M. LOVELACE , A M. BELFORT
Vendredi, lt avril.
Tu m’as souvent reproché ma vanité, Belford, sans distinguer l'agrément qui l’accompagne, et qui te force à m'admirer, dans le temps même que tu m’on dérobes le mérite. L’envie to rend incapable de distinguer. La nature t'inspire de l’admiration sans que tu saches comment. Tu es un mortel trop épais et d’une vue trop bornée pour te rendre jamais compte à toi-même de l'instinct qui te fait mouvoir..
Fort bien, crois-je t’entendre dire ; mais, Lovelace, tu ne te purges pas du reproche de vanité.
Il est vrai, cher ami, et tu peux ajouter que j’en ai une dose abominable ; mais si l’on ne passe pas la vanité aux gens de mérite, à qui serat-elle pardonnable? Cependant, il est vrai aussi que, de tous les hommes, ils sont ceux qui ont le moins occasion d’en avoir; parce qu’étant en fort petit nombre, on les reconnaît facilement à leur marque, et qu’on est disposé à les exalter. Un sot, à qui l'on peut faire comprendre qu’un autre a plus de capacité que lui, conclut assez volontiers qu'un tel homme doit être un sujet fort extraordinaire.
A ce compte, quelle est la conclusion générale qu’il faut tirer des promeut*? C’est sans doute que personne no doit être vain ; mais que dire de ceux qui ne peuvent s’en empêcher ? Peut-êlro suis-je dans ce cas. Rien ne me donne une plus haute idée de mot-même que la fécondité do mes inventions, et pour la vie, jo no puis prendre sur moi do cacher ce sentiment. Cependant il pourrait bien servir à me perdre dans l'esprit de ma pénétrante déesse.
Je m’aperçois qu’elle me craint. Jo mo suis étudié, devant elle et devant miss Howe, chaque fois que je les ai vues, a passer pour une tête légère et sans réflexion. Quelle folie donc d’avoir été si sincore dans mes explications sur le bruit du jardin? Oui, mais le succès de cette invention flo succès, Belford, aveugle les plus grands hommes) a répondu si parfaitement à mon attente, que ma maudite vanité a pris le dessus, et m’a fait oublier les précautions. La menace qui regardait Solmes, l'idée d'emmener le frère dans ma fuite, et mon projet de vengeance sur les deux domestiques, ont causé tant d'épouvante à ma belle, que j’ai eu besoin de rappeler toutes les forces de mon esprit pour me rétablir dans
C LA RIME IIARLOVE.
le sien. 1! m’est arrivé en même temps quelques nouvelles favorables de l’argent que j'ai dans sa famille, ou du moins quelques nouvelles auxquelles je me suis détermine à donner un tour favorable. J’ai saisi j'occasiun pour demander audience, avant qu'elle ait eu le temps de former des résolutions contre moi, c'est-à-dire pendant que l'admiration de mon intrépidité, dont je l'avais i emplie, tenait ses résolutions en suspens. Dans le dessein qui me conduisait, je m'étais préparé à ne montrer que de la douceur et de la sérénité. Commo il m'est venu par-ci par-là, dans ma vie, quelques bous inouvemcns, je les ai rappelles a tua mémoire (qui n'était pas trop chargée du nombre), pour metlre la chère personne de bonne humeur avec moi. Qui sait, ai-je pensé, s’ils ne tiendront point, et si ma conversion n’est pas plus proche que je ne pense T Mais, a tout hasard, c’est un fondement jeté pour mon grand système. L’amour, me suis- je dit, est naturellement ennemi du doute : la crainte ne l’est pas; je veux essayer de la bannir. 11 ne restera donc plus que de l’amour. La crédulité est son premier ministre, et jamais on no voit l’un sans l'autre.
Il raronie ici II son ami tout ce qui s’est passé entre Clarisse et lui
dans leur dernier entretien. Lorsqu'il est arrivé à la proposition de
prendre un logement à Windsor, il continue ainsi i
A présent, Bilford, mon dessein entre-t-il dans ton scrveau de plomb? Non, jVn suis sûr, et je suis obligé, par conséquent, de to l'expliquer.
La quitter pour un jour ou deux, dans la vue de la servir par mon absence, c’eût été lui marquer que je ms liais trop à ses dispositions pour moi. J'avais fuit valoir, comme lu sais, la nécessité de ne la pas quitter, tant que j’aurais des motifs do croire que ses amis pensaient à nous poursuivre, et je commençais à craindre qu'elle ne me soupçonnât d’abuser de ce prétexte pour ne pas m’eloigner. Mais à présent qu’ils se sont déclarés conlte ce dessein, et qu’ils onl publié qu’ils ne la recevraient pas, quand elle prendrait le parti de retourner, quelle raison m’empêcherait de lui donner une marque d’obéissance en m’éloignant? surtout lorsque je puis laisser auprès d’elle mon valet Will, qui est un homme intelligent, et qui sait tout, excepté lire et écrire, avec le brave Jonas; celui-ci, pour m'être dépêché, dans l’occasion, par l’aulre, à qui je puis donner avis de tous nies monvemens. D'ailleurs, je suis bien aise de m'informer s'il ne m'est pas venu des lettres de félicitation de mes tantes et de mes cousines Montaigu, auxquelles je n’ai pas manqué d’écrire, pour leur apprendre mon triomphe. Ces lettres, suivant les ternies dons lesquels elles seront conçues, pourront me servir utilement dans l’occasion.
A l’égard de Windsor, je n’avais aucun dessein qui regardât partieuhèmenl ce lieu ; mais il fallait en nommer un , lorsqu'elle me demandait mon avis. Je n’ose parler de Londres sans beaucoup de précaution, parce que je voudrais que le choix vint d’elle-même. Il y a dans les femmes une perversité qui les porte à vous demander votre opinion pour avoir le plaisir de s’y opposer après l'avoir connue, quoique leur choix eût peut-être été le même si ce n’eût pas été le vôtre. Je pourrai former des difficultés contre Windsor, jorsque je lui aurai fait croire que j’en suis revenu. Elles auront d’autant meilleure grâce que, ce lieu étant de ma nomination, ce sera lui faire voir que je n'ai pas de système arrêté. Ja-
mais il n’y cul do femme aussi pénétrant*1, aussi défiante que celle-ci, Cependant il est assez mortifiant pour un honnête homme d’être soupçonné.
.J'ajoute qu'en passant je pourrai voir madame Greme, qui a eu un très long entretien avec ma charmante. Si je savais ce qui en a fait la matière, et que, dès le premier moment de leur connaissance, l’une efil cherché à tirer avantage de l'autre, il me serait aisé d'inventer quelque moyen de les servir toutes deux sans me nuire h moi-même. C’est la manière la plus prudente de former des amitiés, qui ne sont même jamais suivies d'aucun regret, quand les personnes qu’on sert deviendraient capables d’ingratitude. D'ailleurs, madame Greme est en correspondance de lettres avec la fermière, sa soeur. Il peut arriver de ce cOté-là, ou quelque chose d’avantageux que je puis mettre à profit, ou quelque chose de fâcheux dont je puis me garantir.
Auures-vous toujours une porte de derrière, est une maxime que je n'oublie dans aucun de mes exploits. Ceux qui me connaissent ne m’accuseront pas d’être fier. Je m’entretiens familièrement avec un valet, lursque je me propose do l’engager à m’être utile. Les valets ressemblent aux soldats : ils commettent toutes sortes de maux sans mauvaise intention, et simplement, les bonnes âmes ! pour l'amour du mal même.
Je redoute extrêmement cette miss Howe. Elle a de l’esprit commo un démon, et est tournée à la malice, dont elle ne demande que l'occasion. S’il arrivait qu’elle remportât sur moi, avec tous mes stratagèmes et l'opinion que j’en ai, je serais homme à me pendre, à me noyer, ou h me casser la tête d’un coup de pistolet. Pauvre llickman! J’ài pitié du sort qui l'attend avec cette virago; mais c’est un imbécile à qui je ne prétends pas donner plus de sens; et lorsque j’y pense, il me semble que, dans l’état du mariage, c’est une nécessité absolue, pour le bonheur des deux chers époux, que l’un soit un sol. J'ai traité autrefois cette matière avec miss Howe; mais il faut aussi que le sot soit persuadé qu’il l’est; sans quoi la sottise opiniâtre déconcerterait souvent la sagesse.
Avec le secours de Joseph, mon honnête agent, je me suis mis à couvert, autant que je l’ai pu, du côté de ce démon femelle.