M. CHAIX-D'EST-ANGE
ANCILN CAIONMEU DE L'ORDRL DES AVOCAT b
in 2010 witii funding from
University of Ottawa
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Monsieur et cher patron,
Permettez-moi de vous offrir ce faible témoignage de ma reconnaissante et respectueuse amitié. Ce livre , qui renferme peu de gloire pour celui qui l'écrivit, représente cependant bien des travaux et bien des veilles. L'idée m'en est venue quand nous étions encore des écoliers tout remplis de l'innocent enthousiasme et des heureuses passions de nos vingt ans. En ce temps-là, M. Villemain, votre ami et mon maître , attirait à son école savante , admirée , toute la génération nouvelle. Il parlait, à la façon des plus beaux et des plus rares esprits , des chefsd'œuvre oubliés auxquels sourit encore une gloire mourante ; il nous les faisait aimer , en nous les faisant comprendre, et un jour , comme il s'en allait , en pleine Sorbonne , triomphant et charmé des éclatantes lueurs du Kxuf siècle français , il se mit soudain à contempler, avec cette sagacité merveilleuse qui est en lui, la Clarisse Harlowe de Richardson. Avec quel enthousiasme il nous parlait de ce grand livre ! » ce livre divin, s'il voilait un peu plus l'humanité, >• comme on l'a dit du livre de Cervantes ; avec quelle émotion bien sentie , et quel art prodigieux l'illustre
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professeur , le premier parmi les instituteurs de la France moderne , abrégeait , arrangeait , disposait toutes choses dans cette analyse claire , rapide , loyale et toute resplendissante des éloquentes découvertes d'un esprit qui voit tout de très-haut, pour avoir le droit de tout abréger! M. Villemain , ce jour-là, s'était surpassé lui-même, jamais nous ne l'avions vu mieux inspiré , plus ingénieux , plus éloquent, éloquent jusqu'à la passion, et si charmant railleur, érudit d'un tact si sûr ! Heureuses et poétiques leçons dont ses disciples enthousiastes revenaient , à la fois plus éclairés et plus honnêtes ! Du même pas, et poussé par la même passion, chacun de nous se mit à chercher , sur les quais pleins de poudre et de soleil , ces quatorze volumes de Clarisse Harlowe, traduits au hasard par des plumes habiles, mais inattentives, paresseuses, et que la concurrence avait disposées au double gaspillage du livre traduit et de la langue que parle le traducteur.
Ceci fut mon premier labeur, lire deux fois de smte , dans les deux traductions , tout le roman de Richardson , et comine nous étions alors dans la fougue de l'âge poétique, quand les heures s'envolent joyeuses et chantantes comme une troupe d'oiseaux qui s'en vont au soleil , nous trouvions que les grandes beautés de la Clarisse Harhice étaient cruellement rachetées par des longueurs infinies , et nous répétions, avec l'ardeur que les jeunes gens apportent à leurs convictions, ces paroles de notre
maître, quand il arrachait de sa main presque indignée, les broussailles qui encombraient le chefd'œuvre de Richardson : " Pendant qu'une civilisa- " tien avancée et qui n'a pas de temps à perdre , " abrège même les travaux et les plaisirs de l'es- " prit, et lorsqu'on fait tant de résumés des histoires " même les plus sérieuses , il serait utile de réduire » ces longs romans à des proportions plus modernes ; " quand la vérité a tant de peine à trouver au- " dience, la fiction n'a pas le droit de se faire écouter " si longtemps ! »
De pareils enseignements ressemblent à des ordres , ou tout au moins ils portent avec eux des tentations, qui finissent par être irrésistibles. En ce tempslà vivait avec nous, plutôt mêlé à nos travaux qu'à nos plaisirs , un honnête , un laborieux jeune homme dont les arts déplorent la perte , un sérieux artiste dont le nom vivra, grâce aux belles toiles qu'il a laissées, et surtout grâce à la part charmante qu'il a conquise à côté des gloires les plus populaires et les plus ingénieuses de la littérature contemporaine , Alfred Johannot, le frère de Tony. Alfred se mourait déjà de cette langueur sous laquelle il a succombé; il cherchait les longues causeries , les doux soleils , les faciles repos ; il aimait les méditations sans fin , les romans interminables ne déplaisaient pas à cette nature exc^uise et frêle , et parmi ces vastes récits , il avait surtout adopté Clarisse Harlowe! 11 savait, par cœur, tout ce grand livre, et il en récitait des
passages qu'il éclairait des calmes lueurs de sa propre mélancolie. De cette admiration sincère, sérieuse, entière , à la reproduction fidèle des êtres rêvés , pour un artiste comme Alfred Johannot , il n'y avait qu'un pas. Aussi bien ce pauvre Alfred se mit-il à reproduire , d'une main élégante et presque passionnée , l'image variée , excellente de cette Clarisse Harlowe qui a soulevé tant de passion autour de sa chaste et ravissante beauté.
Ceux qui, comme moi, ont vu naître ces adorables images d'Alfred Johannot, ceux-là seulement pourraient vous dire , avec quel art merveilleux le jeune artiste avait traduit le drame de Richardson; que d'amour honnête et réservé il avait su répandre sur l'héroïne touchante de son adoption , avec quel art inspiré, il avait saisi les diverses physionomies de ces personnages, vivants et réels plus que des personnages de comédie ! Vous comprenez bien aussi que l'admiration passionnée du jeune peintre pour Clarisse Harloioe , fut bientôt la passion la plus vive de notre petit cercle d'amis ; nous ne jurions que par Clarisse; le poëte faisait des sonnets à Clarisse ! le musicien chantait ses hymnes à Clarisse ! Entre les divers héros de cette histoire nos amours étaient partagées, celui-ci prenait parti pour Lovelace , celui-là se sentait entraîne vers miss Howe ; M. de JMorden , bien qu'il se montrât un peu tard, avait ses partisans, Belford était estimé à sa juste valeur; Bouton df rose a fait battre plus d'un cœur innocent.