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la race , et elles ne songeaient pas à s'écrier : " où sont mes tablettes? j'y veux inscrire qu'un homnie peut dormir et être un infâme ! •• Mais elles ne demandaient pas leurs tablettes. De là, cette pitié, cette miséricorde pour cet empoisonneur public , non pas des corps mais des âmes. Et que sait-on.'* ajoutaient ces belles avocates, cet homme est-il vicieux sans espérance, n'y a-t-il donc pas de remède, et n'en serait-il pas des grands vices, comme des grandes vertus qui s'acquièrent à force d'esprit et de courage.»* D'ailleurs celui-là n'est pas véritablement bon qui n'a pas la force d'être méchant. Par l'exemple même de Socrate le plus sage des Grecs, ces éloquentes obstinées voulaient prouver à Richardson qu'un grand penchant pour le vice, n'est pas toujours une barrière infranchissable ! Par ces arguments téméraires, par ces paradoxes , les plus illustres personnes de l'Angleterre osaient prendre la défense de Lovelace ; alors vous eussiez vu ce digne Richardson se voiler la face de ses deux mains et reculer d'horreur en voyant tant d'honnêtes gens prosternés devant son monstre ! Ainsi s'accomplissait cette parole du Psalmiste : " J'étais envieux du sort des insensés, ils ne <• vivent point dans la peine et l'inquiétude comme " les autres hommes , leur regard est fier , la santé " brille sur leur visage ! - Oui , mais l'homme juste jinit par comprendre h fin des méc/iaii/s , et qu'eti
effet anive un moment qui paie tous les crimes. Or, le cœur de Richardson bondissait, rien qu'à l'idée que lui-même, père et grand prêtre de son drame, il irait prendre la main de Clarisse Harlowe et la placer dans la main souillée de Lovelace ! La belle idée en effet de nous montrer ces dignes amis de la débauche et de la joie, coopêrateurs et prédicateurs du serpent [predicatores serpeniis] quand une fois ils n'ont plus ni santé, ni fortune, quand leur cave est vide , leur bourse épuisée , leur honneur anéanti , leur tête chancelante et chauve, leur conscience à jamais endormie , couronnant par un bon mariage , le furieux désordre des sens et les prodigalités insensées de l'esprit ! O la chose étrange que ces coureurs de filles perdues , ces acharnés aux bagatelles et aux chimères qui ont porté la rouerie jusqu'au pédantisme, terminant par une mort honorée, paisible, enviée, une jeunesse de libertinage et de débauche, et leur digne maître Lovelace, ce démon féroco, faisant inscrire sur leurs tombes vénérées : Bon fils! Bon père '.Bon mari ! Ceux là qui donnaient ce conseil à Richardson, en parlaient bien à leur aise, ils ne savaient pas tout ce qu'il avait débattu dans son âme, ce grand ouvrier du cœur humain , à propos de cet immense procès. Mais il me semble que je l'entends lui-même qui s'explique et qui s'écrie : " O dupes d'une mau- »• vaise gloire! vous voua lai?;serpz prendre toujours
.M à ces futiles dehors ? Ne voyez-vous donc pas qué - mon œuvre est double, tout vice ou toute vertu? « Dans le même vase étaient contenus l'or et la vi- •■ père, et maintenant que l'or s'est purifié dans « l'adversité humaine, laissez-moi étouffer la vipère! « Laissez-moi Lovelace et ses dignes compagnons, « que je les abreuve de fiel et d'absinthe , que je les « livre au seul dieu qu'ils redoutent, à la peur , le •' dernier des dieux ! Je n'ai que faire de vos conseils, « et je prétends soutenir, à moi tout seul, le poids •• de mes tragédies. Laissez-moi ces masques pour •« que je les arrache, ce faux éclat pour que je le " foule aux pieds ; laissez-moi déchirer ces vieux « lambeaux d'une pourpre usée et les traîner dans les « fanges méritées. Ceci est mon œuvre, et mon de- « voir ; je ne veux pas , je ne dois pas laisser passer, " sans les punir ces lâches victoires, ces fils de la " malice et des ténèbres , ces esprits gâtés , ces cœurs " corrompus, ces furieux enivrés de vin, d'orgueil « et de jeunesse. Allons çà, bonnes gens, faites trêve « à vos plaintes , trêve à vos prières ; ce Lovelace " s'appelle Nego, comme l'Antéchrist, il a étouffé la <■ probité, il a déshonoré tous les gentilshommes en sa « personne, il est l'homme du dérèglement et de la « honte; tout y bril.'e, mais tout y est danger* ux ; •' ses cruelles bontés , ne voyez-vous pas que c'est de '• l'orgueil, cet honneur dont il se vante, est l'hon-
•< neur d'un comédien qui joue un rôle, et s'il y tient, • il n'y tient que par vanité.
« Son art est un fléau , son triomphe est un crime. «
" Je vous prie et je vous supplie donc, si vous vou- « lez que ma conscience reste paisible, ne vous laissez « pas prendre à ces faux dehors , à ces mensonges , " à ces vaines apparences , au ramage étincelant de « ces êtres frivoles , à cette facilité puérile pour pro- •< duire des pensées brillantes, à ces vices qui porient " avec eux je ne sais quoi qui indique qu'ils sont des " vices , à cette agitation fébrile et affairée , à cette
- amitié des lèvres non du cœur. L'amitié est la fille du " discernement, c'est une des vertus les plus dignes « d'occuper la vie , si la vertu seule mérite en ce monde
- d'être appelée une occupation. Point de pitié pour » les pervers, j'en ai eu trop, je n'en veux plus avoir. " Ne voyez-vous pas bien que ces gens-là se font « une idole de leur esprit, comme une femme se fait " une idole de sa beauté, que le luxe de l'esprit suit « toujours le luxe des mœurs et ces mœurs je les con-
- damne impitoyablement, ut fructificentur morti : « pour qu'ils portent les fruits de la mort! Impas- « sible, je verrai Lovelace et ses dignes frères des- •• cendre dans cette république invisible qu'ils ont " faite à l'image de leurs passions, et là ils appren- •• dront , ces fougueux adorateurs de Vénus [Cyprian
.< Goddess] si les méchants dorment en effet de ce ■• sommeil sans agitation et sans réveil , qu'ils appel- « lent la mort ! -
Revenons à une réalité plus vraie encore, et ditesnous sans aller au delà du tombeau, sans appeler à l'aide de la fiction et de la morale la vie éternelle, ne vous semble-t-il pas avoir rencontré de temps à autre sur cette terre, et pour des crimes qu'on ne saurait comparer aux crimes de Lovelace et de ses complices , tel héros , tel génie , exposé à tant de dédains publics, que tout d'un coup vous eussiez juré que cet homme était châtié trop cruellement? Il en est un, le héros poétique de ce siècle : qui que tu sois Byron : bon génie, fatal génie, il unissait l'ironie à l'enthousiasme... même dans ses faiblesses il portait ce bon sens qui est indispensable aux grands rôles et qui peut rendre glorieuse toute une vie. Il y avait dans cet homme, du f\it et du héros, et il ne riait pas tout à fait lorsqu'il s'écriait : Je vais vous nommer les trois grands hommes du xkV siècle : Brummel , Bonaparte et Byron ; dans cette liste sans gêne, Bonaparte cédait le pas au roi vilipendé , perclus et châtié de la fashion. Je ne veux point entreprendre un parallèle impossible, à Dieu ne plaise, mais cependant, voy(;z que de points de ressemblance entre Lovelace le neveu et l'héritier du lord ]\I"', et ce jeune homme, ce Byron qu'attendnit aussi la pnirie de son oncle. Dès l'ào^e
de quinze ans, 11 est déjà superbe, à ce point que sos camarades l'ont surnommé le vieux baron anglais! Trois ou quatre ans plus tard il se place au premier rang : « parmi ceux pour qui dispute et noise sont " toute jouissance et pitance! - Il obéit aux plus violentes passions, à tous les désirs; ce qu'il n'obtient pas il l'arrache; il est plus volontairement obstiné que le vent qui souffle, l'éclair qui brille, nu le torrent qui gronde : il est goguenard , téméraire , bouffon. '< Inveni porfnm! j'ai trouvé du vin de Porto , » et le voilà qui rit aux éclats de ce bon mot anglo-latin. Son ivresse est l'ivresse de Bacchus, il est beau comme Milton , et pourtant, par le pied de Pharaon! il rougit comme une fille, si \e jyanvre qui prend son aumône ( le pauvre dans le don Juan de Molière!) vient à remarquer qu'il est boiteux ^ ! Il est aussi habile que Lovelace en personne ou don Juan lui-même , à tous les exercices dangereux , car ces terribles gentilshommes d'aujourd'hui qui ne sont plus que les mânes de leurs ancêtres , comptent peu sur la protection des lois qu'ils ont violées , et bien peu sur la sympathie des hommes qu'ils ont offensés ; quant à la Providence, ils la nient, ils ne comptent que sur eux-mêmes et sur leur épée. Ils disent comme
' « Et cela (montrant son piecP me met nu-ile.?>ous fie tous les hommes. « Il oubliait que Shakspeare était boiteux , tout comme le .-ont.^mporaîn le plu^ intim" fie. lor^l R\ron . 'ir Wnlter Scott!
ce ferrailleur dans Shakspeare. -Je puis cligner de « l'œil tout comme un autre et tenir ferme mon fer " en main. . . . Allons, Grégoire , à toi ! souviens-toi de « ta passe* ! » Byron dit quelque part : "J'ai été un " habile tireur, ma balle allait se couper en deux sur •' le tranchant d'un sabre , les rodomonts du monde " rendaient cette adresse nécessaire. "
Ces brillants jeunes gens sont ainsi faits; offensezles , ils vous tuent ; que votre visage leur déplaise , ils vous insultent; ils ont un courage qu'on ne peut nier et ils y tiennent, d'abord parce que c'est leur seule vertu et ensuite parce que c'est la seule vertu qu'on ne puisse pas contrefaire. Toujours au-dessus du préjugé et au-dessous de tout, qu'on les attaque de loin, ils traitent les rumeurs du monde comme le bruit d'un orage qui ne saurait les atteindre :
«I Seigneur, ils sont au moins dix mille —
Macbeth. — Oisons, traître!»
Puis quand ils se sont tirés d'affaire par un bon mot, ils se regardent à la glace pour savoir si leur dernier grincement n'a pas ébréché quelque peu l'émail de leurs blanches dents. — Fumée et scandale! — Ils s'aiment, et tout leur soin se passe à s'aimer, au jour le jour, sans aller plus loin que dcn^.ain , car demain
' Roméo »t Juliette,
— VSo —
c'est un songe. Donc ne leur parlez pas de réforme, car il n'est plus temps déjà, bien qu'à peine ils entrent dans la vie , car voici ce que lord Byron va vous répondre : « Voyez ce que c'est que d'avoir trente ans : avec dix « ans de moins , vous pourriez vous corriger ! » Nulle menace ne les épouvante, nulle prière ne les touche; ils affrontent toutes les fortunes : les créanciers, la prison, le gibet, la nécessité. Ils ne tiennent guère plus à la patrie qu'à la famille , car , disent-ils , l'homme brave porte avec lui sa patrie, 07nne solum forti pairia! Us vont, ils viennent, ils agissent au hasard, ils meurent par hasard dans une maison embrouillée de scandales, de débauches, de dettes, d'adultères et à l'instant où les autres commencent à vivre. Ils n'aiment rien, "l'homme ne les ravit " pas... et seulement la femme par moments! •• Devenus vieux, et quand ils n'ont plus assez de santé pour suivre ces passions sans frein , ils tombent dans cette vieillesse dégradée d'un vieil homme sans jugement, sans expérience, sans considération personnelle. Enfin ils meurent comme ils ont vécu, par hasard, ou bien écrasés sous le faix des remords inutiles, les plus importuns et les plus cruels des remords. Alors pour toute oraison funèbre, on se contente de dire Finiia è la musica : cet homme est mort qui faisait si bien sa partie dans ce concert de folies ; après quoi en voilà seulement pour toute
l'éternité; les gens que ce malheureux appelait ses amis , se ruent soudain sur ses dépouilles , à défaut de mieux, ils trafiquent de ses mémoires en les mutilant avec outrage ; les pauvres femmes agrégées un instant aux plaisirs du défunt, deviennent ce qu'elles peuvent, et l'enfant légitime change de nom, épouvanté parles bâtards. Ces héros anéantis appellent cela du stoïcisme et ils prétendant que toutes ces choses faites et dites à l'aventure, conviennent aux hommes [propria quœ maribiis). Insensés ! à force de vouloir ressembler à des hommes , ils ressemblent à des tigres ou à des renards.
" J'ai passé huit jours avec mes hôtes et me suis " bien comporté, quoique la maîtresse de la maison " fût jeune, pieuse et jolie, et le maître mon ami in- " time. Pour un homme de ma trempe, 7ie pas « convoiter est la meilleure preuve d'amende- " ment. »
Ainsi parle, non pas Lovelace, mais lord Byron. Lovelace et Byron , le beau sujet de parallèle académique ! mais rassurez-vous, nous l'indiquons à peine, en passant.
Ils ont l'un et l'autre les mêmes coquetteries de l'esprit, les mêmes idées sur le mariage, la même répugnance à s' inoculer le levain âe Ja félicite conjugale! "Après tout, il faut faire une fin et en venir au " mariage qui est un état délicieux quand on vit à
" la cainpygne , lisant la gazette et embrassant par « fois la chambrière de sa femme'. "
L'un et l'autre ils décrient les femmes, comme les moines le plaisir. » Il y aura au Yauxhall six billets " réservés aux honnêtes femmes et l'on suppose que " ce sont trois de trop ! ••
Hommes de qualité tous les deux : •• les oreilles " petites , les cheveux frisés et les mains blanches ! •• Qui donc de Bjron ou de Lovelace a prononcé ces funèbres paroles : " J'aimerais à savoir ce qu'éprouve ■' un homme qui vient de commettre un meurtre ! " Lequel des deux ordonnait , par son testament : de Y enterrer à côté de son chien? Le matin de son premier duel on fut obligé de réveiller cet autre Alexandre. Il y a des jours où il écrit : » pensez à moi, " quand vous serez ivre , je ne vaux pas une pensée •• sobre ! -> et cette lettre n'est pas adressée à Belford ! Vous parlez de la gaieté de Lovelace et vous vous étonnez des plaisanteries de cet hoimne après la mort de Clarisse ( horreur pleine de génie ! ) Lord Byron
' Et encore ce passage : « Bonap;uto eût mieii.K fait ùe s'en tenii- " à Joséphine ; son mariage avec IWutricliienne l'a perdu. Jauiais, '< que je sache, on n'a vu ïiiie jeune fennue et un mariage légitime " porter bonheur, sinon à des hommes flegmatiques, qui vivent de « poisson et ne boivent point de vin. N'avait-il pas tout l'Opéra, " tout Paris, toute la France? Il est vrai qu'ioie maîtresse est aussi « embarrassante qu'une femme, quand on n'en a qu'une. A la - bonne lieure avec plusieurs, le partage les rend plus traitables.-
va vous dire : » qu'après tout c'est la gaieté qui fixe « le mieux le bonheur et qui lui ressemble le plus , " d'aspect, non de réalité! >. Mais quelle étrange aventure que, de ces deux hommes, celui-ci ressemble si cruellement à celui-là?
Dans une de ses premières lettres à miss Clarisse , à l'instant des renseignements préhminaires , miss Howe raconte à son amie que l'été venu , tous ces jeunes gens sans morale et sans frein se réunissent dans une des terres de M. Lovelace, pour y mener une vie de bohémiens [une poignée de puces au soleil: dit Shakspeare) et se jeter à brûle-pourpoint quelqu'une de ces bonnes vérités que les Latins appelaient des vérités fescennine s , chacun poussant sa pointe dans l'orgueil ou dans la vanité de ses voisins , vous lirez ces détails dans les premières pages de Clarisse Harlcwe, sachez cependant ce qui se passait l'été, à Newstead-Abbey , dans cette vieille maison oùhsjilles de Paphos ont remplacé les vierges de la superstition , au milieu de cet air d'antiquité répandu sur tous les objets, excepté sur les jeunes filles, les dignes subintroductœ de ce beau lieu , comme disaie.it les anciens moines.
Il faut vous transporter à trente-six milles de Londres, dans les nobles ruines de l'antique abbaye dépouillée de ses richesses et meublées au hasard do quelques jolies filles, enfants perclus de la pauvreté.
dont la vie se pusse , le matin à courir après le renard , et la nuit à courir après le violon ; le temps a respecté la double rangée de cloîtres, les cellules massives, et la longue salle du réfectoire. Tout au loin s'étend une vaste campagne dépouillée de son ombre et de ses prestiges, car le vieux lord, pour ruiner son fils , avait vendu les arbres de cet héritage substitué, il en avait fait un désert sans culture; ces ruines, cette désolation c'était sa vengeance, vengeance inutile, le fils mourut avant le père. Malheureux! qui veut haïr, et qui n'a pas compté sur la mort.
La description vous paraît étrange , mais les habitudes de ca palais de la liberté répondent tout à fait à notre description. Toute ruinée qu'elle est, la maison est aussi gaie que peuvent la faire les cartes, les souper.-j, le vin, l'esprit et le vice. Si l'envie vous prend de vous encanailler en si bonne compagnie , montez ou plutôt grimpez avec soin les escaliers de cette arche de Noé , moins la colombe, et si vous voulez être présenté vivant, au jeune lord et à ses amis , regardez-y à deux fois avant de mettre un pied devant l'autre. A votre droite, malheur à vous! vous tombez dans les griffes d'un ours! à votre gauche, tant pis pour vous , c'est un loup qui vous reçoit à gueule ouverte. Mais, supposez que vous ne soyez tombé ni dans Scylla, ni dans Charybde . prenez garde
encore ! Annoncez-vous , vous-même , à haute voix : c'est moi, me voici! me! me! adsum! car ces merveilleux , plantés sur le perron vermoulu , le pistolet à la main, s'amusent à tirer au blanc, à l'extrémité de l'escalier, et ma foi ! ce serait grand dommage si vous receviez une balle en traversant ce vestibule de l'enfer! "Jeunesse impatiente, vivace, alerte, brusque, mouvante, gahiae, » dit un vieil écrivain.
« Quant à notre façon de vivre, devinez-la : chacun " déjeunait à son heure , et d'ordinaire on n'avait pas » faim avant onze heures du matin , car tout dormait " au château. La table restait jonchée de vins et de • viandes , une partie de la journée. Mangeait qui .' voulait, puis chacun agissait à sa guise, on buvait, ■' on faisait des courses, ou jouait du bâton ; le pisto- •• let, le cheval, le bateau, le -fleuret, l'ours même " et le loup aidaient à chasser les heures. A huit heu- ■' res du soir le dîner , et ce dîner (Dieu sait la vie ! i " se prolongeait jusqu'à trois heures du matin. On ne " se séparait pas sans avoir vidé la fameuse coupe ou " plutôt le crâne du moine, les croix, les chapelets, le.'* " robes longues, les tonsures, le cliquetis des san- '• dales , rien ne manquait à cette fête d'un cloître ca- " tholique, non plus qu'à la folie de ces écervelés cjui " dépensent le temps, connne si le temps leur avait " été donné pour s'amuser uu pour s'ennuyer '. ••
' Ménwireu de lord Byron.
Ces accès de bon sens , durant lesquels ces b','ns amis, poussés par les vérités blessantes de l'ivresse, se chantent leurs dix-sept péchés mortels, en s'accablant des épithètes les plus riches , sans avoir peur d'épuiser ce trésor d'injures , le seul de leurs trésors qui soit inépuisable, se retrouvent dans le camp de lord Byron , et dans le camp de Lovelace. Bien plus , cette même scène, digne du festin de Trimalcion, qui cause tant de frayeur et de dégoiît à miss Clarisse Harlowe, elle est racontée tout au long, dans les Mémoires de lord Byron. ^imis de Joh, ils ont presque assez d'esprit pour passer pour des fous ; ils se servent de la langue, comme les spadassins se servent de leur épée, plutôt pour attaquer que pour se défendre , ils se traitent entre eux avec tant de cruauté et de mépris que s'ils avaient des instants de bonne foi avec eux-mêmes. "J'ai acquis un nouvel ami — " xin ours apjoiHvoisé ! » Mais laissons lord Byron raconter lui-même les orgies de ses beaux jours :
« Nous allâmes à Newstead oîi j'avais une cave " des mieux garnies et des plus complètes; nouspoi^ " tions des robes de moines , achetées chez un mar- « chand de vieilleries. Nous étions sept ou huit jeune.s " fous de la même volée, auxquels se réunissaient ■' nos plus jeunes voisins. C'était une vraie orgie; " nous passions la nuit à boire du vin de Bourgogne, •' du vin de Bordeaux . du vin de Champagne , de
" tous les vins célèbres , dans un crâne qui nous ser- >' vait à porter des toasts à nos maîtresses ; de temps « à autre on se levait et la procession commençait « sous les voûtes de l'abbaye effrayée ; on m'appelait « l'abbé, tant j'y allais bon jeu et bon argent; notre « confrère W^** s'appelait l'inirépide depuis le jour " où il avait vaincu tous ses rivaux, soit à pied, soit à " cheval, d'Ipswich à Londres, de Londres à Eright- " elmstone; il régnait entre nous une amitié vrai- « ment fraternelle ; la plaisanterie, même acerbe, était " de bonne guerre ; cependant il y eut un jour oîi , à « la suite de quelques épigrammes un peu vives , no- •- Ire ami Mathews menaça l'intrépide de le jeter par " les fenêtres. Alors W. . . se leva, il vint à moi, avec « beaucoup de déférence, et il me dit tout haut que « comme j'étais son hôte, et comme la considération " qu'il avait pour moi, ne lui permettait pas de de- « mander raison chez moi, à qui que ce fîît, il n'a- « vait plus qu'à se retirer. En vain je voulus le rete- « nir , lui représentant qu'après tout la fenêtre n'était " pas très-haute et qu'il serait tombé tout doucement « sur un moelleux tapis de gazon.... il partit le len- <• demain! •> Que dites-vous de ce passage, n'est-ce pas du Lovelace tout pur, et Lovelace plaisante-t-il autrement? Quant à ce brutal Mathews ne ressemblet-il pas à l'ami Tourville . comme deux gouttes de vin , Byron nous le représente •• aussi beau que Pope
— lis —
dans sa Jeunesse, mais plein de colères soudaines " et grand railleur. " Un pauvre innocent gentilhomme campagnard qui était venu dans ce guêpier, pour faire une visite au jeune lord, un peu avant le dîner, eut le malheur de frotter sa botte contre le bas de ce moine en goguettes. — Monsieur, " dit Mathevvs , c'est peut-être un petit accident pour " vous qui avez sans doute beaucoup de bas de soie, « de ne pas vous gêner avec les bas des autres, quant « à moi, c'était ma seule et unique paire, je l'avais « mise pour faire honneur à l'abbé ici présent, et du M diable! si vos excuses me chausseront aussi bien " que feu mes bas. "
En fait de galantes aventures, celui-là qui serait monté, un jour de bataille, sur le cheval noir de Byron, ne serait peut-être pas tenté d'en descendre, pour monter le cheval bai brun de Lovelace. Dans la vie de Byron, nous rencontrons aussi saPolly Hortense, ou quelque chose d'approchant, malheureu^îe créature fort jolie, fort éveillée et fort jeune , très-mignonne et très-formée, qui suit notre jeune homme à Brighton , en plein beau monde. Elle était habillée en jeune garçon, elle montait fièrement un beau ch( val et elle appelait Byron, son frère ! — En ce temps-là le jeune lord avait pour amis un certain Jackson, maître de boxe et d'escrime , et autres gens de toutes sortes de mauvais commerce, que mcssire Lovclace eût fort
tstimés en son temps. Lovelace perd son ami Melt()n , il le pleure à peine, Byron perd son ami lord Falkland , officier d'un rare mérite et de mœurs peu régulières , tué en duel par M. Powell, et voici l'oraison funèbre qu'il en fait :
" Dimanche soir je vis lord Falkland faire les hon- ■' neurs de sa table avec le noble orgueil d'une fran- •> che hospitalité; mercredi, à trois heures du matin •• je vis étendu devant moi, tout ce qui restait de " tant de courage , de sensibilité , d'une foule de pas- « sions généreuses. >•
Et cette joie de dîner dans un café borgne du Strand, qu'il appelait la Maison sans gêne, parce qu'il avait le droit de garder son chapeau et de faire un exécrable dîner, en compagnie des laquais, des filles et des filous du quartier. .
Et quand ils s'en allaient , les bandits ! courant la ville comme des tireurs de laine, et troublant le sommeil de lord Mancel :
" Nous te supplions de nous entendre : Bonlort ! (son nom de baptême). L'évêque bouillant de colère, s(^ mettait à la fenêtre — -je sais qui vous êtes, s'écriaitil ! Mais que Lovelace se serait amusé à ces folies ! j'aime aussi cette histoire du 3Io\vbray et du BeJford de Byron, une fois qu'ils mettent huit jours à revenir ^6 Newstead à Londres. Ils allaient à pied, l'élégant Mnthows et le spirituel Ifolihouse^ et pendant ces
huit jours de route, ils ne se disent pas un mot. Arrivés aux portes de Londres, Mathews était sans argent, Hobbouse avait sauvé trois iience avec lesquels il but un grand pot de bière à la barbe de Mathews. — "Oh! l'angoisse de n'avoir autre chose à faire que « des ennemis, l'amour et des vers! »
Ainsi ils pourraient parler l'un et l'autre, Byron et Lovelace, et tous ces jeunes gens de joie et d'esprit, dont la scélératerie de bon goût était un démenti donné à l'honnêteté des vieux temps. Après l'orgueil, après l'applaudissement des mauvaises actions, c'est l'oisiveté qui les perd. Assurément, c'est belle chose que jeunesse, mais encore faudrait-il l'employer à quelque chose. Notre esprit est un outil d'autant plus dangereux et téméraire qu'il est plus vagabond et que nous savons moins où l'arrêter. Le sage craint le mal et l'évite, qui peut tout ose tout, et il faut plaindre ces insensés qui ne savent dépenser leur vie qu'en choses impossibles. Aiteider à la chasteté de Diane , à la bonne heure, mais comptez qu'ils ne se dérangent pas pour moins que cela. Au contraire, faites de Lovelace un homme lancé dans les premières magistratures de l'Angleterre, faites-en un secrétaire d'état, ou, tout au moins, un ambassadeur à la cour de France, taillez à cet ambitieux pais de besogne qu'il n'en peut faire, peut-être qu'au lieu de célébrer chaque matin ?rs hyménées misérables do la I. y
veille, et de tourner son esprit aux futiles intrigues, vous aurez un homme d'État de la force de ce Robert Walpole, qui eût été le premier homme de l'Angleterre, même quand il n'aurait pas été son premier ministre * . Faites que lord Byron vienne assez à temps pour assister à ces grandes batailles contre l'Empereur Napoléon, qui ont illustré l'Angleterre, qu'il accepte de bonne heure le service d'armée, avec ses travaux, ses ambitions, ses récompenses, et vous aurez un vaillant capitaine, ce qui ne l'empêchera pas d'être un très-grand poëte : « Ah ! si le sénat ou les " camps réclamaient mon courage, peut-être mar- « cherais-je en avant pour conquérir un beau nom ! " Je vais lever une troupe dont tous les hommes se- " ront habillés de noir, et montés sur des chevaux " noirs. On les nommera les hommes noirs de Byron, " et vous entendrez parler de nos prodiges. »
Mais aussi , à défaut de quelque occupation généreuse ne vous étonnez pas de voir ces natures violentes tomber de désordre en désordre, et ces hommes qui auraient dû ne laisser que des traces glorieuses, laisser au contraire une longue traînée de misères.
' Signore, 71071 vimanca allro chun poco di nécessita, — « Il no V0U3 manque, Monseigneur, que d'être un pauvre diable pour avoir un grand talent «, disait Casanova le peintre k M. le Régent, qui lui montrait ses gravures pour l'odltion de Daphnis et Chloé. Quels contrastes ! le chaste roman de Richardsoa est le contemporain de la faniensp gravure qn'nn nommo : l.e^ pctil.i pirJs .'
C'est qu'en effet, rien n'est plus en péril qu'un oisif qui veut agir à toute force. — De Lovelace et de Byron, qui donc oserait répondre dans toute l'Angleterre? Ils n'ont pas d'autres répondants que les sept péchés capitaux ! Pourvu qu'ils ne s'écartent pas du droit chemin de l'immoralité , ils vont au hasard dans ces excès, dans ces vices, dans ces passions colorées d'esprit, car cet esprit malheureux leur paraît une excuse suffisante aux excès les plus graves ; ils sont, en toutes choses, semblables à celui qui se met à la poursuite du vent pour saisir l'ombre qui passe. " Allons ensemble pleins de nos crimes ! - se disentils, et ils vont en effet, sans s'inquiéter des avertissements de la honte à venir. Toujours dans les extrêmes ; de cette hauteur offensante pour tout le monde, ils passent soudain à cette affabilité qui ne peut séduire que les sots. L'un et l'autre, dès leurs plus jeunes années, ils sont, comme disaient les raffinés de Louis XIII, très-friands de la lame, et rien ne les charme tant que de fouiller dans le feu, avec l'épée. Que voulezvous? cette horrible vanité s'aide de tout, et même du meurtre ; de bonne heure ils se sont remplis de cet orgueil féroce du duel qui, dans leur pensée, les peut absoudre de bien des violences, de bien des crimes. Sur le point de quitter l'Angleterre soulevée contre lui , l'assassin de miss Clarisse Harlowe imagine qu'honorablement il ne peut pas quitter la partie
sans avoir au moins fait prévenir le colonel Morden ; à son départ, sur le point de quitter ce royaume, où l'opinion publique le traite en paria, et quand il a licencié ses harems, lord Byron, lui aussi, avant de quitter l'Angleterre et de livrer sa fortune à cette voile nouvelle, trop large pour sa barque, s'arrête sur les limites de cette patrie qu'il va quitter pour n'y plus rentrer ; l'épée à la main, il jette çà et là, sa menace, sa bravoure, son défi, avec cet enjouement funeste, cette grâce à la Lovelace, qui prend sa force dans les plus profondes tristesses d'un cœur aigri, usé et malheureux :
" On dira peut-être que je quitte l'Angleterre " parce que j'ai insulté publiquement des personnes " qui ont par la ville renom d'honneur et de mérite; " mais je reviendrai, car j'espère en leur vengeance et " que je la retrouverai vivante à mon retour. Quicon- » que sait qui je suis , apprendra que si je quitte ma " patrie, ce n'est pas. Dieu merci , que je m'inquiète " d'une haine politique, ou d'une haine littéraire; ceux " qui ne me connaissent pas verront bien , si cela leur " plaît, qu'en effet telle n'est pas mon humeur. A " peine mon poëme a été publié, on a su mon nom , et " que j'étais prêt à accepter tous les cartels ; j'en de- » mandais beaucoup, pa-s vu seul n'est venu! 0 che- •' valiers intrépides! mais de nos jours le courage est ■> relégué parmi les vertus d'autrefois! v
Lovelace! Byron ! c'est le même langage, et que je les reconnais bien tous les deux ! Ils vous assomment de leur orgueil ; ils font de leur amour -propre la ruine de quiconque s'en approche. Gonflés de respect pour eux-mêmes et d'une orgueilleuse pitié pour les hommes ordinaires , plus frappés de la réputation d'esprit que de l'esprit même, séparés par la vanité du reste du monde, tout ce qui les environne les inquiète et les blesse. De là mille tourments inévitables, des lassitudes inouïes; aussi bien l'un et l'autre ontils toujours à la bouche ce souvenir du More : " Une fois dans Alep je vis un Vénitien ! » Un coup de seconde leur paraît une réponse suffisante à toutes les accusations ; ils confondent l'Honneur, fils tranquille de la Raison et de la Justice, avec ce démon pointilleux qui ne songe qu'à lui seul et qui troublerait l'univers pour des vétilles ; de ces batailles privées ils se font une gloire, tant ils croient obéir aux plus simples notions patriciennes; malheureux, excusables en fin de compte, d'écouter au moins ce dernier point d'honneur.
Enfin, après qu'il s'est donné tant de peine pour se mettre de niveau avec les étoiles, voulez-vous savoir ce que serait devenu M. Lovelace, s'il n'eût pas été châtié de son crime.^ Vous allez le savoir, car, Dieu soit loué! en attendant que la justice divine se mette à châtier ces actions fatales et infâmes, la so-
ciété des hommes prépare des pénitences cruelles à ces féroces orgueils. Non pas seulement la peine qu'il faut payer aux lois de sa nation, mais ce châtiment exécrable du mépris, du silence, de l'abandon qui atteint le coupable, même dans ces positions élevées et solennelles, oii il est si facile d'en imposer à la foule, émerveillée de ces hauteurs. — Donc je suppose qu'en effet Lovelace a tué M. de Morden, qu'il a imposé silence aux clameurs de la famille des Harlowe , qu'il a déshonoré publiquement ce pauvre M. James, que le lord M*** est mort de honte et de douleur de voir finir par le vice, sa maison commencée par la vertu. Faisons plus, et supposons que le grand jour qui doit ouvrir la pairie à ce vil criminel, est arrivé enfin ! Son oncle meurt de douleur et de honte ; sa seigneurie, le tres-honorable M. Lovelace, est attendu à la chambre des lords de-ce royaume. Il arrive la tête haute, le regard superbe et provocateur, le geste dédaigneux... il est impossible de porter plus insolemment une plus effrayante famosité. . . Eh bien ! alors, c'est maintenant, à défaut de Dieu, qui est patient parce qu'il est éternel, à défaut d'une épée vengeresse qui peut se tromper, la justice des hommes se trompe si souvent ! que va commencer, ici-bas et tout de suite , le châtiment de ce pervers :
" Il était pâle , son esprit était agité ; il me dit : «' Je suis bien aise que le hasard vous amène , je vais
.. prendre mon rang à la chambre , peut-être m'ac- » compagnerez-vous? Je lui exprimai mon empresse- " ment à le faire , tout en lui cachant ma surprise de » ce qu'un jeune homme que la naissance, la fortune, " le talent plaçaient si haut , se trouvât délaissé au " point de ne jms avoir, dans le sénat dont il allait " faire partie , une seule personne pour l'intro-
<• duire Il fut reçu dans une des antichambres,
" par quelques-uns des officiers de service, avec les- « quels il régla les honoraires qu'il avait à payer; « l'un d'eux sortit pour avertir le lord chancelier de " sa venue, et il revint l'instant d'après. Il y avait « peu de monde à la chambre. Lord Eldon s'occupait » de quelques détails d'un intérêt médiocre. Quand " il entra, il pâlit de nouveau, sur son visage on " pouvait lire autant d'humiliation , que de colère " et d'orgueil. Il passa devant la balle de laine " sans regarder ni à droite , ni à gauche ; le chance- " lier lui tendit la main, à peine s'il la toucha du » bout de ses doigts. Il s'assit, presque au hasard, " sur un des bancs restés vides, à la gauche du trône, " ordinairement occupés par l'opposition. ->
C'est vous que j'atteste, ami lecteur ! Si M. Love- Jace fût entré à la chambre des lords, y serait-il entré par une porte plus sombre et plus abandonnée , par un .silence plus dédaigneux, et dans un isolement plus complet? Vous demandez le châtiment? voilà le
châtiment qui se montre, le voilà irrécusable, net, précis, complet! En dix minutes de ce mépris écrasant de la chambre haute , ce malheureux , réduit à la raison , expie tous ses libertinages , le libertinage de sa plume et celui de son corps, et le cynisme de sa pensée et ce lamentable débat de sa conscience dans toutes ces fanges méotides. Ah! maintenant que le voilà tombé dans cette ignominie rétroactive pour ses aïeux, le sentiment de cette honte pèsera, jusqu'à la fin, sur cet homme coupable; s'il ne connaît pas le remords, tout au moins il n'osera plus se permettre ce ricanement insipide des mauvaises natures , il n'osera plus regarder en face un honnête homme dont l'âme sera au dessus de son âme. Vengeance et triomphe! notre sénateur comprend enfin qu'un gentilhomme méprisable l'est plus qu'un autre homme; il comprend que jusqu'à présent il a fait un métier niéséant à un homme d'honneur; que pour être honoré de tous, il ne s'agit pas seulement de ramasser un mont-joie d'impiétés et d'ordures, et de les jeter à la face de l'espèce humaine ; enfin on n'est pas un homme fort, parce qu'on est un être méchant.
Ainsi, plus nous allons du héros de Richardson, aux mémoires mutilés et tranchés de lord Byron, et plus nous trouvons, sans le chercher, qu'entre les deux héros la ressemblance est frappante. Où donc rencontrez-vous, à côte de plus d'esprit, plus d'affec-
tation ; plus de bon sens réuni à plus d'extravagance ; une science plus mal employée , une façon plus élégante de se passer des vertus les plus nécessaires , deux génies plus dédaigneux des mépris de la foule et plus disposés à irriter la satire? Mauvais signe, ce mépris pour la bonne renommée, il annonce, presque toujours, le dédain ou la négligence des bonnes actions. Avec un peu de zèle jusqu'à la fin, vous trouverez des analogies irrésistibles entre ces deux jeunes gens des plus tumultueuses passions . — Même l 'espèce d'intérêt et de passion tendre et non avouée que portent les dames à Lovelace , je le retrouve autour de lord Byron, car après avoir prié pour que le corps fût sain et sauf, nous vous disions tout à l'heure comment ces tendres victimes de l'amour se rejettent sur l'âme , demandant qu'au moins l'âme soit traitée à la façon d'une chose immortelle et divine ! Même les plus jeunes et les moins prudentes de l'Angleterre s'efforcent de convertir Lovelace, et celui-ci, froid de conscience, brûlant de passion, répondait comme lord Byron devait répondre plus tard, en pareille circonstance : " Sont -elles jeunes et un peu jolies? " qu'elles viennent un matin et je les renverrai per- " suadées de ma conversion ! " Quant à la l'estaiiration de son âme [restoration of his minci), Lovelace ne s'en inquiète guère non plus que Byron , ils vont où va don Juan, où la fatalité les pousse.
« Dites- hd qu'on lui demande une livre de sa chair », et Lovelace, tout comme Byron, ainsi que don Juan, leur frère aîné, va se défendre comme un beau diable. " Dites-lui qu'il y va de la damnation éternelle, » il n'y veut même pas songer: seul, Richardson y songe, mais pour tirer un châtiment infini de cette corruption infinie : « Cette tache pour lajeu- » nesse , cette vertu bî'isèe , cette honte éternelle , ce " crime suivi d'un blâme sànsjin! >-
Allons ! le sort en est jeté , abordons sans ménagement ces crimes abominables et que tout ce débat finisse; n'hésitons plus à mesurer le crime au châtiment' ; ils seront envoyés, quoi qu'on fasse, dans la république invisible qu'ils ont rêvée, ces fougueux adorateurs de Vénus [Cyprian goddess], et là ils apprendront si, dans cette nuit du tombeau, on dort en effet de ce sommeil sans réveil qu'ils appellent la mort. Loin d'ici toute défense de ce vice rehaussé de clinquant et de bonne grâce, les femmes ont beau prier pour Lovelace, le juge n'a pas quitté son tribunal, l'observateur est resté à son poste. Le cœur assailli de toutes ces émotions pleines d'angoisses, ému plus que nous, de tant d'émotions douloureuses , Richardson peut dire à son héros ce que disait Socrate au jeune Alcibiade, son disciple : // n'y a rien de divin en toi! C'en est fait, terminons
' El thibùamui (id/iui Hiercfrfem cilfiidere fnclis .'
tout ce débat, il faut que le coupable tombe dans l'abîme, il faut faire un exemple de ces Catilinas de
la pudeur des femmes et de l'honneur des maris
0 fortunatam rempublicam si quidem hanc sentinarii hujiis urhis ejecerit M « O Rome ! quand donc au- " ras-tu chassé ces immondices de tes murailles ! >• Croyez-moi, laissez l'auteur de Clarisse Harlowe accomplir les devoirs de sa conscience, fiez-vous à sa justice, abandonnez-vous à cette âme toujours ouverte, où vos sentiments ont déjà retenti; ni le poëte ne manquera à cette réalité qu' il veut vous peindre, ni l'homme à l'indignation dont il remplit nos âmes. D'ailleurs, quand le châtiment, de son pied boiteux, est arrivé à la porte du crime, il faut qu'il entre. Voyez don Juan se débattre contre la nécessité à la main de fer; à ce quelque chose qui le réduit au désespoir. Don Juan résiste , orgueilleux et content de tomber plus bas que l'enfer. Mais Don Juan résiste en vain:
l'abîme invoque l'abîme En vain cette femme qui
l'a tant aimé, dona Elvire, s'en vient-elle , sous le vêtement du deuil éternel, supplier cette nature indomptable, à ce moment suprême; don Juan comprend enfin que la Providence est à son terme, tout lui ronge le cœur; il tremble, il s'inquiète, il est sans défense, son armure de débauche s'est brisée ; il se sent perdu, et pourquoi .î* pour un rêve, pour un souffle, Vêterniié
* CatHiuaire$,
pour tine bacjalelle ; l'orgTieil, dans l'âme de don Juan, est plus fort que le remords.
" Don Juan ! écoutez une tendresse toute sainte, " un amour détaché de tout, qui n'agit point pour - soi, et ne se met en peine que de votre intérêt ! — " C'est le parfait et pur amour qui me conduit ici " pour votre bien, pour tâcher de vous retirer du pré- « cipice où vous courez. — Evitez, par un prompt » repentir, le courroux du ciel , vous n'avez peut-être •' pas encore un jour, à vous soustraire au plus grand « de tous les malheurs ! — De grâce ! don Juan , ne " me refusez point votre salut que je vous demande " avec larmes; sauvez-vous ; je vous en conjure par " tout ce qui est le plus capable de vous toucher ! ••
•' Vite à souper, " répond don Juan !
Et c'est ainsi qu'elles parlent toutes , ces malheureuses et faibles créatures du Dieu charitable ; elles ne peuvent pas arracher de leur cœur timide et dévoué , une certaine admiration pour de certains crimes au delà de toutes les lois divines et humaines. Dans la vie réelle tout comme dans l'art, ces mêmes sentiments se rencontrent au môme degré; dès qu'il s'agit d'un sentiment vrai, le roman et le monde tiennent le même langage. Ecoutez, par exemple, ces plaintes touchantes (science admirable de la vérité!) non pas de la dona Elvire repentante , mais les prières désintéressées d'une femme jeune et charmante qui, de son
lit de mort , implore la miséricorde céleste en faveur du dernier Lovelace, du dernier don Juan, en faveur de lord Byron.
L'histoire est touchante, et elle tient sa place à merveille à côté de ces De profundis que toutes les femmes d'Angleterre adressaient à Richardson pour la sauvegarde de son terrible héros.
Un Anglais , homme sérieux , écrit à lord Byron que dans les papiers de sa jeune femme qui vient de mourir, (" une sainte qui est au ciel et qui est morte " avec un sourire pour son enfant nouveau-né , une " larme pour son mari, une prière pour le Seigneur ! ") lui , John Sheppard , il a trouvé cette prière dans les papiers de sa femme Lucy ; » — et lisez-la, Milord. " Certes, vous ne trouverez pas dans ces lignes l'en- " thousiasme et l'éclat des vers que vous adresse le " plus grand poëte de la France, M. de Lamartine, " mais en revanche, vous trouverez une âme chré- " tienne, une charité inépuisable, incessamment " éclairée de la justice d'en haut. -
Or voici ce passage, et cette fois, c'est une louange à lui faire, lord Byron ne dit pas : Allons souper! ... il fut touché jusqu'aux larmes. — Non , disait- il, je ne changerais pas la prière de cet ange défunt , contre les gloires réunies d'Homère, de César et de Napoléon.
" 0 mon Dieu , écrivait Lucy Sheppard , je me fie
" sur ta parole, pleine d'encouragement et d'espé- « rance, pour te prier en faveur de celui qui m'inspire " cet intérêt tout fraternel. Tu sais son nom et pour « qui je t'implore! Il a oublié ta voix, ô Seigneur! " mais tu es la bonté même et tu lui apprendras à " chercher dans l'observance de tes lois, cette paix " de l'âme qu'il ne trouvera jamais dans la gloire et " dans les vains bruits du monde ! Change son cœur ! « que son exemple démente à l'avenir le mal qu'il a " fait dans ses livres ! Que le soleil de justice et de « vérité qui finira par se lever sur sa tête , avec ton " aide, ô Seigneur, soit éclatant à proportion des " nuages que ses erreurs ont entassés ! * -
Voilà donc l'Angleterre tout entière (et à cet instant même l'Angleterre lisait Tom Jones en cachette), qui s'agite en mille transes autour de cette singulière et touchante vertu , autour de ce vice plein d'éclat et de grandeur; soudain, pour mieux s'occuper de cette his-
' Vous retrouvez les mêmes sentiments dans cette page de Massillon , tant les nobles idées sont de tous les esprits et de tous les cœurs !
« Dans l'éternité, ô mon Dieu! votre vengeance sera celle " d'une justice sévère et implacable ; mais dans le temps vous ne « vous vengez qu'en Dieu de paix et de miséricorde. Eclairez ses " ténèbres; que, détrompé d'une vaine sagesse, il renouvelle le '< triomphe de votre grâce sur Saiil! qu'à son exemple, il entre, " il marche dans la carrière d'un autre apostolat plus digne de la « supériorité de ses talents. Maître habile dans la science de sub- ' juguer les esprits, il peut tout pour l'erreur, que ue pourrait-il
toire vivante, toute émotion étrangère fut suspendue, on ne se préoccupait que de Lovelace, que de Miss Clarisse Harlowe, et ce fut dans tout ce royaume, comme un cantique d'admiration ineffable. La chaire même, ce tambour de l'église, s'occupa du nouveau roman, et le prédicateur qui avait prêché Paméla, recommande ce saint livre à l'étude des familles chrétiennes. Cependant le récit avançait peu, l'action avançait moins encore. Recueilli dans son triomphe autant que dans sa pensée , l'auteur faisait languir les lecteurs de la Grande Bretagne, presque autant qu'il s'était fait désirer de son petit cercle féminin. Il était de cet avis qu'il est plus difficile de raconter les choses sensibles aux esprits bornés, que d'en dire de rares et de délicates qui sont comprises de si peu de gens. Si donc les qAiatre premiers tomes de cette immense histoire, devenue presque impossible à lire aujourd'hui, ont soulevé tant de sollicitude et de passion, il est facile d'imaginer combien cet intérêt devait aller croissant
« pas pour la vérité? Elevé, ennobli par la majesté de l'objet. « avec quelle sublimité d'idées, quelle force de raisonnement, " quelle énergie d'expression , il développerait les preuves victo- '< l'ieuses de la diviniti- de votre doctrine! combien l'éclat de sa « nouvelle gloire effacerait celui de sa première célébrité! Il éprou- '( verait, il reconnaîtrait que le mérite n'est qu'un demi-mérite, « lorsqu'il ne remplit point toute son l'-tendue et ne se montre point •' avec tout son éclat; la religion applaudirait à son succès, et le ■< remercierait de lui a^oir montré un tel défenseur, u
toujours , quand enfin , miss Harlowe est tombée entre les mains de Lovelace. D'ailleurs il faut se souvenir que cette émotion du roman intime était toute nouvelle à l'apparition de Clarisse ; c'était la première fois que l'Angleterre s'abandonnait si librement aux tranquilles plaisirs d'une approbation si éclairée. L'heure était bien choisie pour le succès ; la nation obéissait doucement à ces calmes mouvements d'un progrès imperceptible et tout-puissant, elle se reposait des grands désordres sociaux daiis l'intime sentiment et dans l'habitude de la liberté. Le lecteur de ce temps-là était intrépide, il était le maître de sa sainte journée , comme l'oisif dont nous avons publié le journal , il n'y a qu'un instant. L'Angleterre , quelle que fût son animation politique, avait conservé dans ses mœurs quelque chose de l'ancienne gravité ; le citoyen anglais vivait dans sa maison, occupé de choses sérieuses, ses plaisirs mêmes étaient sérieux. On n'avait pas encore inventé la vapeur, cette force nouvelle qui s'est appliquée à toutes choses, même à l'art du conteur. On ne demandait pas au conte de faire cinq lieues à l'heure , non plus qu'au gentilhomme en voyage ; chacun allait son pas , et au pas qui lui convenait. Dans les nombreux châteaux de ces divers comtés, au milieu de ces calmes et nombreuses familles qui entendaient sonner toutes les heures de la vie , le roman était le bien- venu , surtout s'il était écrit en
plusieurs tomes. On eût dédaigné une fiction trop tôt finie ; à tout prendre, un livre c'est un désert où on va çà et là, à travers les sables, trop heureux quand, en un jour de marche, on rencontre quelque source d'une eau pure, et peut-être un ou deux bouquets d'arbres. C'est ainsi , qu'aux temps primitifs , dans ce voyage des enchantements et des miracles, on suivait patiemment le conteur à travers les capricieux détours de sa fantaisie, on pesait ses moindres paroles, on s'inquiétait de ses moindres hésitations, on tremblait qu'il ne s'arrêtât trop vite , surtout quand une fois il était entré véritablement dans les naïfs sentiments qui font battre les cœurs , dans cette vérité d'expression qui tient les âmes attentives , quand il scrutait d'un regard plein de génie, ces douloureux secrets, ces nuances infinies qui sont cachées dans le cœur humain. De spelunca, " de la caverne, - c'est le titre du chapitre de Bacon, lorsqu'enfin il aborda les sombres et mystérieuses profondeurs de la conscience et de l'esprit.
On a comparé Richardson à Shakspeare, et c'est le plus grand honneur qui se put faire à Richardson. Sans pousser trop loin ce parallèle, car le rôle de fanatique est passé de mode , nous rencontrons cependant plus d'un point de ressemblance entre ces deux grands créateurs de drames, d'images, de rêves, de héros. L'un et l'autre ils sont venus au monde après
les agitations et les délires d'une révolution sanglante, Shakspeare échappait à Henri VIII et Richardson à Cromwell ; époques décisives pour le génie d'un peuple qui entre enfin , avec l'ardeur de la santé renaissante, dans les loisirs pacifiques. C'est l'heure des discordes apaisées, de la paix qui féconde, du bienêtre, des naissantes libertés dont il faut jouir, sans s'inquiéter de les agrandir ou de les perdre, car, par un consentement tacite, roi et peuple font trêve à leurs exigences insatiables. Nous avons plus de tumulte, plus d'éclat, plus de fêtes pour Shakspeare, plus d'intimité et de recueillement religieux pour Richardson ; la reine Elisabeth pousse aux pompes glorieuses du théâtre , la reine Anne retient son peuple aux foyers domestiques ; tout est devenu mieux réglé et moins brillant , plus correct et moins royal ; on a moins besoin d'action au dedans et au dehors, on recherche moins les poètes et les comédiens , beaucoup plus les morahstes et les conteurs. L'Angleterre n'est pas encore revenue aux ballades des anciens jours, elle y revenait peu à peu, elle était déjà à Robin Hood , mais elle a trouvé le roman en son chemin , et elle a fait une halte ; de cette halte elle a été relevée par les orateurs de sa double tribune , par les historiens de ses annales, et de nos jours, par lord Byron, par Walter Scott. Le roman, c'était un peu le conte, un peu le drame , sentiers ouverts au philosophe et
qui ne sont pas défendus aux poètes . Si le poëte dramatique parle à la foule et s'enivre lui-même des délires magnifiques de sa parole, le romancier, plus recueilli , obéit à la méditation prudente et sage de son esprit. La poésie dramatique naquit toute grande avec Shakspeare : Richardson est le père du roman anglais; l'un et l'autre, on les peut appeler poètes à la langue de miel; l'un et l'autre ils ont possédé les qualités éminentes qui sont la vie du moraliste : la naïveté, la gaieté, la grâce, l'électricité dramatique, la force et la vérité dans la peinture des sentiments naturels, seulement celui des deux qui a le goût le plus romanesque, c'est Shakspeare; mais celui-ci n'est pas plus vrai que celui-là , son drame n'a pas une forme plus solide, il n'est pas plus habile à étudier la destinée humaine sous toutes ses faces ; l'un et l'autre, ils se contentent, pour être écoutés, des cautions les plus vulgaires ; ils agissent également par la vérité, par la vraisemblance , Shakspeare se réservant l'impossible et le monde au delà des sens , où il règne en maître absolu. — Terribles tous les deux, Shakspeare , grand écrivain et grand poëte que l'on ne peut comparer à personne, et ([ui s'écriait fièrement : « Chaque mot de mon discours porte mon nom ! ' •' mais, en revanche, Richardson est encore plus courageux que Shakspeare; en effet, l'auteur de
' Sounel 67.
Macbeth et du Roi Lear a reculé plus d'une fois devant les douleurs qu'il entassait dans son âme, souvent il s'est demandé à lui-même : Grâce ! pitié ! pardon ! et le fer échappait à sa main vaincue, le poison
à sa coupe brisée Richardson restait impassible
comme le vieux Brutus, il ressentait, à la vue du crime, une de ces haines vigoureuses que rien ne peut fléchir, il jugeait les accusés avec le coup d'oeil du philosophe , il leur demandait leur nom et leur signalement, afin de bien se rendre compte de toute sa vengeance; ce sont là de grandes qualités et bien viriles. Par l'invention , moins encore que par la variété des portraits, Richardson ressemble à Shakspeare, il trace ses portraits d'une main moins ferme et moins fière, mais en revanche l'image est plus achevée et plus délicate, rien n'échappe à cette observation fine, impartiale, prudente, servie par un pinceau si délicat et si charmant; il reproduit, avec cette patience qui ressemble au génie , non-seulement l'intérieur des familles, mais les moindres détails du visage, du caractère, de la passion; l'un et l'autre enfin ils excellent par ce don admirable de créer ces naïves et gracieuses images qui, au besoin, pourraient servir d'apothéose à la nation anglaise. Clarisse, miss Howe, Henriette Byron, Clémentine, Paméla, gracieuses et charmantes créations que Shakspeare lui-même eût enviées , vous êtes les dignes sœurs de Miranda, de Desdémone, de
Cordélia, d'Imogène, de Climène, d'Ophélie. " Voilà
» du romarin , c'est pour la mémoire Je vous en
« prie , cher amour, souvenez-vous de moi ! Je
« vous donnerais bien des violettes, mais elles se sont " toutes fanées quand mon père est mort ' ! "
Dans l'un et dans l'autre poëte, c'est le même enchantement, ce sont les mêmes douleurs. Que dit Othello à Desdémone ? » 0 toi ! fleur des bois, qui es " si belle , ton approche enivre les sens ! — Je veux
" respirer encore la rose sur sa tige Encore un
" baiser, encore un! Sois telle que tu es là quand tu
" seras morte et je veux te tuer, et je t'aimerai
" après ! •> — Il y a quelque chose de cette douleur, dans la douleur de Lovelace !
Dans son admirable leçon sur Clarisse Harhxoe , quand il traduit, à la façon d'un grand écrivain, le convoi funèbre de cette fille du ciel, M. Villemain, plein d'un tendre enthousiasme , prête une oreille attentive à ce glas funèbre dont le bruit arrive par secousses , du clocher voisin, à l'oreille des Harlowe ! — Quoi de plus touchant et de plus poétique? s'écriràt l'illustre professeur. Cette cloche qui tinte lugubrement pour saluer le cercueil de miss Clarisse, Richardson Ta trouvée toute vibrante dans Shakspeare : " C'était ici, " au moment où cette étoile qui brille là-bas, éclai-
' Hamltl.
'< rait ce même point du ciel. . . La cloche sonnait aussi « une heure Paix ! le voilà qui vient ! ->
N'est-ce pas la même émotion, je vous prie? Il s'agit pourtant, non pas du fantôme que voit Hamlet avec l'œil de son esprit, mais du fantôme de miss Clarisse Harlowe qui revient enfin au village natal ! On n'imite pas d'une façon plus originale ; ajoutez , pour compléter ce parallèle que nous n'avons pas cherché, que dans le drame de Shakspeare , aussi bien que dans le récit du romancier, votre admiration succombe de temps à autre, sous la fatigue et sous le nombre des détails; à force d'exercer sur les moindres objets la subtilité savante de leur étude du cœur humain, ni le poëte , ni le conteur ne vous font grâce des minuties ; ils manquent de sévérité pour eux-mêmes, leurs idées se précipitent un peu au hasard, dans une confusion, tantôt brillante, tantôt pénible; semblables au bon Homère, ils s'endorment de temps en temps, mais Shakspeare s'endort dans les nues orageuses, comme fait l'aigle, pendant que Richardson sommeille au coin de son feu, comme un bon et pacifique bourgeois.
Leur grand point de ressemblance, c'est leur merveilleuse facilité à créer des perfections possibles. — Les femmes de Shakspeare , on ne les peut comparer qu'aux héroïnes de Richardson. Tragédie ou récit, c'est toujours la même enveloppe mortelle de la beauté idéale ; il nous semble, à les voir, à les suivre, à les
aimer, à les adorer à genoux, que nous entendons retentir, chantée par des voix invisibles, la chanson du printemps , sur l'air : Je voudrais avoir quelques fleurs jjour votre jeunesse !
« Quand vous parlez , je voudrais vous entendre parler toujours; « Quand vous chantez, je voudrais vous entendre chanter toujours ; « Si vous dansez , je voudrais que vous fussiez la vague de la mer « qui danse toujours ! «
Noble chant des lointaines et divines beautés ! Oti les reconnaît à leur voix, â leur sourire, à leurs douces rêveries, à leurs tendres visages... " Reste là, ô » mon âme! suspendue comme un fruit, jusqu'à ce » que l'arbre ait perdu son feuillage ! »
Un instant obscurcie par les déclamations ardentes des puritains de Cromwell, par l'invasion des idées françaises que la restauration d'Angleterre amena avec elle, par les jugements dédaigneux de plusieurs beaux esprits, trop écoutés de leur temps : Dryden , par exemple, qui disait que la langue de Shakspeare était passée de mode; lord Shaftesbury, qui l'appelait un poëte barbare; Pope lui-même, qui arrangeait ces grands drames au gré de son goût trop habile, soudain, après un court interrègne, la gloire de Shakspeare, remise en honneur par Johnson, se relève éclatante, victorieuse, et cet astre, brillant d'un éclat immortel , projette le rayon de ses clartés éloqnnntps sur l'Europe charmée de tant de beautés non-
vt'llement révélées. — Richardson a été moins heureux que Shakspeare, et déjà cet immense éloge qui entoura sa vie, j'este couvert, depuis tantôt un demisiècle, d'une épaisse poussière. Nous ne voulons pas, tant s'en faut, nous hisser sur les admirations convenues, et vous pousser dans un enthousiasme sans conteste; les meilleurs esprits ont fait d'importantes objections à cette grande composition de Clarisse HarloAve, et plusieurs de ces objections nous paraissent dignes qu'on s'en occupe , ne fût-ce que pour savoir d'où vient qu'après ce grand bruit, l'œuvre de Richardson soit tombée dans ce profond silence? Pourquoi ce dédain, après tant de louanges? De quel droit l'Angleterre elle-même , et la France , ne lisent-elles plus ce livre qui a excité une fièvre immense parmi les deux peuples? A peine si ce livre expiré est devenu un souvenir. M. de Chateaubriand, qui se pose à lui-même cette question , répond à la façon d'un grand écrivain qui s'est rendu compte de tous les mystères de la gloire humaine, pour en avoir sondé le néant et les profondeurs :
" Rien ne vit que par le style; en vain , on se ré- " volte contre cette vérité; l'ouvrage le mieux compris, " orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli " des plus sages réflexions, est mort-né si le style " manque. Le style, et il y en a de mille sortes, ne » s'apprend pas; c'est le don du ricl. c'est le talent.
" Mais si RicharJson n'a été puni que pour certaines « locutions bourgeoises , insupportables à une société " élégante, il pourra se relever. La révolution qui « s'opère, en abaissant l'aristocratie et en élevant les •' classes moyennes, rendra moins sensible, ou fera " disparaître ces traces des habitudes de ménage et " d'un langage inférieur. »
Mais la grande objection, celle qui revient à chaque instant, l'objection sérieuse, l'obstacle infranchissable , au dire des critiques les plus considérables , ce sont les interminables longueurs du roman de Clarisse. A quoi bon tant de soins, tant d'efforts, tant d'explications , tant de commentaires , tant de sentences qui ôtent même leur gravité aux plus imposantes leçons ' "^ La vie est-elle assez longue pour suffire à cette interminable correspondance, et n'aurez-vous pas à regretter le temps que vous mettez à lire tant de choses communes, inutiles, surabondantes .f* Respect aux chefs-d'œuvre, à la bonne heure, mais n'estce pas respecter les chefs-d'œuvre que de leur rendre par tous les moyens permis, la grâce, l'éclat , la popularité , l'action , la vie , la clarté , tout ce qui manque àces œuvres, lejouet des vents etdu caprice populaire.»* Ainsi l'on parle, ainsi l'on agit; et vous trouverez à peine deux honnêtes gens sur mille qui ont lu, d'un bout à l'autre , le roman de Clarisse Harlowe , et en-
' Nm pondère rerum fr^gitift senlftitinti.*,