LETTRE V
MISS CLARISSE HARLOVE, A MISS BOWE.
30 janvier.
Je n’ai pas ou jusque aujourd'hui la liberté de continuer mon dessein. Mes nuits et mes matinées n'ont point été à moi. Ma mère s’est trouvée fort mal , et n’a pas voulu d'aulros soins que les miens. Je n’ai pas quitté le bord de son lit . car elle l’a gardé depuis ma dernière lettre ; et pendant deux nuits, j’ai eu l’honneur de le partager avec elle.
Sa maladie était une violente colique. Les contentions de ces esprits fiers et mâles , la crainte de quelque désastre qui peut arriver de l’animosité qui ne fait qu’augmenter ici contre M. l.oveluce. et de sun caractère intrépide et vindicatif, qui n’est que trop co-mu , sont des choses qu'elle ne peut supporter. Et puis les londoniens qui lui paraissaient jetés avec trop de vraisemblance pour des jalousies et des aigreurs, dans une famille jusqu'à présent si heureuse et si unie , affligent excessivement una âme doues et sensible, qui a toujours sacrifié à la paix sa
GLtniSSK lltHLOVE.
propre satisfaction. Mon frère et nia soeur, qui étaient rarement d'accord, paraissaient tellement unis, et sont si souvent ensemble (cabatlent est le terme qui a échappé à ma mère, comme sans y penser) , qu’elle tremble pour les conséquences. Ses tendres alarmes tombent peut-être sur m i , parce qu’elle remarque à tout moment qu’ils me regardent avec plus de froideur et do réserve. Cependant , si elle voulait prendre sur elle-mûmo d'employer cette autorité que lui donne la supériorité de ses talens, toutes ces semences de divisions domestiques pourraient être étouffées dans leur naissance , surtout étant aussi sûre qu'elle peut l’être d’une soumission convenable do ma part, non seulemenl parce qu’ils sont nies aînés, mais encore pour l’amour d’une si tendre et si excellente mère. Car, si jo ne puis vous dire, ma chère , ce que je no dirais pas h toute autre au monde, je suis persuadée que si elle avait été d'un caractère à vouloir souffrir moins, elle n’aurait pas été exposée à la dixième partie de scs peines. Ce n’est pas faire l’éloge , me direz-vous, de la générosité de ceux qui sont capables de faire tourner à son propre tourment , tant de bonté et de condescendance.
En vérité, je suis quelquefois tentée de croire qu’il est en notre pouvoir de nous faire accorder ce que nous désirons, et respecter, autant qu’il nous plaît , eu prenant seulemenl des manières brusques jxmr déclarer nos volontés. On<cn est quitte pour être moins aimé, voila le pis aller, et si l’on se trouve en état d'obliger ceux à qui l’on peut avoir à faire, on ne s’apercevra pas même qu’ils nous refusent ce sentiment. Nos flatteurs ne nous reprocheront rien moins que nos fautes.
S’il n'y avait pas de vérité dans celle observation, est-il possible que mon frère et ma sœur pussent rendre jusqu’à leurs torts et leurs emportemens d’une si grande importance pour toute la famille? « Comment cela serait-il pris par mon fils, par mon neveu? Que dira-t-il làdessus? Il faut savoir ce qu'il en pense. » Ce sont des réflexions qui précèdent chaque démarche de ses supérieurs, dont les volontés devraient être une règle pour las siennes. 11 peut fort bien se croire en droit d’attendre cette déférence de tout le monde, lorsque mon père, qui est d’ailleurs si absolu, veut bien s’y assujélir constamment, surtout depuis que la boulé de sa marraine a mis dans l’indépendance un esprit qui n’a jamais trop connu la soumission. Mais où ces réflexions peuvent elles me conduire? Jo sais que, de toute noire famille, vous n’aimez que ma mère et moi ; et, supérieure conuno vous l’êtes, vous me le faites sentir plus souvent que je ne le souhaiterais. Dois-je donc augmenter vos dégoûts pour ceux en faveur desquels je voudrais vous voir mieux disposée, particulièrement pour mon père? car s’il no pont souffrir la moindre contradiction, il est excusable. Il n'est pas naturellement de mauvaise humeur, et lorsqu’d n’est pas dans la torture de ses accès do goutle, on reconnaît aisément dans son air, dans ses manières et dans son entretien l’homme de naissance et d’éducation.
Notre sexe, peut-être, doit s’attendre à souffrir, si j’ose le dire, un peu de rudesse de la part d'un mari, à qui on laisse voir, comme un amant, la préférence qu’on lui donne dans son cœur sur tous les autres hommes. Qu’on fasse passer tant qu’on voudra la générosiié pour une vertu d’homme. Mais dans le fond, ma chère, j’ai observé jusque aujourd’hui qu’une fois sur dix, on n’en trouve pas dans ce sexe autant que dans le nôtre. A l’égard de mon père, son humeur naturelle a été un peu
CLARISSE IIARLOVE.
altérée par sa cruelle maladie, dont les atteintes ont commencé à la (leur do son âge arec une violence capable de faire perdre à la plus active de toutes les âmes, telle qu’était la sienne, tout exercice de ses facultés, et cela, suivant les apparences, pour le reste de sa vie. Une si triste situation a commo resserré dans lui-même la vivacité de ses esprits, et leur a fait tourner leur pointe contre son propre repos, sans compter qu'une prospérité extraordinaire ne fait qu'ajouter à son impatience ; car ceux, je m’imagine, qui ont le plus de ces biens terrestres en partage, doivent regretter qu'il y en ait quelqu’un qui leur manque.
Mais, mon frère, quelle excuse peut-on donner pour son humeur brusque et hautaine? Je suis fâchée d'avoir sujet de le dire, mais c'est réellement, ma chère, un jeune homme de mauvais naturel. Il traite quelquefois ma mère... En vérité, il n'est pas respectueux. La fortune ne lui laissant rien à désirer, il a le vice de l’âge mêlé avec l'ambition de la jeunesse, et il ne jouit de rien que de sa fierté, j’allais dire aussi de son mauvais cœur. Encore uno fois, ma chère, je fortifie votro dégoût pour quelques personnes de notre famille. Je me souviens d'un temps, chère amie, où il a peut-être dépendu de vous de le former à votre gré. Que n’êtes-vous devenue ma belle-sœur? C’eût été alors que dans une sœur j'aurais trouvé une véritable omio. Mais il n’est pas étonnant qu’il n’ait plus de tendresse pour vous, qui preniez plaisir de le piquer au vif; et cela, trouvez bon que je le dise, avec un dédain trop assorti à sa hauteur; passion qui n’aurait pas manqué d’une chaleur digne de son objet, et qui l’en aurait peut-être rendu digno lui-même.
Mais Unissons sur cet article. J'exécuterai mon dessein dans ma première lettre, que je me propose d’écrire immédiatement après le déjeûner. Je remets celle-ci au messager que vous avez envoyé domander des nouvelles de notre santé, avec une inquiétude de mon silence, qui est un témoignage ordinaire de votre amitié.