‹ Clarisse HarloveChapitre 8 sur 127 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

MISS CLARISSE HARLOVE, A MISS IIOWE.

15 janvier.

Voilà , ma chère , où j’en étais avec M. Lovelace , lorsque mon frère arriva d’Ecosse.

Aussitôt qu'on lui eut parlé de visites de M. Lovelace, il déclara nettement, et sans explication, qu'il les désapprouvait. En général, il trouvait de grands sujets de reproches dans son caractère. Mais bientêt. mesurant moins ses expressions, il prit la liberté de diro , en propres termes, qu’il avait peine à comr rendre que ses oncles eussent été capables de proposer un homme de cette sorte pour l'une ou l'autre do ses scrurs; et se tournant en même temps vers mon père, il le remercia d'avoir évité de conclure jusqu'à son retour, mais du ton, à mon avis, d'un supérieur qui loue un inférieur d’avoir rempli son devoir pendant son absence. II justifia son aversion invétérée par l’opinion publique et par la connaissance qu’il avait acquise do son caractère au collège. Il déclara qu’il l’avait toujours haï, qu’il le haïrait toujours, et qu’il ne le reconnaîtrait jamais pour son frère, ni moi pour sa soeur, si je l’épousais.

Voici l’origine que j’ai entendu donner à cette antipathie de collège. M. Lovelace s’est toujours fait remarquer par sa vivacité et son courage, et ne se distinguait pas moins, à ce qu’il semble , par la rapidité surpronanle de ses progrès dans toutes les parties de la littérature. Aux heures de l’étude, il n’y avait pas de diligence égale à la sienne. Il paraît qn’on avait généralement cette idée de lui à l’Université, et qu’elle lui avait fait un grand nombre d’amis entre les plus habiles de ses compagnons. tandis que ceux qui ne l’aimaient pas le redoutaient à cause de sa vivacité, qui le disposait trop facilement il les offenser, et du courage avec lequel il soutenait l'offense après l’avoir donnée. Il se faisait par là autant de partisans qu’il lui plaisait parmi ceux qui n’étaient pas les plus estimés pour leur conduite : caractère, à tout prendre, qui n'est pas fort aimable.

Mais celui de mon frère n'était pas plus heureux. Sa hauteur naturelle ne pouvait supporter une supériorité si visible. On n'est pas éloigné de la haine pour ceux qu'on craint plus qu'on ne les aime. Comme il avait moins d'empire que l'autre sur ses passions, il s'exposait plus souvent

CLARISSE 1IARLOVE.

à scs railleries, qui étaient peut-être indécentes, de sorte qu'ils ne se rencontraient jamais sans se quereller; et tout le monde, soit par crainte ou par amitié, prenant le parti de son adversaire , il essuya quantité de mortifications pendant lo temps qu’ils passèrent au même collège. Ainsi on ne doit pas trouver surprenant qu’un jeune homme dont on ne vante pas la douceur ail repris une ancienne antipathie qui a jeté des racines si profondes.

Il trouva ma soeur qui n’attendait que l’occasion, prête h se joindre à lui dans ses ressentimcns contre l'homme qu'elle haïssait. Elle désavoua hautement avoir jamais eu la moindre estime pour M. Lovelace, « jamais aucun goût pour lui. Son bien doit être fort chargé. Livré au plaisir comme il l'était, il était impossible qu'il ne fût pas abîmé do dettes. Aussi n'avait-il pas de maison , ni même d'équipage. Personne ne lui disputait de la vanité. La raison par conséquent était aisée b deviner. » Là-dessus elle se vanta sans ménagement de l’avoir refusé, cl mon frère lui en lit un sujet d'éloges. Ils se joignirent dans toutes les occasions pour le rabaisser, et souvent ils cherchaient à les faire naître. Leur animosité ramenait là toutes les conversations, si elles n’avaient pas commencé par un sujet si familier.

Je ne m'embarrassais pas beaucoup de la justifier, lorsque je n'étais pas mêlée dans leurs réflexions. Je leur dis que je ne faisais pas assez de cas de lui pour causer lo moindre différend dans la famille a son occasion : et comme on supposait qu'il n'avait donné que trop de sujet à la mauvaise opinion qu'on avait de lui, je jugeais qu'il devait porter la peine de ses propres fautes. Quelquefois, à la vérité , lorsque leur chaeur paraissait les emporter au delà des bornes de la vraisemblance, je me suis crue obligée par la justice de dire un mot en sa faveur; mais on me reprochait une prévention dont je ne voulais pas convenir, de sorte que si je ne pouvais pas faire changer de sujet à la conversation, je me retirais à mon clavecin ou dans mon cabinet.

Leurs manières pour lui, quoique très froidos, et même désobligeantes lorsqu’ils ne pouvaient éviter de le voir, n’avaient rien oncore d’absolument injurieux. Ils se flattaient d'engager mon père à lui défendre les visites. Mais comme il n’y avait rien dans sa conduite qui pût justilier ce traitement à l'égard d'un homme de sa naissance et de sa fortune, leurs espérances furent trompées. Alors ils s'adressèrent à moi. Je leur demandai quelle était mon autorité pour une démarche de cette nature, dans la maison de mon père, surtout lorsque ma conduite tenait M. Lovelace si éloigné de moi qu’il no paraissait pas quo j’eusse plus de paît à ses visites que le reste de la famille, à l’exception d'eux? Pour se venger, ils me dirent que c'était un rôle concerté entre lui et moi, et que nous nous entendions mieux tous deux que nous no voulions qu'on le ciût. A la lin, ils s'abandonnèrent tellement à leur passion que tout d'un coup, au lieu de so retirer , comme ils y étaient accoutumés, lorsqu’ils le voyaient paraître, ils se jetèrent comme dans son chemin, avec le dessein formé de l’insulter.

Vous vous imaginez bien que M. Lovelace le prit très mal. Cependant il se contenta de m’en faire des plaintes, en termes fort vifs, à la vérité, et en me faisant entendre que, sans la considération qu'il avait pour moi, le procédé de mon frète n’était pas supportable. Je fus très fâchée du mérite que cet incident lui faisait auprès de moi dans ses propres idées,

CLARISSE HARLOVK.

d'autant plus qu’il avaic reçu quelques affronts trop ouverts pour être excusés. Cependant je lui dis que, dans quelques fautes que mon frère pût tomber, j'étais déterminée à ne point rompre avec lui, si je pouvais l’éviter; et que, puisqu’ils ne pouvaient se voir tranquillement l’un et l’autre, je serais bien aise qu'il ne se jeté! point au devant de mon frère, parce que j’étais sûre que mon frère ne s’empresserait pas de le chercher. Il parut fort piqué de célle réponse. La sienne fut u qu’il devait souffrir des outrages, puisque c’était ma volonté. On l’avait accusé luimême de violence dans son caractère : mais il espérait faire connaître, dans cetto occasion, qu’il savait prendre sur ses passions un ascendant dont peu de jeunes gens auraient été capables avec un si juste sujet de ressentiment, et il ne doutait pas qu’uuc personne aussi généreuse et aussi pénétrante que moi n’attribuât cette modération à ses véritables motifs. »

Il n’y avait pas long-temps que mon frère, avec l’approbation de mes oncles, avait employé un ancien intendant de milord il...,, renvoyé par son maître, et qui avait eu quelque part à l’administration des affaires de M. Lovelace, qui l'avait remercie aussi de ses services, pour s’informer do ses dettes, de scs sociétés, de ses amours, et de tout ce qui appartenait à sa conduite. Ma tante llervey me communiqua secrètement les lumières qu'on avait tirées par celle voie. « L’intendant reconnaissait que c’était un généreux mabre; qu'il n’épargnait rien pour l’amélioration de ses terres; qu'ii ne s’en rapportait pas aux soins d’autrui peur ses affaires, et qu’il y était fort entendu; que pendant ses voyages il avait fait beaucoup de dépenses et contracté des dettes considérables ; mais que, depuis son relour, il s'était réduit à une somme annuelle, et qu'il avait reformé son train, pour éviter d’avoir obligation à son oncle el à ses huiles, qui lut auraient donné tout l'argent dont il aurait eu besoin ; mais qu’il n’aimait pas à les voir entrer dans sa conduite , et qu’ayant souvent des querelles avec eux, il les traitait si librement qu’il s’en faisait redouter; que cependant ses terres n'avaient jamais été engagées, comme mon frère croyait l'avoir appris; que son crédit s'était toujours soutenu, el qu’à présent même il n’etait pas loin d'être quitte, s'il no l'était déjà, avec tous ses créanciers.

» A l’egard des femmes on ne l’épargnait pas. C'était un homme étrange. St les fermiers avaient des tilles un pou jolies, ils se gardaient bien do les laisser paraître a ses yeux. Un ne croyait pas qu'il eût de maîtresses entretenues. La nouveauté était tout pour lui ; c’cst l'expression de l’intendant. Un doutait que toutes les persécutions do son oncle et de ses tantes pussent le faire penser au mariage. Jamais on ne l’avait vu pris de vin. Mais il enlendait merveilleusement l’intrigue , et on le trouvait toujours la plume à la main. Depuis son relour, il avait mené il Londres une vie fort déréglée. Il avait six ou sept compagnons aussi méchans que lui, qu’il amenait quelquefois dans ses terres : et le pays se réjouissait toujours quand il les voyait partir. Quoique passionné, on avouait qu’il avait l'humeur agréable : ii recevait de bonne grâce une plaisanterie, il voulait qu'on prit bien les siennes ; il ne s'épargnait pas lui-même dans l'occasion : enlin, c'était, suivant le récit de l’intendant, l'homme le plus libro qu’il eût jamais connu. »

Ce caractère venait d’un ennemi ; car. suivant l'observation de ma tante, chaque mot que cet homme disait à son avantage était accompa-

CLAHISSfc ll.Utl.OVE.

gué d'un il faut contint r ; oit ne peut pat lui réfuter cette justice, etc., pendant que tout le reste était prononcé avec plénitude do cœur. Ce caractère Néanmoins, quoique assez mauvais, 11e répondant point assez aux intentions de ceux qui l'avaient demandé, parce qu'ils l'auraient souhaité beaucoup pire , mon frère et ma sa ur craignirent plus que jamais quo la recbcrcho do M. Lovelace ne (Al encouragée, puisque la plus fdcheuso partie de leurs informations était connue ou supposée, lorsqu’il avait été présenté d’abord à ma sœur. Mais, par rapport à moi, je dois observer que, malgré le mérite qu’il voulait so faire à mes yeux de sa patience à supporter les mauvais traitemens de mon frère, je ne lui devais aucun compliment pour lo porter à se réconcilier. Non qu’à mon avis il lui eût servi beaucoup de faire cette espèce do cour à mon frère ou à ma sœur j mais ou aurait pu attendre de sa politesse et mémo do ses prétentions , comme vous en conviendrez , qu’il eût marqué de la disposition à faire quelque tentative dans cette vue. Au lieu de ce sentiment, il ne témoigna qu’un profond mépris pour l’un et pour l'outre , surtout pour mou frère, avec un soin affecté d’aggraver le sujet de ses plaintes. Do mou côté, lui insinuer qu’il devait changer quelque chose à cette conduite, c’eût été lui donner un avantage dont il se serait prévalu, et que j’aurais été bien fûcliee de lui avoir accordé sur moi. Mais jo ne doutai pas que ne se voyant soutenu de personne, son orgueil n’eu souffrit bientôt. et qu’il no prit le parti do discontinuer lui-mérae sus visites , ou de se reudre h Londres, qui avait été son séjour ordinaire avant qu'il so fût lié avec notre famille ; et. dans ce dernier cas, il n’avait aucune raison d'espérer que je voulusse recevoir ses lettres, et bien moins y répondre, lorsque l'occasion de ce commerce serait tout à fait supprimée.

Mais l'antipathie de mon frère ne me permit point d’attendre oes événemens. Après divers excès, auxquels M. Lovelace 11 'opposa que le mépris avec un air de hauteur qui pouvait passer pour une attaque , mon frère s’emporta un jour jusqu’à lui boucher l'entrée de la porte , comme s’il eût voulu s’opposer à son passage ; en l’entendant parler de moi au portier, il lui demanda ce qu’il avait à démêler avec sa sœur. L'autre, d'un air de déli, comme mon frère l’a raconté, lui dit qu’il n’y avait pas de question à laquelle il r.ofût prêt de répondre, mais qu’il priait M. James liai love , qui s’était donné depuis peu d'assez grands airs, de se souvenir qu’il n otait plus au collège. Heureusement le bon docteur Levin, qui m’honore souvent de ce qu'il appelle une visite de conversation, et qui sortait à ce moment de mon parloir, se trouva près de la porte. N'ayant que trop entendu leurs discours, il se mit entre eux.üuns le temps qu’ils parlaient tous deux la main sur leurs épées. M. Lovelace, à qui il apprit où j'étais, passa violemment devant mon frère, qu'il avait laisse, me dit-il , dans l'état d’un sanglier échauffé, que la chasse a mis hors d’haleine.

Cet incident nous alarma tous. Mon pèie insinua honnêtement à M. Lovelace, et par l’ordre de mon pore, jo lui dis beaucoup plus ouvertement, que pour la Iranquilliié de notre famille on souhaitait qu'il discontinuât ses visites. Mais M. Lovelace n’est pas un homme à qui l’on fasse abandonner si facilement ses desseins, surtout ceux dans lesquels il prétend que son cœur est engagé. N'ayanl pas ïecu de défense absolue , il ne changea rien à ses assiduités ordinaires. Je conçus parfaitement que refuser ses visites, que j'évitai néanmoins au-si souvent qu'il me fui

CLARISSE UARLOVE.

possible, c'était les pousser tous deux h quelque action désespérée, puisque l’un ne passait qu’à ma considération sur une offense que l’autre lui avait causée si volontairement. Ainsi le téméraire emportement de mon frère mo jeta dans une obligation dont ma plus forte envie aurait été de me garantir.

Les propositions qu'on fil pour moi, dans l'intervalle, de M. Symmes et de M. Muilins, qui furent présentés tous deux successivement par mon frère , lui firent garder pendant quelque temps un peu plus de mesure. * Comme on ne me supposait pas beaucoup do penchant pour M. Lovelace , il se flatta de faire entrer mon père et mes oncles dans les intérêts de l’un ou de l'autre de ces deux concurrcns. Mais lorsqu’il eut reconnu que j’avais assez de crédit pour me délivrer d’eux , comme j’avais eu , avant son voyage d'Ecosse et les visites do M. Lovelace , celui de faire remercier M. Wyerley, il ne connut plus de bornes capables do l’arrêter.

Il commença par me reprocher une préoccupation supposée, qu’il traita comme s’il eût été question de quelque sentiment criminel. Ensuite il insulta personnellement M. Lovelace. Le hasard les avait fait rencontrer tous deux chez M. Edouard Symmes, frère de l’autre Symmes qui m’avait été proposé ; et le bon docteur Levin n’y étant pas pour les arrêter, leur rencontre eut le fâcheux effet que vous n'ignorez pas; mon frère fut désarmé, comme vous l'avez su. 11 fut apporté au logis ; et nous ayant donné lieu de croire que sa blessure était plus dangereuse qu’elle ne l’était réellement, surtout lorsque la fièvre fut survenue , chacun jeta des flammes, et tout le mal retomba sur moi.

Pendant trois jours entiers, M. Lovelace envoya demander, matin et soir, des nouvelles de la santé de mon frère. Ses messagers furent mal reçus, et ne remportèrent même que des réponses choquantes r ce qui no l’empêcha pas, le quatrième jour, de venir prendre les mêmes informations en personne. Mes deux oncles, qui se trouvaient au ch.lteau, le reçurent encore moins civilement. 11 fallut employer la force pour arrêter mon père, qui voulait sortir sur lui l’épée à la main, quoiqu’il eût alors un accès de goutte.

Je tombai évanouie au bruit de tant do violence et lorsque j’eus entendu la voix de M. Lovelace, qui jurait do no pas se retirer sans m’avoir vue, ou sans avoir obligé mes oncles de lui faire des réparations pour l’indigne traitement qu’il avait reçu de leur part. On les avait séparés, en fermant soigneusement uue porte. Ma more était dans une explication fort vive avec mon père. Ma sauir, après avoir adressé quelques injures piquantes à M. Lovelace, vint m’insulter, aussitôt qu’on m’eut rappelé à la connaissance. Mais lorsqu'il eut appris l’état ou j’étais , il partit , en faisant voeu de se venger.

Il s’était fait aimer de tous nos domestiques. Sa bonté pour eux , et l'agrément de son humeur, qui lui faisait toujours adresser à chacun quelque plaisanterie convenable à leur caractère, les avait mis tous dans ses intérêts. Il n’y en eut pas un qui ne blâmât sourdement dans cette occasion la conduite du tous les acteur.-, excepte la sienne. Ils firent une peinture si favorable de sa modération et de la noblesse de ses procédés jusqu'à l’extrémité de l’offouse , que ce récit, joint à mes craintes pour les conséquences d'une si fâcheuse aventure, me fit consentir à recevoir une lettre qu'il m’envoya la nuit suivante. Gnnmc elle était écrite dans les termes les plus respectueux , avec l’offre de soumettre ses intérêts à

CLARISSE IIARLOVE. 33

nia décision, cl do so gouverner entièrement par ma volonté, les mêmes raisons me portèrent, quelques jours après, à lui faire réponse.

C'est h cette fatale nécessité qu’il faut attribuer le renouvellement de notre correspondance, si je puis lui donner co nom. Cependant je n’écrivis qu’après avoir su du frère M. Symmes, qu’il avait été forcé de tirer l’épée par les dernières insultes, et quo sur le refus qu’il en avait fait à ma considération, mon frère s’était oublié jusqu'à le menacer plusieurs fois de le frapper au visage : et par toutes les informations que j’avais pu recueillir, je n’avais pas moins vérifié qu’il avait été maltraité par mes oncles avec plus de violence que je ne l'ai rapporté. Mon père et mes oncles furent informés des mêmes circonstances. Mais ils s’étaient trop avancés, en se rendant parties dans la querelle, pour se rétracter ou pardonner. Je reçus défense d’entretenir la moindre correspondance avec lui, et de me trouver un moment dans sa compagnie.

Cependant je puis vous faire un aveu, mais en confidence, parce que ma mère m'a recommandé le secret. En me témoignant ses craintes sur les suites de l’indigne traitement qu’on a fait à M. Lovclacc, elle m'a dit qu’elle laissait à ma prudence de prévenir, par les moyens les plus propres, le malheur qui menace une des parties.

Je suis obligéo de finir. Mais je crois en avoir dit assez, pour satisfaire pleinement à ce quo vous avez souhaité de moi. Il ne convient point à un enfant do justifier son caractère et ses actions aux dépens de ce qu’i révère le plus. Cependant , comme je suis bien sflre que les événemens qui ne peuvent manquer de venir à la suite seront intéressans pour une amie telle que vous, qui d’ailleurs n'en communiquera pas plus qu’i! ne convient, je continuerai de vous écrire suivant les occasions, avec le détail des circonstances que nous aimons toutes deux dans nos lettres. Je vous l'ai dit souvent: il n’y a point do plaisir qui égale pour moi celui de converser avec vous , par lettres du moins , quand je ne le puis de bouche.

Jp dois vous avouer aussi que je suis extrêmement affligée d’être devenue le sujet des discours publics, jusqu'au point quo vous me le dites, et que tout le monde m’en assure. Vos obligeans, vos sages égards pour ma réputation , et l’occasion que vous m’avez donnée de vous raconter mon histoire, avant les nouveaux malheurs qui peuvent arriver, et dont je prie le ciel de nous garantir, sont des attentions si dignes de la tendre et ardente amie que j’ai toujours trouvée dans ma chère miss llowe . qu’elles mo lient à vous par de nouvelles obligations.

Clarisse Harlovs.

Copie du préambule aux articles du testament fait en faveur de miss CLARISSE Il arlovk. qu'elle envoie dans la lettre précédente.

« Comme les biens dont j’ai fait mention , et que j’ai décrits ci-dessus, sont des biens que j’ai acquis moi-même ; comme mes trois fils ont été eiiraordinaiieniem heureux, et qu’ils se trouvent fort riches : l’alné, par les avantages imprévus qu’il lire de ses nouvelles mines; le second . par ceux qui lui sont tombés, sans s’y être attendu , après la mort de plusieurs parens de sa présente femme, sortie, des deux côtés, de très honorables familles, au delà des biens considérables qu’elle lui a apportés en mariage ; mon fils Antonin , par son trafic des Indes orientales, et par ses heureux voyages ; en outre, comme mon petit-fils James sera sufli- T. I. .3

CLARISSE HARLOVK.

sammenl pourvu par l'affect ion que sa marraine Lovoll a pour lui , sachant d’ellc-mémc qu’ello lui laisse par acte de donation cl par testament ses terres d'Écosse et d'Angleterre (car il n’y a jamais eu , de quoi Dieu soit béni 1 une famille plus heureuse dans toutes ses branches) ; comme mon second fils James est disposé à traiter favorablement mon petit-fils , et aussi n:a petite-fille Arabelle , pour laquelle je ne prétends aucunement manquer d'égards , n’ayant aucune raison pour cela , car c’est une enfant respectueux et qui promet beaucoup; comme mot fils Jules cl Antonin ne témoignent pas d’inclination pour le mariage, do sorte que mon fils Jantes est le seul qui ait des enfaus ou qui ait l'apparence d'en avoir : par toutes ces raisons, et parce quo ma bien-aiméc petite-fille miss Clarisse Harlove a été depuis son enfance une incomparable jeune créature dans son respect pour moi , et quelle a été admirée de toutes les personnes qui l’ont connue , comme une enfant d’un mérite extraordinaire , je dois prendre plaisir ît la considérer comme mon propre enfant particulier, et cela , sans donner d’offense, et dans l’espérance qu’on n’en prendra aucune , puisque mon fils James peut répandre ses faveurs à proportion , et en plus grande proportion , sur ma petite-fille Arabelle et mon petitfils James : ces raisons, dis-je , sont celles qui me portent à disposer des biens ci-dessus décrits, en faveur de celle précieuse enfant , qui a fait les délices do ma vieillesse, et qui, par son aimable soumission, et par ses soins tendres et obligacns, a contribué, comme je le crois véritablement, à la prolongation de tna vie.

» Ainsi , c'est ma volonté expresse et mon commandement, et j'enjoins à mes trois fils, Jules, James et Antonin , et à mon petit-fils James, et à ma petite-fille Arabelle, autant qu’ils respectent ma bénédiction et ma mémoire, et qu'ils souhaitent que leurs dernières volontés et leurs désirs soient exécutés par leurs survivons, qu’aucun d'eux n’atlaquo et ne conteste les legs et dispositions suivantes en faveur de madite petitefille Clarisse, quand elles no seraient pas conformes à la loi ou à quelque formalité de la loi , et qu'ils ne souffrent pas qu’elles soient attaquées ou contestées par qui que ce soit , sous quelque prétexte que ce puisse être.

» El dans celte confiance, etc. »

Page 1