‹ Clarisse HarloweChapitre 14 sur 14 · I. JO · texte numérisé non relu

I. JO

core " dans les jours d'été , quand on est seul à la campagne! " dit un grand critique qui est à la fois un romancier et un poëte *. Autant de reproches qui n'ont jamais été plus à leur place que de nos jours, si remplis de grandes révolutions. Le temps nous manque absolument pour arrêter notre attention et notre esprit sur quelques événements de famille , et si vous voulez que nous admirions ce monument d'un autre âge, il faut au moins que nous en saisissions l'en-

' M. Sainte Beuve.

M. Gustave Planche, clans une très-bonne page d'habile critique, après s'être emporté contre le maladroit qui a porté ses mains profanes ?ur les œuvres de Fielding, nous vient en aide d'une façon sans réplique : « Malgré mon admiration sincère « pour le chef-d'œuvre de Richardson, je lui pardonne diflicile- « ment d'employer à la préparation d'une scène sublime, des vo- « lûmes entiers, où le même événement, souvent insignifiant, passe « et repasse par la bouche de plusieurs interlocuteurs, seulement n pour nous montrer les impressions diverses qu'ils en reçoivent. « Une pareille ostentation de talent me paraît impardonnable !

« Je crois entendre une cantatrice qui, pour dire toutes les note? « de son clavier, s'arrête :v chaque phrase d'une mélodie, brode le « thème, le décompose, le brise, le réunit, le dispose eu éclats, le « reprend, le r.nmasse et ne nous fait pas grâce d'un seul tour de « force, jusqu'à ce que l'oreille ait compté tous les tours de son go- « sier. Dussé-je être accusé d-irrévérence et d'impiété, dussé-je, « en relisant Diderot, me sentir oxconuiuuiié, je n'hésite pas « déclarer que je donnerais de gran<l cœur les deux tiers de Claris» « pour savourer plus k l'aise le* partî>'s que je préfère, ■• /'c>»"/rii7> litli''r(tirei, tome T. page 76,

semble. Si vous voulez sauver le livre qui passe à l'oubli , venez en aide au lecteur et n'abusez pas de sa patience. Proposez-leur aujourd'hui délire Clarisse Harloive, soudain ils prennent la fuite comme si le feu était à leur maison ; lecteurs impatients et gâtés par le hasard littéraire de chaque matin, ils ne veulent plus, ils ne savent plus languir autour des questions ; il leur faut des événements coûte que coûte, et ils sont contents toute la journée, pour peu qu'ils aient été contents du feuilleton de leur journal. Ils s'en prennent à la forme, et au fond du roman de Clarisse. Pourquoi, disent-ils, ce style entrelacé de parenthèses et qui ne revient jamais au logis? Pourquoi la dose des paroles est-elle si souvent plus forte que celle des événements? A quoi bon, désormais, ce babil et cette activité de style interminable, et quel malheur (juand l'auteur arrive enfin au comble du pathétique, de le voir délustrer par des minuties, ces sombres et magnifiques peintures du cœur humain? Abrégez , la la vie est courte, une rue est longue lorsqu'elle ne tourne point , nous vous faisons grâces de ces explications superflues , à qui est intelligent , peu de paroles suffisent : intelligeiiti pauca.

Or, ce sont-là des raisonnements appuyés sur les fiiits. Personne ne le lit plus guère, ce chef-d'œuvre tunl admiré. Cependant nous n'avons encore entendu que les cen.seurs les plus timides , que serait-ce donc,

si nous demandions son opinion au plus spirituel et au moins patient de tous les hommes, surtout quand il lui faut supporter une gloire voisine, à Voltaire? Plus d'une fois , tant il en est préoccupé , à son insu , cet admirateur passionné de la littérature anglaise, s'emporte à outrance contre l'œuvre de Richardson ; il appelle à son aide toutes les violences de l'ironie, danslesquelles il était i rrésistible . « Monsieur , lui disait " un jour le poëte Young , vous êtes si spirituel, si " licencieux et si malin, que nous vous croyons à la " fois , Milton , la mort et le péché. » Il nous semble qu'il était impossible de mieux dire.

Ecoutez cependant Voltaire parlant de Clarisse Harlowe, et cherchez en vous-même d'où peut lui venir, pour une si belle œuvre, tant de violence et de mépris?

" Madame du Deffant était si enthousiasmée de " Clarisse^, que je l'ai lue, pour me délasser de mes » travaux , pendant ma fièvre ; cette lecture m'allu- « mait le sang. Il est cruel, pour un homme aussi vif " que je le suis, de lire quatorze volumes entiers^ dans

' C'est dans sa lettre du 28 octobre 1759 que madame du Deffant parlait à Voltaire de ce roman de Richardson , traduit de 1751 h 1753 , par l'abbé Prévost, et publié sous le titre de Lettres anglaises, ou Histoire de Clarisse Harloice.

* Madame de Staël était de l'avis de madame du Deffant, lord Bjron est de l'avis de Voltaire. — «Madame de Staël a découvert « que Clarisse était la perfection même ; à chacun son goût ; pour ma

« lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent « tout simplement à faire entrevoir que mademoiselle " Clarisse aime un débauché, nommé M. de Lovelace. " Je me disais : quand tous ces gens-là seraient mes " parents et mes amis , je ne pourrais m'intéresser à « eux. Je ne vois dans l'auteur qu'un homme adroit qui " connaît la curiosité du genre humain, et qui promet " toujours quelque chose, de volumes en volumes, " pour le vendre. Enfin , j'ai rencontré Clarisse dans " un mauvais lieu, au dixième volume, et cela m'a fort " touché.

« Le Théodore de Pierre Corneille, qui veut abso- " lument entrer chez la Fillon par un principe de '•christianisme, n'approche pas de Clarisse, de sa '«situation et de ses sentiments; mais excepté le " mauvais lieu où se trouve cette belle anglaise, j'a- « voue que le reste ne m'a fait aucun plaisir, et que " je ne voudrais pas être condamné à relire ce roman . " 11 n'y a de bon , ce me semble, que ce qu'on peut " relire sans dégoût. "

Et dans cet autre passage * :

" Je suis occupé d'un problème de géométrie, " pareil au roman de Clarisse , que les anglomanes

" part, j'abandonne à leur jugement et à leurs disputes ceux qui peu- « vent lire l'histoire de miss Harlowc , dont je n'ai jamais pu lire i< que quelques pages. » {Mémoires de hrd Byron. ) ' Mélanges historiques.

" me vantent comme le seul roman cligne d'être lu '. d'un homme sage; je suis assez fou pour le lire ; je " perds mon temps et le fil de mes études. >•

Et autre part :

" Je n'aime pas assurément les longs et insuppor- « tables romans de Paméla et de Clarisse. Ils ont " réussi , parce qu'ils ont excité la curiosité du lec- " teur, à travers un fatras d'inutilités : mais si l'au- " teur avait été assez mal avisé pour annoncer, dès " le commencement , que Clarisse et Paméla aimaient " leurs persécuteurs , tout était perdu , le lecteur au- " rait jeté le livre. •-

C'est ainsi que parle Voltaire de ce grand drame qui possédait Diderot d'un si frénétique enthousiasme. Laissez dire Voltaire, laissez-le châtier à sa façon ingénieuse et cynique, ce succès qui l'obsède. De ces Anglais qu'il est allé chercher si loin et dont il a été l'introducteur parmi nous, il est fort inquiet à cette heure, il n'en veut plus entendre parler ; cela lui déplaît d'entendre dire que Shakspeare est un des rares génies dont s'honore le genre humain , cela le chagrine de voir qu'en France tout est anglais, les habits, les chiens, les chevaux, les jardins, les livres. — Vous me crotfez , disait le roi à un jeune seigneur de sa cour qui galopait à la portière de sa voiture , voûté sur son cheval : oui, sire , à Vanglaise ! Rappelez-vous raTit:loniaiiic (]ui s'était eniparco de toutes les àim -

françaijies, à ce point que sur le théâtre, dans les écrits du philosophe, dans les chapitres de l'historien, dans les pages du romancier ( témoin le lord Edouard de la Nouvelle Héloise] , le beau rôle appartenait de droit et de fait, à un Anglais , pendant que nous nous prosternions devant les Anglais qui daignaient nous visiter, devant M. Hume l'historien , devant ce licencieux et charmant entrepreneur d'originalité nommé Sterne (jui aimait mieux pleurer un âne mort que de secourir sa mère vivante ; pendant que nous autres , pauvres dupes, nous nous escrimions depuis : Dieu sait quand! à partager le deuil du poète Young, ce garçon à plaisanteries intarissables , qui avait trouvé le moyen de nous associer , pour tout de bon , à ses feintes douleurs , nos bons voisins les Anglais nous livraient à toutes les risées de Grubstreet , c'est-àdire que toute la basse littérature, tous les faiseurs de farces et de clowneries insultaient à qui mieux mieux, le nom , le caractère et le génie français. En un mot, nous étions la proie vivante de Jack Pudding , s'il est vrai , comme Addison en a fait la remarque , que chaque nation donne à ses bouffons de profession , le nom de son mets favori. Cette passion pour l'Angleterre était poussée si loin chez nous , qu'un jour le vieux Crébillon, après la représentation de Rhadamiste , reçut le brevet de la calotte en châtiment de toutes les férocités de cette nmso

qui croyait saisir le coin de grandeur quand elle avait surpris le côté atroce ; la calotte exilait Crébillon en Angleterre, « pour y amuser un peuple fu- " rieux, à savoir : les bouchers, tripiers, mari- " niers et portefaix anglais ! » tel est le texte de ce brevet calotin. On sait que ce régiment de la folie fut le dernier sourire du règne de Louis XIV. D'honnêtes gens, d'un aimable esprit, s'étaient réunis pour flageller tous les ridicules et surtout pour fronder ces écrivains de passage qui donnaient l'accent anglais à notre langue , mais quoi ! la tâche était au-dessus des forces humaines , et bientôt les chefs du régiment de la folie , furent emportés par le torrent. Il ne faut donc pas trop en vouloir à Voltaire de ses violences contre Richardson , et vous pouvez placer ces moqueries au nombre de celles qui sont justes et qui ne comptent pas. En effet, après s'être bien moqué du chef-d'œuvre, l'instant d'après il le copie. Quand la maîtresse de l'Ingénu, la belle et infortunée Saint- Yves, va mourir, l'auteur de Zaïre, qui s'est si bien souvenu d'Othello , se rappelle fort à propos la mort de Clarisse Harlowe : >• Elle ne se parait plus « d'une vaine fermeté ; elle ne concevait pas cette " misérable gloire de faire dire à quelques voisins : " Elle est morte avec courage ! Qui peut perdre , ù •' vingt ans, son amant, sa vie, et ce qu'on appelle - l'honneur, sans regrets et sans déchirements.'' Elle

>• sentait toute l'horreur de son état et le faisait sentir « par ces mots et par ces regards mourants qui par- " lent avec tant d'empire. Enfin elle pleurait comme " les autres , dans les moments où elle eut la force « de pleurer ! »

Vous lirez la mort de Clarisse et vous verrez s'il est possible de rencontrer, parmi les âmes voyageuses quisoupirent et gémissent véritablement pour l'adoption qui rachète les péchés , une âme plus belle et plus sainte , qui sorte du monde d'une façon plus décente ; Clarisse fait mieux que Mlle de Saint- Yves ; elle s'humilie et elle prie ! Elle pardonne , elle se résigne , elle sait que Dieu est le maître, que ce qu'il a fait est bien fait, que notre espérance n'est pas d'ici-bas, ni notre amour, et que si le bonheur se rencontre sur cette terre, ce n'est qu'en passant! Elle meurt entourée d'un respect mêlé de frayeur , comme d'une garde angéliqiie. " La grâce était dans tous ses " pas, le ciel dans ses yeux, dans chacun de ses mou-

" vements la dignité et l'amour Elle était si

« agréablement belle * ! >.

Puis enfin , quand elle est passée sous l'arc de triomphe d'une si belle mort, tout n'est pas dit encore , car cette horrible nouvelle porte une longue épée , car le cri de ce noble sang se fait entendre, car

' Milton.

le damné Lovelace : J'irai vers elle! s'écrie-t-il; -r—. mais elle, elle n'ira pas vers toi, misérable! ce qui va venir, c'est le remords, c'est la vengeance, c'est la statue du commandeur, c'est l'ombre de Banco, c'est l'épée de Morden. « Frappe, Macduff, et damné soit le « premier qui criera : C'est assez! ... Ils m'ont attaché " à un poteau, la fuite est impossible ! - Allons donc ! encore un peu de courage, vous n'avez plus qu'à enfumer le vieux gentilhomme dans le pandeinonium qui lui sert de terrier.

Chose malheureuse pourtant ! ce Lovelace, cet admirable bandit accepté par toutes les belles dames de

France et de l'Angleterre, savez-vous oh! quelle

eût été la rougeur et la douleur de Richardson ! savezvous ce qu'il devient dans un des romans à la mode , sous la vieillesse de Louis XV? Un jeune gentilhomme d'un vif esprit, un de ces railleurs qui auraient sacrifié la monarchie à un bon mot, écrivain alerte et incisif, et officier du roi par dessus le marché, Chanderlos de Laclos, devait faire de Lovelace , cette horrible , cette obscène image des Liaisons dangereuses, la marquise de IMerteuil. Par une habileté horrible, l'auteur des Liaisons dangereuses jette dans le cœur de cette femme et dans son âme, des vices et des laideurs trop lourds à porter pour un homme tout seul. — - " Les chiens aboient quand j(^ boite prës d'eux, •• s'écrie lo duc de Glocester. — Que les chiens aboient

sur Glocester, mais jetez-leur les lambeaux ambrés de cette Merteuil. Rappelez-vous comme on se rappelle un cauchemar, le livre desLiaisons dangereuses, ces brutalités sans excuses , ces crimes sans profit , entrepris uniquement pour la joie du crime, ces deux roués , mâle et femelle , qui complotent dans les ténèbres le déshonneur des enfants ! Il ne s'agit plus ici de libertinage seulement, il s'agit de crimes, ce n'est plus le moraliste que cela regarde , c'est le bourreau! Le romancier qui chante le charme des longs combats et les détails d'une pénible défaite , a été remplacé par un Pétrone aviné qui invente les récits les mieux faits pour venir en aide à l'orgie. Dans le livre de Chanderlos de Laclos , imitateur scandaleux du plus honnête des chefs-d'œuvre , tout s avilit et se dénature. Le Lovelace de tant d'esprit et de génie, n'est plus qu'un vil libertin en sous-ordre chez les plus viles duchesses. La divine Clarisse , âme énergique et pure, devient une petite présidente mélancolique et faible, qui s'humanise d'assez bonne grâce, et qui meurt sans que l'on sache pourquoi elle meurt; en même temps disparaissent ces détails si vrais, ces observations si fines , toute cette vie , çà et là répandue avec une activité si ingénieuse et si charmante ; surtout disparait la leçon morale , l'obscénité reste seule et sans contre-poids : obscénité delà parole, de l'action, du geste, de la prnsée, du récit , jusqu'à ce qu'enlin

arrive cette lettre abominable : — '-On se lasse de tout, mon ange! •> Terminons en deux mots , Lovelace, c'est la bête féroce, c'est le tigre, qu3 l'on poursuit avec les nobles armes des chevaliers et des chasseurs, les héros de Laclos et sa digne compagne, sont deux bêtes puantes que l'on tue sous le bâton*.

Si donc vous voulez chercher, en France, la copie de Clarisse HarJoice , j'en suis fâché pour vous , mais il vous faudra descendre jusqu'à ce livre des Liaisons dangeî'euses , un livre qui franchit toutes les limites et toutes les hontes ! Pure origine pour un si grand crime ! mais quelle était , je vous prie, la chaste et poétique aïeule du fameux marquis de Sade ? L'aïeule de ce fou furieux n'était rien moins que la plus chaste image des poétiques amours, la Laurc de Pétrarque , Laure de Noves , la plus poétique et la plus radieuse image du xvi'' siècle , la compagne souriante de la Béatrice de Dante, de l'Élconore du Tasse. — Ainsi, le chaste et pur enivrement de Pétrarque, se rattache par des carcans et des gibets, aux livres sans nom de l'affreux marquis.

A propos des Liaisons dangereuses , nous ne par-

* Dans ce livre même, l'honneur mérité est rendu au roman de Ricliardsor, La présidente de Laclos dans un moment de profonde tristesse, appelle à son aide h$ pm^êen rhréiimne^ et le roman de Chritse JJarlovi' '

Ions que de Lovelace; Dieu merci! Clarisse Ha^lo^^e a échappé à ce scandale d'imitation :

Son âme était semblalile à un astre, et brillait seule '.

Lorsque la France apprit la mort de Richardson , l'esprit le plus éloquent de ce temps-là, un homme qui régnait à Paris par toutes les grâces fougueuses et inspirées de l'éloquence de café ou de carrefour, Diderot lui-même, écrivit l'éloge du père de Paméla, de Graiidisson et de Clarisse. Cet Eloge, sous le rapport du talent littéraire et de la valeur critique , est tout à fait au-dessous des bonnes pages de Diderot. L'emphase domine tout; l'exclamation est prodiguée d'une façon insensée ; parce que l'Angleterre vient de perdre son charmant romancier, on dirait que le chaos va venir. Cette perte est annoncée d'une façon plus so- Icinielle et triste que la mort de César, prédite par les confusions du ciel, par le tumulte des étoiles, et il fallait , en vérité , pour cj[ue Diderot^fût le maître de jeter en holocauste aux pieds d'un roman anglais,

' ^\^,li••.l^\vorll^. {Sonnet mr Millon. )

Montaigne, Charron, la Rochefoucauld, Nicole, tous les moralistes de la France , que ce Diderot eût une autorité immense sur son auditoire. Cette autorité Diderot la poussait à l'excès. 11 s'enivrait de sa parole, il avait le bruit , la turbulence , la voix , la passion , il avait les larmes . les colères ; il avait les enthousiasmes qui se font écouter, tant ils ressemblent à des croyances. — Entrez, je phure d'un conU^ que je rnefais à moi-même! Dans ces paroxysmes d'indignation exaltée, son cœur battait violemment, il se frappait la poitrine dune main vigoureuse, l'incendie était dans sa parole, les larmes mêlées de feu brillaient dans ses regards, il avait le front, l'énergie, la chevelure effarée du Jupiter tonnant, il tonnait en effet, et le café Procope, épouvanté et charmé, restait suspendu à ses lèvres, toutes-puissantes pour le ])ien comme pour le mal. D'une table de café cet homme-là se faisait une tribune, il se drapait dans sa robe de chambre comme dans le manteau d'un consul , il avait quelque chose de la pythonisse antique. — Ne livre pas ta magique incantation à des feuilles volantes parle toi-même : •• fpsc ranas! " 11 faut donc entendre parler Diderot, lorsqu'il s'abandonne aux délires de sa tête et de son cœur. A propos de Richardson , Diderot a dit mille folies. — Si tu aimes ce livre, il croit à ta vertu, sinon il te regarde comme le •leniier des hommes. •• Si je sais distribuer mon me-

•• pris et mon estime, c'est à Richardson que je le •' dois! ••

En même temps , il fait un appel au genre humain tout entier, afin que les hommes se réunissent pour étudier ce code universel de tout ce qui est beau , de tout ce qui est bon , le to halon par excellence. Sa bonne humeur , son sommeil , sa fortune , sa renommée, sa gloire, tout dépend de Clarisse Harlowe. On médit : •■ qu'avez-vous? vous n'êtes pas dans votre •' état naturel ? Que vous est-il arrivé? On m'interroge

• sur ma santé , sur ma fortune , sur mes parents , sur '•mes amis. — O mes amis! Clarisse, Paméla et » G)-andisson sont trois grands drames ! •• Ceci est la logique d'une admiration frénétique. Aussitôt que notre homme a touché un de ces livres , soudain pour lui tout s'arrête ; la vie est suspendue , il ne songe plus ni à ses amis , ni à ses amours , ni à la page commencée , ni au travail promis depuis longtemps , il est tout entier à l'histoire des Harlowe. Oh ! s'il avait été le frère et l'ami de Richardson ! Oh ! s'il avait connu miss Clarisse! •' Oui, tu seras ma lecture dans tous

• les temps ! si, pressé par la nécessité, par la pauvreté " d'un ami , par l'éducation de mes enfants, il me faut •• vendre tous mes livres, je les vendrai. Mais tu me

• resteras avec Moïse , Euripide et Sophocle et je •• vous lirai tour à tour. — Lisez Richardson, lisez-le •• sans cesse — c'est un Evangile apporté sur la terre .

.. — 11 nie fait aimer mes semblables , plaindre les " malheureux , respecter la vertu — 0 Richardson ! " l'histoire la plus vraie est pleine de mensonges et • l')n roman est plein de vérités! — 0 peintre de la - nature , c'est toi qui ne mens jamais! — je m'étais •• proposé de noter tous les beaux endroits; mais le •• moyen? Il y en a tant! — Divin Richardson! — " Dans Clarisse il ne se fait pas un pas qu'il ne soit •• de génie. — Et vous Emilie, Charlotte, chère miss " Howe, Clarisse ; pendant que je converse avec vous, " les années du travail et de la moisson de lauriers » disparaissent et je m'avance vers le dernier ternie, " sans rien tenter qui puisse me recommander aussi " au temps à venir ! ••

Vous lisez et vous souriez, et vous vous dites : après tout, c'est l'enthousiasme d'un -boidionnne de beaucoup de cœur et d'esprit! Ne jugez pas si vite, mal-, gré toute son admiration , notre homme n'est pas aussi bon que vous pouvez bien le croire, ce grand enthousiasme cache une petite malice en cette circonstance. C'était l'heure en effet oii la Xouvelle Hèloise venait de paraître au milieu des applaudissements et des louanges les plus frénétiques qui aient jamais accueilli un chef-d'œuvre. Du fond de la riante vallée de Montmorency, du milieu des bois touffus, par les sentiers garnis de mousse, par un beau printemps que saluent les chanteurs ailés, J. J. Rousseau,

exilé du monde, envoyait, anges de son exil, les rêves, les poésies, les brûlantes extases, les délires, les paysages de la Nouvelle Ilèloise. C'était le livre de son idéal, le livre brûlant de ses amours, l'univers poétique qu'il avait rempli des êtres de sa création '• parfaites créatures aussi célestes par leur vertu que par leur beauté! - Et maintenant qu'il était descendu de l'empirée, il racontait à la terre ces extatiques visions. Beau livre tout rempli des sincères ardeurs.

Pendant que la France tout entière saluait la Nouvelle Héloisr avec des larmes , les envieux , pris au dépourvu, criaient tout simplement : au plagiat ! disant t|ue \ Ilèloise c'était ( 'larisse Harlowe. Laissons dire l'envie, par respect pour sa vieillesse, car elle date du commencement du monde ; mais où est , je vous prie , la justice , où se trouve la vérité de ce parallèle entre l'œuvre de Jean-Jacques et l'œuvre de Richardson.!* Clarisse, c'est la jeune fille qui a vécu, qui a souffert, qui s'est résignée et qui est morte, quand sa blancheur d'hermine a été ternie ; Julie , c'est la poétique vision qui ne pouvait vivre que dans les espaces imaginaires ; le premier livre a été écrit au coin d'un bon feu, dans une bonne maison, par un bonhomme , très-habile à sonder les secrets du cœur ; le second livre est un poème, écrit à ciel ouvert, rêvé à tous les carrefours de la forêt jirofonde , par un

homme amoureux d'une grande dame qui en fait son jouet , en attendant que son amant revienne de l'armée. Pauvre diable de génie, ou pour mieux dire, pauvre fou que ses sens dominent ; mélange de honte et de pudeur. Esclave infortuné d'une infâme servante à demi hébétée qui ne comprenait rien à l'éloquent enthousiasme de Saint-Preux. Dans ces deux compositions , excepté quelques ressemblances bien pardonnables dans la forme , il est impossible de trouver des analogies fidèles ; les passions ne sont pas les mêmes, elles existent autrement , dans l'un et l'autre livre , elles parlent un autre langage , elles ne vont pas au même but ; Richardson est chaste toujours , Jean- Jacques est emporté toujours ; l'un réprime son délire toujours, etl'autve s'y abandonne avec frénésie. Quand pour la première fois Richardson se fit lire \'HèIoise. il exprima hautement ses vives et profondes répugnances. L'acre baiser lui fit horreur ; puis il se demandait à quel point un écrivain avait le droit de convenir que toute fille qui lisait son livre, était une y?//e perdue! En effet, Clarisse sauve les âmes, Y Hèloise les perd, Richardson et Rousseau ont touché l'un et l'autre le but qu'ils s'étaient proposé. Mais que faisons-nous et quel nouveau parallèle nous emporte , et à quoi bon comparer ce sage vieillard, à l'abri du vent et de la tempête, à cet énergique, passionné et malheureux poëte qui , tout à l'heure, par une froide matinée

d'hiver, sera chassé de sa maison d'emprunt, par cette caillette philosophe, madame d'Épinai? Allez donc comparer l'hirondelle , amie des printemps, à l'aigle (|ui plane dans les cieux.

A l'heure même où les envieux du dernier chefd'œuvre de Jean-Jacques criaient à l'imitation, au plagiat ! la gloire de Richardson était penchante sur son piédestal, mais l'occasion était trop belle pour ne pas raffermir la statue chancelante avec les merveilleux passages de \ Hèhiae.

On peut donc supposer que dans cette admiration passionnée de Diderot pour le roman de Richardson. se dissimulait sous l'emphase un peu de mauvaise volonté pour le roman de Jean-Jacques; au reste l'auteur de la Nouvelle HéJoise qui n'était pas un bonhomme plus que Diderot , lui-même , ne s'y est pas trompé : "Diderot, dit-il *, a fait de grands com- " pliments à Richardson sur la prodigieuse variété •• de ses tableaux et sur la multitude de ses person- « nages ; Richardson a, en effet, le mérite de les avoir " très-bien caractérisés Mais quant à leur nombre , " il a cela de commun avec les plus insipides roman- •• ciers, qui suppléent à la stérilité de leurs idées, à •' force de personnages et d'aventures. Il est aisé de •• réveiller l'attention en présentant incessamment et •• des événements inouïs et de nouveaux visages qui

' Dans les Coufes.iions.

« passent comme les figures de hi lanterne magique ; " mais de soutenir toujours cette attention sur les " mêmes objets, et sans aventures merveilleuses, cela •• est certainement plus difficile et si , toutes choses ■' égales, la simplicité du sujet ajoute à la beauté •' l'ouvrage, les romans de Richardson. supérieurs en » tant d'autres choses, ne soutiendraient pas. sur cet " article, le parallèle avec le mien. '■

Ici revient, vous le voyez, ce per]3étuel reproche, que le roman de Clarisse Harlowe manque de netteté , de précision , de coloris ; sans doute on ne lui demande pas cet agir trépignant , cette piaffe ardente (le paroles, si chère au roman moderne, mais, au fait, pourquoi être si diffus, si incorrect? pourquoi appuyer ainsi sur les pointillés de chaque accident? Le grand art de l'écrivain qui veut plaire , longtemps et toujours , c'est de fondre dans le récit les justes nuances de sa parole, c'est d'imprimer fortement, en ne disant rien de trop, dans les esprits attentifs, les sentiments qu'il exprime. Au contraire, dans les récits sans fin de Richardson, nous n'allons point, nous rôdons et tournons, par-ci, ]iar-là, à la manière d'un homme qui ne veut pas arriver et qui marche avec des pantoufles sur des épines. Certes Richardson est un maître habile, mais il est un peu gâté par 1(^ succès et p;ir l'attention toiniilaisantc (|ui l'a ontour.' tdiiti' sa vie. Il ignore le très-grand art.

l'art heureux et durable, par excellence, de ne dire que ce qu'il faut dire; il parle trop, et souvent il ne pnrle pas , il jase , et la plupart du temps, les paroles sortent de sa bouche, comme les gens sortent du sermon . Quelles que soient les grandes parties de son œuvre {(jreal parts] il pousse trop loin l'anatomie des cœurs et l'on comprend à chaque page, qu'il n'est pas habitué à conclure. De là, bien des imprudences, tranchons le mot, bien des rabâcheries, l'auteur, grand songeur de finesses , et poussé par cette activité de style que rien n'arrête , se fatigue et nous fatigue à faire vingt lieues sur une feuille de parquet. Il est naïf mais il a sou^■ent cette naïveté qui est une nuance du bas. Ce livre est une nuit rayonnante d'étoiles ! Dans cette masse de paroles, souvent s'élève un cri terrible parti du fond de l'âme : l'action languit et se traîne longtemps, je le veux bien, mais enfin vous arrivez à quelque scène magnifique, toute remplie de ces ravissements sains et vigoureux dont se composent les chefs-d'œuvre. Je sais bien que cette muse, l)onne femme, écrit à pleine écritoire, elle se complaît à éplucher et àpointiller en mille paroles inutiles, sans jamais redouter le danger de nous noyer dans une mer d'explications , raison de plus pour l'admirer, pour l'applaudir, quand ce formidable metteur en pages, poussé d'une force volontaire, ou frappé d'une situation irrésistible, se met au niveau des plus

grands artistes et des inspirations les plus complètes. Vous y voilà ! interrogez votre cœur , ne sentez-vous pas cette incertitude effrayante qui laisse l'âme dans l'attente d'un grand événement? Alors rien n'est plus beau que ces vives échappées dans ce tohubohu de rencontres et de fictions. On est sauvé des broussailles, on rencontre enfin les belles portes du parc, entouré de ses vastes et fières pelouses verdoyantes, de ses eaux jaillissantes, de ses chênes séculaires En même temps on salue avec reconnaissance, avec respect, l'intelligence qui a deviné ce paysage. Alors aussi ce grand parleur que personne ne pouvait écouter, arrive à cette concision, à cette netteté délicieuse pour l'esprit qui souvent vous fait lire dans un seul mot tout un sentiment. Dans ces belles lettres bien calmes, au reflet tendre et vif, dans ce style chaleureux interprète de la pensée, la plus belle âme du plus honnête des hommes se montre dans tout son jour.

Diderot qui prévoit l'objection, a beau dire, au plus fort de son apothéose, que dans ce livre immortel, dans ce flambeau /)or/é an fond de la caverne, il ne veut rien retrancher, pas un mot, pas un sentiment, rien; et cependant il avoue que déjà de son temps, les oisifs eux-mêmes n'avaient pas assez de leurs six fois vingt-quatre heures pour venir à bout du roman de Richardson : — •■ Mais, dit-il (comme " si un livre n'était pas nécessairem(^nt l'œuvre d'un

" artiste ! ) — Considérez . mes chers concitoyens , .' combien il en coiite de peines, de soins, de mou- •• vements, pour faire réussir la moindre entreprise, " pour terminer un procès , pour conclure un mariage, " pour amener une réconciliation? - Et ceci dit, il repart à bride abattue. Eh! c'est justement parce que la vie se passe, s'use et se perd dans ces détails, que nous voulons absolument donner de justes bornes aux arts qui nous consolent et qui nous charment , mais à certaines conditions qu'il faut respecter, car à ces conditions seulement, tous les arts sont des plaisirs. Laissez la symphonie remplir sa course indiquée et qu'elle s'arrête un instant avant la fatigue ; coupez le poëme en plusieurs chants, le roman en plusieurs chapitres, car les chapitres, dit un Père de l'Église*, non pas le moins mondain des Pères, reposent comme les hôtelleries durant un long voyage. Au tableau, i! faut un cadre, au cheval de course il faut un but, la voile lointaine compte sur une étoile, le drame a ses cinq actes qu'il ne franchit pas sans danger , toutes les belles choses ont des limites bien tracées, l'horizon même s'arrête à temps pour ne pas fatiguer notre vue hornée. Rien de trop, c'est la fin de l'art et le commencement de la sagesse. Dire tout ce qu'il ffiut. n(> dire que ce qu'il faut et le dire comme il faut ]»' dire. a\ec cpja \o\is j>nuvez lirûler toutes les

' Snint Au£rustin.

rhétoriques à commencer par celle d'Aristote. C'est donc un immense paradoxe de comparerla lecture d'un livre d'imagination, à un mariage qu'il faut conclure, à im procès qu'il faut terminer, de traiter un récit d'amour comme on traiterait une affaire au tribunal du juge : l'amour et l'imagination vont plus vite ijue les démarches les plus empressées des hommes ; l'amour no trompe pas, il n'a pas besoin de toutes nos ruses vulgaires , dès qu'il se montre il dit qui il est, et de quoi il est question, il dédaigne les vains détours pour marchera un ennemi qui vient droit à lui, Nous avons encore cette raison sans réplique, que si, à tout prendre, les contemporains ont le droit de s'occuper de leurs propres affaires dans les plus grands détails, il faut nécessairement abréger ces détails pour la postérité.

Au reste, les critiques les plus éclairés sont unanimes à reconnaître que la lecture de (JlarinHc llarlowe est devenue presque impossible. M. Villemain. le roi du bon sens littéraire, dans une admirable le^-on dont l'antique Sorbonne a tressailli de surprise et de joie, a traduit lui-même, en abrégeant mille longueurs, (|uel(|ues beaux passages de ce livre •• dont les ira- -• ductions ne lui plaisaient f/uh-e\ >• M. de la

' C'est mr-me ce passage an-angé avec un art plein de grAco et lie goût ipii nous a (toumi i'iilte du diflloilo et ingi-nt travail (pie nous entrejn-otion> aiijouril'liui.

Harpe, après une louange calme et sérieuse de ce livre, se hâte d'ajouter : " Plus je suis trans- " porté des beautés de Clarisse dans ses dernières " parties , plus je suis affligé des vices essentiels et ■• de la constanle jyrolixilê qui rendent si difficile la " lecture de ce roman, dana hs trois quar/s de son " étendue.

" Quoi ! l'on arrive à la moitié de l'ouvrage et l'ac- •• tion n'a pas encore fait un pas ! quoi ! les persécu- •• tions de la famille Harlowe et la résistance de Cla- " risse occupent trois gros volumes, sans qu'il y ait •• un fait, un événement, une révolution ! Cet immense

• espace est rempli par les lettres de trente per- •' sonnes qui répètent cent fois la même chose, cha- •' cun suivant sa manière de voir et de penser , et cet •• énoDne verbiage, cet intolérable bahii, prouve- •' raient la fécondité du génie! Quand je sais, quand •• j'ai vu que tous lesHarlowe sont ou barbares ou stu- " pides, ai-je besoin que leurs sottises ou leur cruauté " soient tracées dans dexir ou trois cents lettres f^onr ■• m'inléresser à Clarisse, faut-il que j'aie vécu avec •• la famille, à toutes les heures du jour, et qu'on m'ait

• redit mille fois les mêmes choses? Cela est si peu

• vrai que personne, j'ose le dire, n'est plus l'mu que •• ivu)i des dernières parties de Clarisse, et cepen- ^' daiit .jamais, non jamais je n'ai pu, malgré mes " efforts et mes résolutions, iii'c la dixième partie des

« premiers volumes. A quelque endroit que j'ouvrisse " le livre, je me retrouvais au même point ; je voyais « les mêmes acteurs, j'entendais les mêmes dis- •• cours. ••

Lui-même , le défenseur naturel du romancier anglais , dans un chapitre écrit à la louange de Richardson, Walter Scott convient volontiers, que c'est là un correspondant infatigable , formidable , ajoutet-il ; et comme s'il voulait répondre à Diderot, il reconnaît que tous ces gens-là " écrivent beaucoup plus " souvent et beaucoup plus, que des êtres qui , véri- •• tablement auraient eu entre eux une correspondance •• obligée. " Le docteur Johnson, plus hardi que Walter Scott, avoue naïvement que le bon Richardson dort quelquefois : '■ Si vous le lisez pour l'histoire du •' roman, votre impatience pevf aller jusqu'à l'envie - de vous pendre ; » et pourtant c'est ce même Johnson qui s'écriait à propos de Fielding : " Il y a plus " de connaissance du cœur humain dans une seule " lettre de Richardson que dans tout J^om Jones! •• Vous avez encore cette plaisanterie innocente et vraie de lady Montague qui se faisait lire les romans de Richardson : " Parce que, disait-elle, si je m'endors '■ pendant la lecture, je suis sûre à mon réveil que je " n'aurai rien perdu de l'histoire et que je retrou\ e- " mi toute la société où je l'ai laissée, et causant •• dans ;(' parloir de Cèdre! ••

Telles sont mes autorités; je les cite, parce qu'en fin de compte cette tentative d'une nouvelle Clarisse est bien hardie; mais à Dieu ne plaise que je veuille en rien ternir votre gloire et gêner votre pitié, votre colère, votre indignatiop, votre aimable sourire, ô vous le bienveillant génie, le génie familier du foyer domestique; ô vous le père immortel de Clarisse Hai lowe , de Clémentine et de Pamiéla !

" Ce que c'est que la gloire ! Je lisais dans l'histoire •• d'un procès capital que Ch. Wich, épicier, avait " vendu, à une bohémienne accusée de meurtre, un « morceau de lard roulé dans une feuille de Clarisse, •• le roman de Richardson. Qu'eût dit Richardson, le " plus vain et le plus heureux des auteurs vivants , '• (c'est-à-dire tant qu'il vécut), s'il eiit pu suivre ses •• pages , de leur place d'honneur sur la toilette d'un •• prince français, jusqu'au comptoir de l'épicier, et •• au lard rance de cette bohémienne tachée de sang ! •■

C'est encore lord Byron qui parle; car il a beau traiter avec un dédain tout princier, Richardson et

ses œuvres et le roman en général * , on voit à chaque instant (ju'il est préoccupé de cette comédie éternellement vivante, à laquelle lui-même, lui lord BjTon, il n'a rien ajouté, pas même un peu de poésie. En effet, où est le succès de cet homme très-dédaigneux, sinon dans les romans que lui-même il a appelés à l'aide de sa poésie? Otez des poëmes de Byron le charme du récit, le conte, les aventures, qu'il se contente d'être le cygne de l'Angleterre : Alcyon Alhionis, et qu'il fasse uniquement de très-beaux vers à la façon des grands poètes, aussitôt vous verrez disparaître une grande partie du charme et de la popularité qui s'attachent à Lara , à Chïlde Harohl, à don Juan , à la belle sultane Haïdée. Lord Byron a réussi, surtout parce (ju'il était lui-même un habile romancier, et ceci dit, il sera bon d';\iouter que si ses romans vivent longtemps, ils le devront surtout au charme tout-puissant et à l'éclat de ses beaux vers. Ah ! si Clarisse Harlowe avait eu pour la protéger . pour la défendre contre l'oubli qui pèse sur ce chefd'œuvre, quelque peu de l'éclat, de l'attrait, du non morlale sonans , de la grâce éternellement vivante que les grands écrivains jettent sur le front de leurs héros, — auréole divine qui présage l'avenir et

' " .l'ai lu à mon vif regret plus de quatre mille romans , y oom- " pris les ouvres de Cervantes, de Fielding, Smolett. Uiciiar<l>oi'". « Mackensie, Sterne, lîaliclais et lloussenu. «

qui brille sur les œuvres mortelles, il n'eût jamais été question, à propos de notre chef-d'œuvre, de cette histoire d'épicier , de lard rance et de sanglante bohémienne! L'œuvre eût survécu, triomphante, aux révolutions des mœurs et de l'histoire , aux outrages du temps , aux changements insensibles de chaque jour. Une grande passion est une âme immortelle à sa manière, mais encore lui faut-il donner un surtout de jeunesse immortelle, ahn que l'enveloppe soit digne du souffle qui l'anime. C'est l'art qui a manqué au roman de Richardson, c'est la couleur, la forme, la parure extérieure, la netteté rigoureuse, le style, enfin la seule chose qui ne puisse pas périr. Que dit le berger de Virgile :

'< ... Xiimeros memini. ?i verlm tenerem ! ■■

» Je sais l'air, j'ai oublié les paroles! ■- Ce berger-là faisait l'histoire de tous les livres dont la forme est passagère, pendant que le fond reste impérissable. Chansons éternelles , éternellement chantées dans le cœur de l'homme; mais avec le temps les paroles s'en vont; on oublie une rime d'abord, puis un refrain, puis un couplet; bientôt tout se di'gradc, l'élégie devient complainte, la face entière du chant primitif se transforme en quelque chose de fabuleux ! Au bout d'un petit siècle, à peine sait-on ce que disait la chanson de jadis ! on no la sait plus (jn'cn bloc, d'une fa-

çon pleine de confusion et de dés; rdre ! — c'est l'histoire du nuage qui passe sur l'étoile brillante , de l'urne des vendanges qui conserve encore l'odeur du vin de Falerne, de l'écho qui multiplie, en l'affaiblissant, le bruit des voix , de la fleur qui jette son dernier parfum aux vents du soir, de l'instrument brisé, de l'orateur à sa dernière victoire, de la femme qui passe, laissant après elle l'ombre vacillante de son voile ; c'est l'histoire du fleuve emporté dans l'Océan, l'histoire de l'idée entraînée dans le torrent des paroles, des siècles perdus dans l'abîme des âges. Assis sur les ruines des grandes choses qui ont péri, des œuvres oubliées, des poésies errantes, de toutes les tragédies transformées , et de ces grands discours qui ont changé la face du monde , l'esprit humain cherche en vain à se souvenir, il hési-te, il balbutie, il retrouve à grand'peine mille formes confuses , images errantes dans l'infini — Numéros memijii. — si verba tenerera !

Contre cet oubli nécessaire et providentiel . il n'existe qu'un remède, le style, la forme, la couleur, le goût ; tous vos efforts pour vous passer de cette armure forgée dans les forges divines, autant d'eflbrts impuissants et stériles. Lui-même, le divin Achille, Achille l'invincible et l'invulnérable, il charge son bras de cet éclatant mélange d'or, de bronze et de génie. Richardson n'ignorait pas sans doute cette nécessité

d'être un grand écrivain pour arriver aux honneurs des œuvres durables , mais il savait aussi que le style c'est la force que Dieu vous donne ; l'art n'y fait rien ou peu de chose : on arrive au bon sens, on n'arrive pas au génie. Il savait aussi qu'il y a une certaine dose de gloire pour chacun de nc>us en ce monde , aller nu delà, c'est être insensé ou téméraire, il disait mieux que cela : — •• Il faut, disait-il, s'étendre selon son lit, •• et à ces causes il appelait à son aide, non pas l'effort , le travail , le bruit sonore , mais son bon naturel, mais sa parole sans fard, mais sa bonhomie native ; loin d'affecter les grandes allures , i! se contentait de jeter, de temps à autre, des grâces négligées sur sa simplicité presque rustique; 1 sait où il peut aller, où il doit aller, et une fois arrivé à un certain but peu lomtain qu'il s'est désigné à l'avance , il s'arrête satisfait et peu essoufflé ; il aurait honte de tenter plus qu'il ne peut faire , bien que ce soit d'ordinaire un assez bon moyen d'avoir le secret complet de ses mérites. Il n'est pas, tant s'en faut, de ces gens superbes qui sont septante-sept fois heureux de leurs propres ouvrages , et il dédaigne ces retours sur soimême qu'un amour-propre inquiet et jaloux de sa propre excellence multiplie à l'infini. Il va , non pas où le pousse le caprice du moment, mais bien où le conduit la conscience, dans toute la simplicité d'une âme libre et éclairée qui voit immédiatement devant elle, pendant

qu'elle marche , sans perdre son temps à étudier chacun de ses pas. 11 avait en lui-même tout le caractère désigné par sa physionomie et par son talent ! Beaucoup de tact et d'habileté, une grande abondance, le don de s'énoncer heureusement, le don des pleurs, ce qui est une grande avance pour persuader, le respect scrupuleux de toutes les bienséances ; il ne manquait ni de ce courage d'esprit qui produit les idées hardies, ni de cette autre espèce de courage que donnent les idées fausses, et même quand on n'approuve pas toujours ses jaisonnements on est bien près de trouver qu'il a raison. Ajoutez à un très-haut degré, le charme irrésistible des belles parties de ce livre : le hasard des objets , la rencontre des circonstances et des personnes , et tous les accidents imprévus d'un génie heureux. Il mène les passions, hi'ide en main, et sans jamais craindre de les tenir de trop près. Ce n'est pas là un juge sévère, un moraliste féroce qui se tient, inflexible, dans la toie haiiuo et drorhiricre ; en vain, vous lui démontrez que la passion fait et défait toutes choses, que si la raison était la seule souveraine, rien ne se passerait sur cette terre, que la morale est une très-belle fille , mais très-pauvre , on l'admire, on ne l'épouse pas; en vain vous lui rappelez que l'esprit humain aime l'art, le prestige, le mensonge, que l'amour est le fonds inépuisable de tous les livi'es , il ne daigne pas vous répondre , il va droit

à son but d'utilité et d'enseignement, remplaçant, par la vérité , le mensonge ; par la sagesse , la passion, le vice par l'innocence ; de l'amour, cette banalité du roman et de la comédie, Richardson fait un crime, et il vous prouve fièrement, que tout excès est vicieux, que l'amour est une tache qui peut gâter la plus belle vie ; peu lui importe d'amuser son lecteur, de l'intéresser, de lui plaire, son but à lui, c'est de maintenir l'âme de son lecteur en bonne trempe. Les ambitions des écrivains , il les trouve trop éclatantes , il s'en tient à la modeste ambition des moralistes , il ne voudrait changer ni son style contre leur style , ni sa conscience contre leur conscience , car il vise moins à l'admiration des hommes, qu'à leur estime et à leur respect. — " Tel je te vois, tel je te crois! - Parlez-lui ainsi, il a sa récompense , il est content de lui-même , il est content de vous !

Pourtant ne pensez pas que notre moraliste renonce de gaieté de cœur à toutes les chances heureuses d'une fiction bien conduite , d'un long roman disposé avec art. Tout bonhomme que vous le voyez , il arrive plus d'une fois à la pitié, à la terreur, à ce cruel serrement du cœur qui est le plus difficile triomphe des vrais artistes. Suivez-le, il s'entoure de précautions infinies , il appelle à son aide des personnages sans nombre ; même dans ses longueurs les moins supportables, il vous tient dans un perpétuel qxii-

tive? tant il sait tirer soudain un grand événement d'une peccadille , ou faire lire tout un sentiment dans une parole. Dans ces lettres que l'on prendrait trèssouvent pour les feuilles éparsesdela sibylle, quelque chose d'animé et de ferme vit et respire et s'agite, ce quelque chose c'est l'esprit de Lovelace, c'est l'âme de Clarisse, c'est la passion, divisible à l'inhni, qui reluit sur ces pages, comme fait l'éclair dans le ciel assombri. Tout à l'heure nous étions face à face avec Lovelace , le serpent séducteur, debout sur ses passions épuisées ; nous voici maintenant en présence de Clarisse, car l'ange est à côté du prince des ténèbres, comme dans le paradis de Milton. Ah! quand vous aurez lu le portrait de miss Harlowe , qui que vous soyez , vous ne direz plus que Richardson se perd en mille longueurs inutiles,; vous ne direz plus qu'il n'a pas rencontré les qualités d'un écrivain durable! Son livre est long, diffus, pcle-mêlé d'intrigues oiseuses , de personnages inutiles ; c'est le chaos ! — Mais dans ce chaos merveilleux que de vives et soudaines clartés! Que de beaux éclairs dans ce nuage ! Quelles fleurs divines dans ce désert '

Or, voici le portrait de miss Clarisse Harlowe. tel que l'a tracé Richardson , c'est un des plus merveilleux passages de ce grand livre ; mais voyez la misère et le destin des livres ! Ce portrait de Clarisse . cette image fidèle et brillantr qui devait ajouter lanl

d'intérêt à notre récit, Richardson l'avait placée tout à la fin de son histoire , dans les dernières pages du dernier tome, lorsque miss Clarisse est entrée enfin au tombeau avec tous les honneurs de la victoire et qu'il ne reste plus qu'à la pleurer.

" Comment ferai-je , écrit miss Howe à M. Be]-

• ford, pour rendre à cette fille infortunée un peu de " Injustice qui lui est due? Mais par où commencer? " Par son enfance ! Hélas ! encore enfant et rougis- '• santé comme le matin , elle annonçait les grâces " et les vertus de l'avenir. Toute jeune fille . on la " regardait déjà avec une admiration mêlée de respect. •' Sa taille, son visage, la beauté de sa personne. " cette âme excellente qui sourit à tout ce qui est " la bonté , la vertu , le malheur ou le génie , je re-

■ nonce à vous les peindre — d'une obligeance qui " ne se lassait jamais ; vraie jusqu'au fanatisme , sin- •• cère , d'une charité à toute épreuve , bienveillante ••parce qu'elle était ju.ste, accessible au pardon:

• hélas ! Dieu sait si elle a pardonné ! Sa vertu était •• un des ornements de ce siècle, rien qu'à la voir •• passer, sans l'avoir jamais vue, on eût dit, en la

• saluant , voilà miss Harlowe qui passe ! et chacun •• lui eiit fait place en silence, car elle portait son " sauf conduit sur son front.

" Croyez-moi si je vous dis qu'elle était la pru- •• denoe- en personne, car ce fut le grand crime tin .sa

.' famille si cette adorable enfant est tombée aux •• mains d'un pareil misérable. Abandonnée à elle- .' même , jamais ce vicieux n'eût approché de ma Cla- ■• risse , et pourtant elle rendait justice à ses qualités " extérieures : le nom, l'esprit, 'la bonne grâce, la •' bonne humeur, le courage, le savoir-vivre, sa façon •' d'aborder une femme et de lui adresser ses homma- " gesd'im mot, d'un regard, d'un rien; mais là sar- " rêtait la louange de miss Harlovve , et elle devinait " confusément les vices et les crimes de cette nature " égoïste et faussée ; son grand malheur , c'est qu'elle " n'a pas eu le temps d'étudier à fond ce Lovelace ; " elle le pressentait, elle l'eiit deviné, elle l'eût dé- " masqué : l'abîme de cette âme l'épouvantait, mais " elle ne songeait pas qu'elle serait entraînée dans " ces ténèbres , la pauvre enfant !

" Il me semble encore prêter l'oreille à cette cau- » série piquante , naïve , inspirée , mêlée de raison , » mêlée de gaieté, pleine de sentences, d'art , de goût, " d'animation, d'accent. Sa voix était llcxible, so- • iiore, passionnée dans les moindres choses; elle sa- •' vait écrire à merveille cette langue qu'elle parlait si •' bien , et rien ne ressemble plus à son esprit que cette " écriture élégante et ferme tout à la fois , car elle " avait la main aussi active que la pensée , aussi dé- " cidée que l'esprit; cela était net, vif, ferme, égal, " et si naturel qu'elle écrivait à course de plume ,

" sans iktiguc, .sans art, sans auti'e soin que d'écrire •• ce que pensait son cœur.

" Elle parlait l'italien d'une voix mélodieuse , elle " i)arlait le français d'une voix vive et franche, elle " aimait l'étude, un peu trop peut-être, mais elle •• s'observait de si près, cpie soudain elle redevenait » une bonne femme de ménage , si économe , si pru- " dente et si habile qu'elle eiît pu faire la fortune " d'une pauvre maison. Surtout pour la bien voir, il " fallait la rencontrer dans le château que lui avait " domié son grand-père et qu'elle appelait sa laite- •• rie. Elle s'était composé elle-même un habit tout " exprès pour ces heures d'une récréation innocente; " on l'eût prise en effet pour la plus jolie laitière des •■ trois royaumes, tant elle était vive, alerte, animée, .' avenante; elle était la joie, le plaisir, l'orgueil •' de tous les siens ; son aïeul n'avait des yeux que •• pour elle; sa mère l'adorait, son père l'aimait " tant qu'il pouvait aimer, ses deux oncles s'aban- •• doimaient à ce charme tout-puissant ; le frère lui- " même et la sœur, mauvaises natures un instant " vaincues et captivées par tant de grâce irrésistible, •• venaient de temps à autre à la laiterie et sans trop " de jalousie, sans trop de haine, ils partagaient la •• fête de cette belle maison des champs. Ma pauvre ■' chère Clari.-rse ! elle était si gaie, si animée à Lien <■ fitire, elle avait l'œil à toutes choses, avec tant I. 12

- d'élégance naturelle, elle était vraiment une •• Harlo^ve dans l'art de tirer tout le parti possible ■• d'une grande fortune. Puis, tout d'un coup, la lai- '• tière disparaissait , la ménagère faisait place à une

- belle jeune fille du plus grand monde, habillée et

• parc'e à ravir; cela s'était fait en un clin d'oeil,

• parce qu'elle était aussi bien tournée que belle et " jolie! Plus tard et quand tous les convives étaient " réunis, descendait , parée comme une châsse, Miss " Arabelle, à la démarche empesée, à la figure solen- •■ nelle , à l'air pointu et glacé ! Mais on ne la voyait " pas , on ne regardait que miss Clarisi-e ; Clarisse " allait, elle venait, elle était attentive; il fallait " que l'hôte le plus humble lût content de la fille de

• ht maison ; sap olitesse était empressée , naturelle ,

• sérieuse , bienveillante , elle a\ ait cette pudeur " charmante qui est à la fois une grâce, une coquet- •• terie, une vertu.

" Si vous l'aviez entendue quand elle lisait un bon " livre ! on eiit dit qu'elle avait écrit ces beaux vers ,

• qu'elle avait composé cette noble prose, que ces •• grandes pensées sortaient toutes vives de sa tête '• et de son cœur, tant elle disait cela d'une voix " naturelle , sans emphase et en toute simplicité. — " Elle chantait à l'avenant, à la façon d'une honnête

- personne qui ne vise ni à l'effet, ni à la passion , •• ni à l'applaudissement, contente de rendre l'idée

" du maître sans tenter d'aller au delà. Elle chantait '• comme l'oiseau chante, quand elle était en voix,

• quand elle savait qu'elle allait bien chanter, et il « n'était pas besoin de la tant prier. — Elle tenait le " crayon comme elle tenait la plume, d'une main " sûre ; elle aimait les beaux dessins , les belles pein- " tures , elle avait ce goût exquis , exercé , par le- " quel se reconnaissent les chefs-d'œuvre. — Sou- " dain , quand elle avait écrit ou dessiné tout une " demi-journée , elle laissait là plumes et crayons , •• elle prenait son aiguille et , plus habile que les fées, " elle jetait sur le canevas obéissant les mille caprices " d'une imagination ingt'nue, abondante, qui se ma- " nifeste à tout propos. La tapisserie qu'elle a laissée " au colonel Morden, est l'ouvrage de ses belles » mains ; on dirait que toute une communauté de re- " ligieuses a travaillé à ce chef-d'œuvre. — Mais si " vous saviez quelle aiguille légère , assurée , infati- " gable , capricieuse , habile à rencontrer toutes les » nuances, toutes les formes , toutes les couleurs ! — " Quelquefois, pas souvent, lorsqu'elle était néces- " saire pour compléter une partie , elle consentait à •• tenir les cartes. Elle jouait non-seulement sans né- " gligence , mais encore avec un zèle ingénieux , cal- " culant , devinant , hardie parfois , très-sage cepen-

• dant quand elle n'avait pas confiance , si bien que » c'était une joie de jouer avec elle. — Elle jouait

" petit jeu, car l'argent gagné au jeu lui déplaisait, •• l'argent perdu lui paraissait dérobé à ses pauvres, .' ou plutôt, comme elle disait , à sf s frères . car elle " avait toute une famille de vieillards, d'aveugles,

• d'infirmes ; elle était la mère de plusieurs orphelins

• qu'elle élevait dans l'amour de Dieu et du travail. » Selon le précepte de l'Évangile , sa main gauche

• n'a jamais su ce que donnait sa main droite. — " D'une sobriété exemplaire , et pourtant la santé la " plus florissante, l'esprit vif et libre, une vertu •• souriante de cette gaieté qui est la santé de l'âme. •• — Un sang-froid merveilleux , un bon sens natu- •• rel ; une vie si correcte et si régulière ! — Elle .' se levait presque avec le jour; tout dormait en- ■• core, elle était déjà debout, à laprièi'e, puis à " l'étude : chaque heure de la journée appartenait à " une occupation réglée, à un bienfait, à une étude, •• à un plaisir de l'esprit ou du cœur. A la voir prête •• à tous ses devoirs , on comprenait que toutes les " vertus s'étaient entre-produites dans son âme et '. avec tant de vertus solides , elle avait ce quelque " chose d'extrêmement jeune, cette naïveté qui tou- ■• che à l'enfance , cette modestie virginale d'une

• séduction inexprimable. Mais, hélas | à quoi bon

• tous ces détails? un mot nous suffira : — fntio- •• re7icf'! — L'innocence , la majesté de la vertu ! ••

/7î cinercs hic ap/endor nhii ! D;)ns quel iiltînie

est tombée tant de splendeur? Qu'est devenue cette personne, l'amour du ciel, l'adoration de la terre, l'œuvre complète et sainte de l'imagination et de la vertu, et devait-elle donc mourir si vivante, faute d'un défenseur? Far sa beauté, par sa jeunesse, par ses talents, par son esprit, par sa fortune , elle était destinée ;i jeter les pluy vives clartés sur cette pairie anglaise qui venait de triompher en même temps de la royauté et du peuple. Parmi ces grands seigneurs qui regardaient la royauté de Guillaume d'Orange comme leur ouvrage , usurpateurs hardis des biens de l'Église et des immunités royales qui devaient se faire pardonner tant d'usurpations à force de gloire et de belles actions , quel homme ne se fût glorifié de donner son nom, sa main, son titre, à miss Clarisse Horlowe? Et pourtant cette noble fille, digne pour le moins d'une couronne ducale , à peine nt-elle franchi le seuil de la maison paternelle, elle est perdue , irrévocablement perdue ! Nul secours à attendre, nul protecteur à espérer, pas un magistrat que puisse invoquer la fugitive , non pas même le forgeron qui marie les demoiselles abandonnées , sur la célèbre bruyère ! C'est là un des grands mérites de cette histoire que, pour une faute digne de tant d'excuse, il n'y ait plus de réparation possible. Ah! cette horrible Saint-Clair ne relâche pas ce qu'elle tient une fois dans ses griffes abominables. Clarisse

à Londres est plus perdue mille fois que la pauvre Manon Lescaut dnns son désert. Le lord-maire ne sait rien de cette misère , le recorder (le grand juge) attend une plainte qui ne viendra pas , les douze aldermen , les soixante et douze counselmen , les vingt-quatre sherifïs honoraires, roi, pairs, commune , whigs et torys sont occupés à se faire leur part d'autorité et d'influence dans le gouvernement, dans l'administration, dans l'armée, dans l'Eglise; tous les regards des patriciens britanniques sont tournés contre la France; qu'importe donc à cette société qui se fonde, que miss Clarisse Harlowe, la fille cadette d'un bourgeois, appartienne ou non à l'héritier présomptif d'une pairie? Vous avez beau dire que la police est l'âme des États , que la loi est la couronne des villes, le rempart de la liberté , cette enfant de seize ans que son horrible famille abandonne à ces tristes hasards, comment fera-t-elle pour se retrouver dans le tumultueux dédale de ces lois qui se croisent et se mêlent sans que la loi d'aujourd'hui puisse jamais abolir celle d'hier? Triste refuge pour une enfant sans défense, cette cité de toutes les ambitions et de tous les désordres , dans laquelle la loi est une science ; alors il arrivera nécessairement — ce qui est arrivé— que pour s'être enfuie de l'antre ténébreux de la Saint- Clair, victime de quelque texte dont elle ne pourra pas se rendre compte, miss Clarisse Harlowe sera prise

au corps et jetée — à la honte de cette nation — dans une cage à voleurs , et là , seule , nnourante , éperdue, vaincue par la douleur et la honte, elle sera forcée, la malheureuse enfant! de subir les outrages , que dis-je? de subir la pi lié de ces deux horribles filles de joie qui lui viennent offrir de la cautionner. Sally et Polly cautionnant miss Clarisse ! — Soyez sûrs cependant que ce dernier et exécrable forfait n'est pas le crime de Richardson , c'est le crime du temps , c'est le défaut d'ordre et de police , et disons-le , c'est l'absence de quelque magistrat honnête homme que miss Harlowe piit invoquer dans sa misère. A ce propos de magistrat absent et de l'innocence abandonnée , voici un exemple qui rentre fort dans notre sujet. A l'instant même où notre sainte jeune fille s'échappe pour la seconde fois de la maison Saint-Clair, quand le dernier attentat de Lovelace est accompli , lorscjue tout est perdu même — non pas l'honneur — mais la pureté virginale de cette blanche hermine d'Angleterre, il y avait à Londres parmi les magistrats , dont le devoir le plus sacré eût été de protéger miss Clarisse Harlowe, de l'entourer de déférence, de pitié, de sympathie, de respects, un magistrat que certainement, en pareille circonstance, vous ne récuseriez les uns ni les autres. Ce magistrat , ce juge de paix s'appelait Fielding , V Homère en prose de h nature humaine . Ce que c'est

(|ue la distance , et comme le temps efface les raiinines. Aujourd'hui si vous versez une larme sur ];i tombe de Richardson , elle ira rouler sur la tombe di- Fielding ! Henri Fielding était bon gentilhomme , et d'un vieux sang, il était fier et superbe, le plus bel esprit de son temps, savant légiste; on l'estimait au Temple comme un avocat intrépide; il avait ment' la vie d'un grand seigneur, et dans ce même comté de Derby, où naquit Richardson, on avait parlé des chevaux , des voitures , des chasses , des aventures , des élégances du l)eau Fielding; puis il s'était vu complètement ruiné et il était entré, latêtehaute.dan^ la vie des imprudences et des incertitudes , s'arrangeant toujours pour manquer d'argent, non pas d»* gaieté et de génie. Du reste, très-bien organisé pour le bonheur, pour le courage, et nul mieux (pie lui n'était fait, sinon pour aimer fidèlement , du nuun<=; pour protéger avec énergie, une belle jeune fille éplorée qui lui demandait aide , appui , protection , sympathie. Son âme était aussi élevée et aussi intelligente que son esprit, bref personne au monde, mieux que celui-là, n'étail digne de prendre en pitié une sainte misère. Je ne parle pas de son Joseph Andreirs, de f^-à Sophir IVeslerv , de Tom Jone.<< . l'enfant de son génie, je ne parle pas de l'écrivain , je ne parle que du gentilhomme. L'Angleterre peut vivre encore bien des siècles, Londres ne trouvera

jamais un juge de paix égal en mérite, en intelligence, en noblesse d'âme, en bons instincts, en actions dignes et courageuses, au juge de paix Fielding. Eh bien! supposez que miss Clarisse, lorsf[u' elle s'enfuit éperdue, brisée, mourante, de la maison infâme, a été conduite par des gens de justice, par des archers, au tribunal du juge de paix Fielding. A cette nouvelle heureuse , vous respirez plus librement, vous sentez en vous-même une espérance inattendue.

Cette fois, enfin, Vinforlunêe (elle n'a plus d'autre nom ) va trouver aide et assistance. Ce Fielding est un galant homme, il a été éprouvé par bien des misères , il est homme de génie ; sans Richardson il eût été facilement le premier romancier de l'Angleterre , il connaît , pour les avt.ir employés à la façon des plus grands maîtres , les bons et les mauvais sentiments du cœur de l'homme; enfin c'est un magistrat illustre qui aurait honte de vivre comme ses confrères de Westminster . de la dépouille opime des filous et des voleurs. Donc, rassurez-vous, miss Clarisse! vous serez bientôt délivrée : dans l'abîme où vous êtes plongée , vous êtes toute-puissante , car la vertu , même vaincue , est encore une force. Non, le juge de paix Fielding ne vous abandonnera pas toute vive à la Saint-Clair; non, désormais, vous ne serez plus souillée par |p contact de ces créatures. Plus de Sally, plus

de Dorcas , plus de Polly . plus de furies qui vous veulent , morte ou vivante comme une proie à la taille de leurs vices , plus de grenier dont les verroux ferment en dehors! plus de William, brèche-dent , digne valet de Lovelace. Entrez, pauvre aiïligée, entrez , vous trouverez un poëte pour vous comprendre, un gentilhomme pour vous défendre, un juge pour vous venger.

" L'autre soir (ceci est raconté par Henri Wal- •• pôle ) Peter Bathurst et Rigby , deux hommes de •■ police, conduisirent chez le juge de paix Fielding •• un homme qu'on avait voulu égorger. Fielding fait •• répondre que l'on ait à revenir le lendemain, parce " qu'il était à souper. Nos deux sergents ne se ren-

• dent pas à cette excuse et ils entrent avec le plai- » gnant; en effet ils trouvent je juge attablé, en

• com])agnie d'un aveugle , d'une fille publique et de " trois Irlandais. La table était ornée d'une nappe ta- » chée de vin et d'un plat ébréché qui contenait un » morceau de mouton froid et l'os d'un jambon que " cette illustre compagnie avait décrotté en un clin " d'œil ! les sergents prirent sans façon deux tabou- " rets, et notre juge, se voyant pris au traquenard, se " mit à instrumenter sans vouloir perdre un coup de •• dent! •■

Pauvre Clarisse! vous vous flattiez d'un vain es- ])nir' c'en est fait, vous n'a\ez rien à attendre, ni du

côté de \otre père , ni du côté de votre juge , rentrez dans votre chambre de prison — ou plutôt, sortez du temps, entrez dans l'éternité, votre place n'est pas de ce monde. Oh ce Fielding! ce vieux gentillâtre du vice! Il est l'amant en sous-ordre de miss Sally, et le créancier banal de la Saint-Clair !

Ici s'arrête cette étude, trop longue sans doute , mais pourtant nécessaire, quand bien même il ne s'agirait que de trouver quelque indulgence pour une entreprise qui ne se peut justifier qu'à force de soin, de zèle et d'admiration bien sentie. A Dieu ne plaise que nous disions , avec l'ironie de lord Byron : — Ce que c'est que la gloire! La gloire de Richardson est intacte ; son nom est resté illustre , sa mémoire est entourée de douces louanges. Mais nous dirons avec des esprits plus calmes et moins disposés à l'ironie ■ — que la popularité est chose qui passe , que les livres, tout comme les hommes , ont leur destinée , et que c'est un grand malheur que le souvenir et le respect des chefs-d'œuvre ne suffise pas pour les sauver. Que l'épicier Wich enveloppe son lard rance dans les feuillets de Clarisse, il n'y a pas de quoi s'écrier — A bas la gloire! mais que dans toute l'Angleterre ce beau livre soit mis à l'index , mais que chez nous, dans cette seconde patrie de Clarisse Harlowe, cette touchante histoire si remplie de leçonset de larmes, sj longtemps admirée et louée

outre mesure soit devenue, de nos jours , le jouet des vents — que tout le monde en parle , et que chacun avoue à peine en avoir lu quelques lignes — (jue chacun dise : — " quatorze volumes! c'est toute " la vie ! quatorze volumes , un simple récit d'une " jeune fille à demi séduite , — il faut jeter le livre aux •• gémonies — inier shiltos referatur! •< voilà ce qui nous paraît insupportable, injuste, cruel. Et comme, en fin de compte, Clarisse , Lovelace, sont devenus des êtres réels , comme leur histoire se peut conter en deux quarts d'heure, connue on veut aujourd'hui, avant tout autre intérêt, la monnaie courante des cent mille histoires cjue nos conteurs de chaque matin content avec tant de grâce , il est arrivé que ce beau livre, oublié et dédaigné dans sa gloire, a cessé de vivre; plus rien n'en reste que le souvenir, et les ossements épars. ■' Ossa arida, Jabo robis spiritum " ei vhefisl Ossements arides, je vous donnerai " mon souffle et vous vivrez ! •

n faul tuer ceur que Von vole . est un grand proverbe, mais il n'y a que les honnnes de génie (jui aient le droit de rêver de pareils meurtres , suivis de pareilles conquêtes. 11 faut être Virgile pour trouver l'or dans le fumier d'Ennius ! Tant d'ambition et tant d'audace ne Aontpas à un humble critique, et pourvu qu'il ait recueilli en son chemin quelques gouttes de l'eau répandue, le critique e.st content. 11 ne lui appar-

tenait pas de refaire les chefs-d'œuvre et de ressusciter les morts ; mais cependant il doit lui être permis , quand il se dévoue à quelque beau livre abandonné, de proclamer que cet abandon est un malheur à la fois , et une injustice. Alors soutenu par son courage et par cette passion d'antiquaire qui rend sa grâce au moindre débris, le critique s'établit dans ces ruines, il écarte les ronces, il essuie la mousse verdâtre, il fait la guerre aux plantes parasites dans les portiques écroulés; sous ces voûtes restées debout comme par miracle, au sommet de ces hautes colonnes qui soutiennent une toiture absente , sur ces dalles sonores qui ont laissé échapper même leurs poussières mortelles , dans cet ensemble mélancolique que laisse l'œuvre humaine après elle — écho des siècles ! — l'antiquaire retrouve le monument primitif; ce qui est brisé il le répare , ce qui est couché, il le relève, il réveille ce qui dort; à la lumière éclatante du soleil , à la pâle clarté qui tombe des étoiles , il devine les ombres , les lumières , les douces vapeurs du tableau effacé par le temps ; travail sans gloire, mais utile; recherche d'un archéologue oisif dont l'historien fait son profit plus tard , détails sauvés d'une composition anéantie par l'âge, par le caprice, par les habitudes, par la mode qui s'attache aux plus beaux livres, comme l'araignée aux plus riches lambris.

Oui , mais >si par bonheur, excité par cette voix I. 13

iunie, l'écho endormi se réveille à certaines paroles irrésistibles ; si (Quelque chose d'humain sort de cet abandon et de ce silence; si Juliette, couchée au cercueil, se ranime et se lève de sa tombe entr' ouverte; si elle reconnaît sa passion de là haut; si dans ces ruines éclairées, une seule pierre est sauvée , mieux que cela , une épitaphe ! si du vieux roman de Richardson , à force d'en interroger les splendeurs évanouies, vous pouvez tirer un son, une voix, une forme errante, une larme , une leçon, un sourire ; — mieux que cela , si ce grand génie qui ne doit pas mourir, rentrait en grâce parmi nous ; si sa bonhomie familière, sa grâce un peu diffuse, sa paternelle causerie , ses tours , ses détours , ses retours sur vous , sur lui-même, sur nous tous, si sa vieillesse conteuse nous voyait revenir à lui , patients , attentifs ,

charmés comme autrefois! si ce résumé, plein

d'une inexpérience assidue et pleine de zèle, si le présent livre, récolté dans ces douleurs infinies, dans ce pêle-mêle de passions et d'idées, de vices et de vertus, de sagesse et de paradoxes, nous étions forcés de le déchirer de nos mains, justement parce que les lecteurs, mieux avisés, seraient revenus à la première Clarisse , ô la joie ! ô le triomphe , et comme nous serions prêts à nous elfacer devant le maître. Car notre œuvre n'est qu'un retlet de la sienne; il est le corps, et voici l'ombre; il est l'âme de cette étude, entre-

prise pour honorer son génie. Il a écrit l'histoire de la vie humaine; mais peut-être avons-nous le droit d'en écrire le résumé fidèle ; la vie de chaque siècle est un procès dont tous les détails intéressent les contemporains, mais qu'il faut abréger pour l'avenir. Mais quoi qu'il arrive, que cette nouvelle Clarisse soit adoptée , ou que l'œuvre entière soit rendue à sa favHur primitive, •• ô toi image insensible, tu seras " aimée, fêtée, entourée d'honneurs éternels * ! ••

Jules Jakin.

' ... O tbou, seusele&s form,

Tbou slialt be worship'd, kiss'd, lov'd, and ador'd. Sbakspeare. — Les deux Gentilshommes de Vérone.

Kien qu'à lire le titre complet de la première édition do Clarisse ffarloire, il est évident que ce n^est pas un roman que l'auteur vous annonce, c'est un traité de morale. Un passage de la xi" satire de Juvénal a sor\i, sinon d'inspiration, du moins d'épigraphe :

Iluinaui generis mores tibi uosse volenti <i Sufficit uiia domus : paucos consume dies, et « Dicere te miserum, postquam illiuc veiieris. aiulc !

« Tu veux connaître les moeurs de l'espèce humaine, une seule maison te suffira... etc.

Kt cet autre vers île Juvénal , à propos tle ces trahisons domestiques :

« Scire volunl sécréta domus atquc indc tiuieri. "

Nous donnons, comme une page curieuse, le tilre i)iiniilif du roman de Uichardson :

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