolution je devais m’arrêter, et quelle retraite je devais choisir.
Ce discours a paru le jeter dans des réflexions plus profondes. Il aurait souhaité, m’a-t-il dit d’un ton fort grave, que, sans m’offenser, et sans être soupçonné de vouloir s’écarter des lois que je lui avais imposées, il lui eût été permis do me faire une humble proposition... Mais le respect sacré qu’il avait pour mes ordres, quoiqu’il ne fût pas redevable à mon penchant de l'occasion qu’il avait eue de me servir, lui liait la langue, à moins que je no promisse de lui pardonner, si je ne l’approuvais pas.
Je lui ai demandé, avec quelque confusion, ce qu’il voulait dire.
Il m’a fait une seconde préface, comme si ma permission même ne l’eût pas rassuré; et baissant les yeux avec un cir de modestie qui lui sied assez mal, il m’a proposé do ne pas différer la célébration. « Elle rétablira tout, s'cst-il hâté d'ajouter. Les deux ou trois premiers mois que vous êtes menacée de passer dans l'obscurité et dans la crainte, nous les passerons agréablement à visiter toute ma famille et à recevoir des visites. Nous verrons miss llowe; nous verrons qui vous voudrez voir, et rien n'ouvrira mieux le chemin à la réconciliation que vous avez tant à coeur. »
Il est certain, ma chère amie, que votre conseil m’est revenu alors dans toute sa force. Je n'en ai pas trouvé moins dans ses raisons, et dans la vue présente de ma triste situation ; mais que pouvais-je répondre? J’aurais eu besoin de quelqu’un qui eût parlé pour moi. Je ne pouvais agir tout d'un coup, comme si le temps des délicatesses eût été passé. Je n'avais pu supposer que cette proposition dût arriver si tût.
Il s’est fort bien aperçu qu'elle ne m’irritait pas. J’ai rougi, j’en suis sûre, je suis demeurée muette, et je m’imagine que j’avais l'air d’une folle. 11 no me manque pas de courage. Aurait-il voulu que je me fusse rendue au premier mot ? Son sexe ne regarde-t-il pas le silence du nôtre comme une marque de faveur? D'un autre cûté, sortie depuis trois jours du château d’Harlove, après lui avoir déclaré par mes lettres que je ne penserais point au mariage sans l’avoir fait passer en quelque sorte par
CLARISSE HARL0VE.
un état d’épreuve , quel moyen de l’encourager tout d’un coup par des signes d'approbation, surtout immédiatement après les vivacités auxquelles je venais de m’emporter? Je n'en aurais pas été capable, quand il aurait été question de la vie.
11 m’a regardée d’un œil fixe, malgré sa modestie étudiée, comme s’il eût voulu pénétrer mes dispositions; tandis qu'à peine osais-je lever mes regards sur lui. Il m'a demandé pardon avec beaucoup de respect. Il tremblait, m'a-t-il dit, que je ne le jugeasso pas digne d'une autre réponse qu'un silence méprisant. Le véritable amour craint toujours d'offenser. (Prenez garde, Lovelace, ai-je pensé, qu'on no juge du vûtre par cette règle.) Il aurait observé inviolablemcnt mes lois, si je ne lui avais permis...
Je n'ai pas voulu l'entendre plus long-temps. Je me suis levée avec des marques très visibles de confusion, et je l'ai laissé faire à lui-même ses complimens insensés.
Ce que je puis ajouter, ma chère miss llowe , c'est que, s'il souhaite réellement la cérémonie, il ne pouvait avoir une plus belle occasion pour presser mon consentement ; mais il l'a manquée, et l'indignation a succédé. Mon étude à présent sera de l’éloigner de moi