‹ Clarisse HarloveChapitre 95 sur 127 · LETTRE CXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXV

U. LOVHLACB, A H. BELFORD.

N’est-il pas cruel que je ne puisse lier cette fière beauté par aucune obligation ? J’ai deux motifs pour m’efforcer do lui faire accepter de moi de l’argent et des habits : l’un est le plaisir réel que j’aurais do voir cette fille hautaine dans une situation plus commode, et de penser quelle aurait près d’elle, ou sur elle, quelque chose que je puisse dire à moi ; l’autre, d’abattre sa fierté et de l’hutnilier un peu. Rien ne rabaisse plus un esprit fier que les obligations pécuniaires, et c’est par cette raison que j’ai toujours apporté beaucoup de soin à les éviter. Cependant il m’est arrivé quelquefois d’en avoir; mais je maudissais la lenteur du temps jusqu’à mon quartier. J’ai toujours évité aussi les anticipations. C’est ce que milord H... appelait manger «on blé en herbe, et ce que jo regarde commo une manière servile de tenir son bien de scs propres fermiers. A quelles insolences ne se croient-ils pas autorisés? Moi qui me crois en droit de

CLABISSE It AB LOVE.

casser la tête au premier passant, si je no suis pas content de ses regards, comment supporterais-je l'audace d'un paysan qui me parlera son chapeau sur la tète, parco qu'il est revêtu de la qualité de mon créancier? Je ne m'accoutumerais pas plus h celle humiliation qu’i celle d’emprunter d’un oncle insolent ou d'une tante curieuse, qui en prendraient droit de sc faire rendre compte do ma vio et de ints actions, pour le plaisir d’exercer leur censure.

nia charm.mli' est là-dessus d’une fierté qui ne le cède point à la mienne; mais elle n’entend pas les distinctions. La pauvre novice nu sait pas encore qu’il n’y a tien de plus noble, rien de plus délicieux pour des amans, que le commerce mutuel des bienfaits. Dans la forme où je suis, pour te donner un exemple familier, j’ai vu plus u’uno fois celto remarque vérifiée. Un orgueilleux coquin de coq, dont j’admire souvent la beauté, ne manque point, lorsqu’il a trouvé un grain d’orge, d’appeler autour de lui toutes ses maîtresses. Il prend le grain dans sou bec, il le Lisse tomber cinq on six fois, en continuant son invitation. Ensuite, pendant que deux ou trois de ses belles emplumées so disputent l’honneur de la préférence (un coq, Belfort, est le (îrand-Scigneur entre les oiseaux), il dirige vers le grain le bec de la plus avancée ; et lorsqu'elle l’a pris, il confirme par des caresses les marques fières de sa joie. La belle, d'un autre côté, par ses complaisances, fait voir qu’elle n’a pas été appelée seulement pour le grain d’orge, et qu’elle le sait fort bien.

Je t’ai dit qu’entre mes propositions j’ai fait celle de rappeler llannah, nu ds prendro une des filles de la fermière. Devineras-tu mon dessein, Belford? Je te donnu un mois pour le deviner, mahJcomine tu n’es pas grand devin, il faut te le dire simplement.

Ne doutant pas qu'aussitûl qu'elle se verrait établie, elle ne souhaitât de reprendre cette servante favorite, je l’avais fait chercher dans le dessein d’employer secrètement quelques ressources pour empêcher qu'elle ne pût venir, mais la fortune travaille pour moi : cette fille est fort mal d'un rhumatisme qui l'a obligée de quitter sa place et de se confiner dans une chambre. Ma pauvre Hannah ! Que je la plains ! ces rhumatismes sont des accidens bien fâcheux pour de si bons domestiques. Cependant, en me réjouissant de l’aventure, j’enverrai un petit prisent à celle pauvre malade. Je sais que ma charmante y sera sensible.

Ainsi, Belford, feignant d'ignorer la vérité, je l’ai pressée de rappeler son ancienne servante. Elle sait que j’ai toujours eu de la considération pour cetto tille, parce que je connais son attachement pour sa maîtresse: mais jo sens augmenter, dans cette occasion, la bonne volonté quo j’ai pour elle.

Il n’y avait pas plus de risque à proposer une des deux jeunesjsorlings. Si l'une avait consenti à venir, et que la ntère l’eût permis (doux difficultés pour une), ce n’eût été quo pour eu attendre une autre; et si je m’étais aperçu que ma charmante s’y fût affectionnée, j’aurais pu facilclui donner quelque sujet de jalousie, qui m’aurait bientôt délivré de cet obstacle; ou à la fille qui aurait quitté sa laiterie, tant de goût pour Londres, qu'elle n’aurait pas eu do meilleure ressource que d’épouser mon valet de chambre. Peut-être même lui aurais-je procuré le chapelain de milord M..., qui cherche à gagner les bonnes grâces de l'héritier présomptif de son maître.

Béni soit, diras-tu, lu cœur honnête do ton ami Lovulacc! Il pense, comme tu vois, a la satisfaction de tout le monde.

Mon i «Mo est devenu plus difficile, lorsque l'entretien est tombé snr l’article de ma réformation. En protestant que mes résolutions étaient sincères, j'ai répété plusieurs fois que ces changemens ne peuvent être l’ouvrage d’un jour. Peut-on parler de meilleure foi? no connais-tu pas mon ingénuité? L’observation, j’ose le dire, est fondée sur la vérité et la nature; mais il y entrait aussi un peu de politique. Je no veux pas que, s’il m’arrive de retourner à mes vieilles pratiques, la belle puisse m’accu*er d'une hypocrisie trop grossière. Je lui ai dit même qu’il était à craindre que mes désirs de reformation no fussent que des accès ; mais que son exemple ne manquerait pas de la fuiro tourner en habitudes. Au fond, cher Belford, les avis d'une si charmante maltresse Otent le courage. Je le jure que je suis embarrassé a lever les yeux sur elle ; et quand j’y ponsp, si je pouvais l'amener un peu plus elle-même à mon niveau ; c'est-à-dire l'engager à quelque chose qui sentit l’imperfection, il y aurait plus d'égalité entre nous, cl nous nous entendrions bien mieux. Les consolations seraient mutuelles, et le remords no serait pas d’un seul côté.

Cette divine personne traite les matières sérieuses avec tant d’agrément,et jusqu’au son de sa voix, tout est si charmant dans son langage lorsqu'elle loucho quelque sujet do son goût, que j’aurais passé une journée enlièro à l’écouter. Te dirais-je une de mes craintes ? C’est que, si la fragilité de la nature l'emporte en ma faveur, elle ne perde beaucoup de cette élévation et de cette noble confiance, qui donne, comme je m'en aperçois, une supériorité visible aux âmes honnêtes, sur celles qui le sont moins.

Après tout, Belford, je voudrais savoir pourquoi l’on traite d'hypocrites ceux qui mènent une vie libre, telle que la nôtre. C’est un terme que jo hais, et que je serais très offensé qu'on osât m’appliquer. Pour moi du moins, j’ai do forts bons mouvemens ; et peut-être aussi souvent que ceux qui se piquent de vertu. Le mal est qu'ils ne se soutiennent point ; ou, pour m’expliquer encore mieux, que je ne prends pas, comme d’autres, le soin de déguiser mes chutes.

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