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Mais quoi ! tous les esprits étaient unanimes à couvrir d'une exécration méritée les avares parents de miss Harlowe ! Donc rien ne manquait à ce concert de louanges , puis , quand par hasard une autre passion littéraire ( heureux temps ! ) nous emportait loin de notre idéal , nous étions rappelés à l'ordre, par le plus fanatique, je devrais dire par le plus heureux des compagnons de notre jeunesse. Je vous parle ici d'un homme qui m'a vivement encouragé dans cette tâche difficile , ingrate , pleine de périls , et dont le succès même (en supposant le succès) , reviendrait (et ce sera justice! | au père légitime de Clarisse. Vous reconnaîtrez tout de suite l'homme dont je parle. Sa vie entière s'est passée dans l'heureux et charmant vagabondage d'un vif esprit , qui est peut-être le plus rare mélange d'éloquence, de poésie , de vérité , de paradoxe , qui se puisse rencontrer en ce monde. Poète à ses heures, philosophe de la plus douce et de la plus heureuse sagesse , orateur dont le discours s'improvise au hasard , partout où il rencontre quelque bienveillance pour l'écouter, enthousiaste plein de sens , homme d'un goût éclairé malgré ou plutôt à cause de cette ignorance nonchalante qui est préférable à la science des plus habiles rhéteurs , tel il était , tel il est encore , fidèle à ses amis, comme il est fidèle à ses admirations.
C'est lui qui le premier avait apporté Clarisse Harlawe à cet Alfred Johannot , qu'il avait découvert , gravant des images pour les marchands de la
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rue Saint-Jacques , c'est lui, le premier, qui avait conseillé à son peintre ordinaire cette illustration de Clarisse , en même temps qu'il conseillait à son romancier ordinaire (c'était moi! ) d'entreprendre le travail indiqué par M. Villemain , et de donner à ces longues fictions, des proportions plus humaines. Il fallait le voir, il fallait l'entendre, quand ivre de cette joie d'un honnête garçon sans souci et sans ambition , il s'en allait dans les champs , à notre suite, chantant l'hymne de Clarisse Harlowe! Et que de fois le récit très -simple et très -peu orné de notre ami , touchait Alfred Johannot jusqu'aux larmes ! Je m'attendrissais de compagnie , et quelques jours après j'arrivais avec quelques pages que j'avais écrites de mon plus beau style dans ce long roman vaste comme le désert , mais ce qui valait mieux , nous avions un nouveau dessin pour notre Clarisse! Belles choses ces pages d'Alfred Johannot ! et comme Richardson se fût écrié , lui aussi : je vous renvoie à l'estampe ^ ! La mort les a interrompues , quelques-unes ont passé , par la vente . aux amateurs ; nous en avons conservé seulement cinq ou six, mais si complètement belles ! on les dirait faites sur Clarisse vivante !
Quant à l'inquiétude que nous pouvait causer la seule idée de ce travail réparateur réclamé par l'illustre professeur de la Sorbonne , avec tant d'instance,
' Préface de VHéloïse.
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cette inquiétude, si nous l'avions eue (mais en ce temps-là nous ne doutions de rien), se serait bien vite apaisée sous le nombre et sous l'importance des critiques sérieux et des grands écrivains qui se sont montrés les plus amoureux de notre roman favori. En 1760 ( dans quinze ans il y aura un siècle) , Clarisse Harîoive venait de paraître au beau milieu de cette littérature fameuse qui remplissait la France... et le monde , et , succès incroyable ! le nom du romancier anglais était proclamé par l'enthousiasme de tout ce peuple de philosophes, de coquettes et de rhéteurs, qui s'amusaient à enfanter une révolution.
Un des rois de ce temps-là , Diderot , dont la parole a survécu à son éloquence écrite, proclamait , du haut de son trépied du café Procope , l'excellence de ce chef-d'œuvre, l'honneur de l'esprit humain. Pendant tout un mois Richardson l'emporta sur Voltaire ; Clarisse Harlowe domina les plus hautes renommées ; l'Encyclopédie en fut négligée , Crébillon nls en pâlit , Dorât en pleura de désespoir, la maîtresse régnante trembla pour son empire , parce qu'un soir elle avait vu, entr'ouvert, le roman anglais sur la table du roi de France ! Eh bien ! à l'instantmême où ce livre étaitdans sa plus haute faveur, où Diderot l'annonçait comme un Evangile, où toute frivolité pâlissait devant ce long sermon d'un puritain qui mêle la croyance aux choses de l'amour , l'idée était venue à de bons esprits que déjà la révision entière de Clarisse Harlowe était possible.
Un savant libraire , qui était un des grands honunes d'affaires du siècle passé, et qui a joué son rôle important dans la bataille encyclopédique , M. Panckoucke , proposait à Jean-Jacques Rousseau luimême , de s'emparer du chef-d'œuvre à la mode ! Ni la popularité de ce roman fameux, ni l'enthousiasme unanime qui l'avait accueilli , ni les deux traductions publiées dix fois , et toujours avec des pages nouvellement ajoutées , car le public français en paraissait insatiable , ne firent hésiter M. Panckoucke. Avec ce coup d'œil qui a deviné tant de belles publications , il avait compris qu'un pareil travail sauverait à tout jamais de sa ruine , et d'une ruine certaine , un très-beau livre qui avait si grand besoin d'éclat dans le style, de brièveté dans la narration , d'élégance dans les détails. La proposition formelle dune nouvelle Clarisse Harloxoe fut faite par le libraire à Jean- Jacques Rousseau , qui était alors dans toute la grandeur de sa gloire et de sa misère. Chose incroyable ! Jean-Jacques Rousseau accepta avec empressement cette tâche ingrate que lui seid il eût faite illustre et glorieuse , et voici ce qu'il écrit à M. Panckoucke :
Mottiers-Travers , 27 mai 1764.
« Je me fais bien du scrupule de toucher aux
ouvrages de M. Ri chardson, surtout pour les abréger, car je n'aimerais guère à être abrégé moimême , bien que je sente le besoin qu'en auraient plusieurs de mes écrits ; ceux de Richardson en ont besoin incontestablement ; ses entretiens de cercle sont surtout insupportables , car, comme il n'avait pas vu le grand monde*, il en ignorait entièrement le ton. J'oserai tenter de faire ce que vous me proposez, mais n'exigez pas que je fasse vite, et d'ailleurs , n'entendant pas l'anglais , il me faudrait toutes les traductions qui ont ètè faites, ^çwix les comparer et choisir ; tout cela est embarrassant pour vous , pour moi , pour tous les deux ! » Telle fut sa réponse officielle ; mais Jean-Jacques Rousseau l'avait faite ailleurs cette réponse, la Nouvelle Hèloise était le véritable obstacle à ce qu'il traduisît Clarisse Harlowe , et si l'habile éditeur avait voulu lire une des notes de VHéloïse , il eût compris d'où venait à Jean-Jacques cette « exécration contre
I « On répète, et c'est , en effet, une complainte générale, que personne n'a réussi à décrire exactement le monde... c'est que, dans le fuit , il y a peu de chose à décrire ! »
(Lord Byron. )