‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 1 sur 37 · LETTRE DIL · texte numérisé non relu

LETTRE DIL

M. MoRDEN à M. Belfore».

Lundi l'après-midi , 1 1 Septembre,

Monsieur,

ous sommes si mauvaise compagnie les uns pour les autres , que c'est une sorte de soulagement pour moi que de ine retirer dans mon appartement et d'écrire.

Vers les neuf heures et demie , oh me fit avertir pour le déjeûner. La lugubre assemblée se formoit lentement :

nous prîmes chacun nos places , d'un air inanimé et abattu , les yeux rouges et fatigués de répandre des pleurs ; nous demandant l'un à l'autre comment on avoit passé la nuit , d'un ton qui annonçoit quelle réponse on attendoit de chacun.

Ai

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L'inconsolable mère me répondit qu'elle ne connoîtroit plus le repos.

Au moment que nous étions rangés et tranquilles sur nos sièges , la cloche s'est fait entendre : on a ouvert la porte des cours, et le bruit d'un carrosse roulant sur le pavé a causé une émotion générale. Je les quittai , et j'arrivai aussitôt pour donner la main à Miss Howe en descendant de sa voiture , où resta sa fille-dechambre toute en pleurs.

Je crois , Monsieur , vous avoir ouï dire que vous n'aviez jamais vu Miss Howe. C'est une jeune Dame dont les grâces se font d'abord remarquer : une sombre m.élancolie étoit répandue dans toute sa personne: cependant, au travers de ces omibres , on voyoit de temps en temps percer des traits de feu et d'une vivacité singulière. Je la respecterai toute m.a vie pour son tendre attachement à ma chère cousine.

Je ne pensois pas, me dit-elle en me donnant la main , rentrer jamais dans cette maison ; mais , morte ou vivante , ma chère Clarisse m'entraîne partout après elle. Nous entrâmes dans le petit parloir ; et appercevant le cercueil , elle retira sa main de dedans la mienne , alla précipitamment écarter le dessus qui étoit dévissé , ôta de suite le voile qui couvroit le visage , et hors d'ellemême, leva ses mains jointes , fixant

DE Clarisse Harlowe. 5 tour-à-tour ses yeux sur le corps et vers le ciel , comme si elle eût invoqué sa justice.

On voyoit les mouvcmens de son sein agité au travers de son mouchoir : enfin elle rompit le silence. Ah ! Monsieur , voyez ici, dit -elle, voyez la gloire et rhonneur de son sexe? voyez -la jetée dans les bras de la mort par l'exécration et la honte du vôtre ? Voilà son ouvrage !

O ma bienheureuse amie ! — m.a chère

compagne ! nion ainjable guide !

baisant sa bouche à chaque nom que lui

donnoit sa tendresse quoi voiîà tout !

Toute rhiirtoire de ma Clarisse finit là....

Après une courte pause et un profond soupir , elle se tourna vers moi , puis

vers son insensible amie Mais est-ce

elle ? peut - elle être réellement morte ? Non , non , ce n'est qu''un sommeil ! — Réveille-toi , chère amie. Ne serois - tu qu'une argile insensible ? Ah ! laisse ton Anne Howe te rappeler à la vie ; partage le souffle qui m'anim.e. O cher objet....

Lui donnant un baiser Que la

chaleur de mes lèvres réchauffe les tiennes ! Et lui donnant un second baiser, elles sont glacées ! elles sont muettes ! Soupirant encore du fond du cœur , comme déçue de l'espérance de l'entendre parler : est - il donc possible que ce soit là la fin de tant de perfections ? Estil donc vrai que tu m'aies quittée ? que

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tu aies quitté pour jamais ta chère Anne Howe ? ô chère et cruelle Clarisse \

Un silence de quelques instans succéda.

Paroissant revenir à elle-mcme , elle me regarda : Pardonnez , me dit-elle , pardonnez, M. Morden, à mon égarement.

Je ne suis plus à moi. — Je n'y serai plus jamais. Vous ne connoissiez pas l'excellence , non , vous ne connoissiez pas la moitié des perfections que voilà dans ce cercueil. . . . Ceci ne peut-être. . . , non, ce ne peut-être là tout ce qui me reste de w/d Clarisse,

Elle fit une autre pause. Une larme , ma chère"; accordez- moi , chère amie, de pouvoir verser une seule larme. Mais

cette sombre et muette douleur !

Ah ! Uuc s-uîe larme, pour soulager mon cœur oppressé qui est prêt à se rompre !

Mais pourquoi, M. Morden, pourquoi ra-.t-on envoyée ici ? pourquoi pas à moi ? Elle n'a point de père , point de mère , point de parens ; non , pas un seul! ils l'ont tous renoncée ! Moi, j'étois son amie , et nous n'avions qu'une ame. Qui a plus de droit que moi aux restes de celle que je chérissois ? De vains noms , sans nature , seroient-ils préférés à un amour tel que le mien?

Elle baisa encore une fois ses lèvres , ses joues , l'une après l'autre. — Et elle poussa un soupir , qui sembla déchirer son cœur.

DE Clarisse Harlowe.

D'où vient, d'où vient, reprit -elle, m'a- 1- on refusé la consolation de voir la plus aimée , la plus chère de mes compagnes , avant qu'elle devînt celle des anges? Différant toujours, me laissant trop facilement persuader de différer une visite après laquelle mon cœur soupiroit. Quelle peine cruelle cette réflexion me causera ! O ma bienheureuse Clarisse ! qui sait , si je fusse arrivée à temps , quel effet auroient produit sur toi mes tendres consolations ?

Elle jeta un regard inquiet autour d'elle , comme si elle eût craint d'appercevoir quelqu'un de la famille. Encore un baiser , mon ange , mon amie , chère compagne que je perds , et que je regretterai toujours, encore un baiser, et je pars , je fuis de cette horrible demeure , que je n'aimai jamais que pour toi. AdïçQ donc , ma très - chère Clarisse ! — tu es heureuse ; je n'en doute pas ; comme ta dernière lettre m'en assuroit. Puissionsnous nous rejoindre et nous réunir dans un heureux séjour, où nul infâme Lovelace , nul parens aux cœurs durs, n'attenteront plus à notre innocence , et ne troubleront plus notre félicité.

Elle fit un silence : voulant et ne pouvant sortir , luttant , pour ainsi dire , contre son désespoir , et opprimée par son angoisse. Keureusemient à la fin , un torrent de larmes vint à son secours.

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Enfin — enfin, dit- elle — je vais ètre-^ je vais être soulagée. Sans ces pleurs , mon cœur alloit se briser de douleur. Il .est dû bien d'autres larmes que celleslà à ma Clarisse , dont les conseils firent pour moi ce que les miens n'ont pu faire pour elle. (^) — Mais pourquoi — en ramenant ses regards sur elle-même, les mains jointes et levées en haut — pourquoi déplorai - je ici le sort d'une ame heureuse ? Oui , tu l'es , et c'est - là m/a consolation. Oui, oui , cher, cher objet, la baisant encore. (J^)

Pardonnez, Monsieur, me dit- elle en se tournant vers moi , qui m.e sentois ému autant qu'elle - même : pardonnez ; j'aimois cette chère personne commue femme n'aima jamais une autre femme.

Excusez l'emponement de ma douleur.

Commuent la gloire de son sexe a- 1- elle pu être la victime de la scélératesse et de l'insensibilité ?

Madame , lui dis-je , ils en sont tous punis , ils en sont bien punis ! — Qu'ils le soient , reprit-elle ! si je les plaignois je mentirois à ma tendresse pour l'amie de mon cœur. — Que je suis malheureuse ( regardant le corps ) de ne Tavoir pas vue avant que ces yeux et ces lèvres fussent fermés pour jamais ! — Oh, Monsieur , vous ne savez pas quelle sagesse découioit continuellement de ces lèvres.

DE Clarisse Harlowe. 9 quand elle paricit : vous ne savez pas quelle ainie j'ai perdue !

Elle se mit alors à examiner le dessus du cercueil. Elle parut saisir tout- à- la- fois le sens des emblèmes. Sa douleur reprit de nouvelles forces ; et quoiqu'elle essuyât plusieurs fois ses yeux, eiie ne fut pas capable de lire Tinscription et les textes de l'Ecriture qui l'accompagnoient. Enfin, se retournant vers moi , cUq me dît : faites- moi la grâce de m'écrire une ligne et de m'envoyer ces emblèmes et cette écriture ; et , si je peux l'obtenir , uneboucle de ses cheveux.

Je lui répondis que l'exécuteur testamentaire feroiî l'un et l'autre, et lui enverroit aussi copie du testament : qu'elle y trouveroit les marques d'un tendre souvenir pour elle , qwe son am.ie l'y

nommoit /fl sœur de son cœur Ah!

elle a bien raison, repartit-elie , de me nommer ainsi : nous r/avions qu'un cœur et qu'une ame à nous deux. Mais à présent que la plus chère moitié de moimême vient de m'étre enlevée, hélas ! que deviendrai-jc ?

Dans ce moment un domestique a passé près de la porte. Elle a regarde; craignant pour la seconde fois que ce ne fut quelqu un de la famiiîe. Puis qWq a dit : encore

«n dernier adieu. un dernier, ua

éternel adieu ! hélas \

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Elle a renouvelé ses embrasseFiiens.

Elle baisoiî le visage, les mains , Tune après l'autre. Enfin , elle m'a présenté la. sienne , s'est précipitée hors de la chambre , s'est jetée dans sa voiture , où elle s'est abandonnée de nouveau à toute sa douleur. Ses pleurs ont recomm.encé , et ses soupirs lui ôtoient la voix. Elle m'a feit un signe de tête , et je l'ai aussitôt perdue de vue.

Quand je suis rentré , la trtste assemhlée a remarqué mon émotion. M. James Karlowe leur faisoit le rapport de ce que je lui avois dit la veille. Ma présence a interrompu leur discours y je m'en suis gpperçu ; et ayant besoin d'être seul , je leur ai laissé le champ libre pour consulter ensemble.

Je finis cette lettre : le souvenir de la scène touchante que je viens de décrire ^ in'a laissé aussi hors d'état de continuer ^ que je l'étois d'entrer en conversation avec mes cousins , au moment où je sorlois d'en être le témoin..

k suis, Monsieur, bien véritablement

Votre très-hiimbie et très- ©béissant serviteur,

W. M. Mqrdek.

DE Clarisse Harlowe. ii LETTRE Dlil.

Mardi matin , 12 Sepîembrci

Monsieur,

JLj a bonne Madame Norton est arrivée.

Elle a repris un peu de courage. Elle le doit à ces lettres posthumes, dont vous et moi craignions si fort les effets sur elle. J'attribue cette force â la disposition où elle a établi son ame. Cette femme paroit endurcie aux aulictions , et vit dans Tespérance habituelle d'une meilleure vie.

De plus , n'ayant rien à se reprocher visà-vis de la chère personne que nous avons perdue , elle a considiré qu'elle ne pouvoit faire mieux que de rassembler toutes ses forces , pour donner quelque consola* tion et inspirer quelque fermeté à la malheureuse mère.

O M. Beltord ! quels éloges de ma chère cousine j'entends àc toutes Iqs bouches!.... Si elle eût été mon enfant ou ma sœur.... Mais pensez- vous que l'auteur d'une si fatale catastrophe , qui s'étend sur tant de personnes ! . . . . Mais je m'arrête.

On n'ouvrira pas le testam.ent avant que les funérailles soient achevées. Otx

î2 Histoire •

fait les préparatifs nécessaires pour cette solemnité. Les wslxrez et les doiiitstiqucs de toutes les braïKihes de la famiiie ont pris le grand deuil.

J'ai vu M. MelviU : c'est un homsne de sens et d'un mérite solide. Je lui ai donné des particularités propres à être insérées dans le discours qu'il doit prononcer aux funérailles i mais jai vu depuis , que j'avois pris un soin assez inutile. Il connoîî tous les détails de la malheureuse histoire de ma cousine. îl Ta toujours admirée , et a été fort sensible à ses ii:iaiheurs et à sa mort.

Le révérend docteur Lev^^en^ que nous venons de perdre , étoit Famii particuliej de M. Melvili y et vouloit le présenter à Miss Ci3ris>-e , comme un homme digne de son estinîCa

Je viens de prêter mon assistance au père et à la mère , dans un dernier effort qu'ils ont fait pour voir le corps de leu?. chère enfant. Ils m'avoient fait demande? de les accompagner avec Madan-ic Norton, îî faut , a dit la pauvre mèje , que je lui dise un dernier adieu.

Tout , en effet , s'est réduit à un etTort, et rien de plus. Au moment où ils ont eu le cercueil devant les yeux , avanë qu'on eût eu le temps de le découvrir : O tm cuère !: a^ dit le père en se retiiant ^

DE Clarisse Harlowe. 13 je ne puis , je fcqs que je ne puis le

supporter.... Ah ! que je n'eusse Que

je n'eusse jan:2is eu tant de dureté 1 11 n'a eu qr.c le temps de s'approcher de sa femme pour Tempécher de tomber ; ses

enou!c se déroboicnt sous elle. O ma

ère ]/ s'est- il écrié; c'en est trop, c'en

p ; retirons-nous. - — Madame Nor-

venoic de quitter Madame Harlowe

ur voir le cercueil qui lattiroit. File

st accourue vers tUc. Chère, chère Norton , lui a dit rinfortunée mière, en abandonnant ses bras autour de son cou , emportez - m.oi , ôtez - m.oi d'ici. O mon enfant, mon enfant ! ma Clarisse ! toi qui faisoit l'orgueil et les délices de ma vie il y a si peu de temps ! hélas ! jamais , jamais je ne te reverrai.

J'aidai le malheureux père, et Madame Norton soutint la malheureuse mère et nous les conduisîmes dans la salle à côté. Elle se jeta sur un lit de repos. Il s'abandonna sur un fauteuil près d'elle. Elle tenoit embrassée IVladamje Norton ^ qui étoit à genoux auprès d'elle. Les deux mères , je puis les appeler toutes deux de ce nom , de ma chère cousine , restoient ainsi enlassées duns cette attitude attendrissante. Quelle ccmpiicaîion de maux et de tristesse différente dans ces douloureuses scènes î

Le père , pour tâcher de consoler îa mère, s'accusoit lui-même» Plût- au- ciel,

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lui disoit-il , plût-aa-clel , ma chère, que je n'eusse pas plus de reproches à me faire que tous ! Vous vous êtes laissé fléchir. Vous vouliez m'inspirer vos sentimens. — Ma faute n'en est que plus grande, dit-elle, d'avoir cédé comme j'ai lait , lorsque je voyois qu'on poussoit le ressentiment trop loin. Mère barbare que je suis, qui ai laissé deux tnfans me faire oublier que j'étois la m.ère d'un troisième enfant !

Madame Norton cmployoit les prières et les raisons. — O ma chère Norton !" lui répondoit-elle j vous vous êtes plus montrée que moi la mère de la chère fille î Plût- au- ciel que je n'eusse pas plus de compte à rendre que vous !

C'est ainsi que l'infortuné couple se tourmentoit inurilem.eiit par de ' vaines récriminations. Madame Hervcy entra , et avec Madam.e Norton , elle conduisit dans sa cham.bre rinconsolable mère. Les deux oncles et M. Hervey éîolent entrés en même temps ; ils firent aussi consentir le père à se retirer avec eux dans son appartement. — Abandonnant ainsi l'un et l'autre tout espoir de jamais revoir l'enfant qu'ils pleuroient si am.èrement et si justement !

Il n'y a que le temps , M. Belford , qui puisse alléger la douleur d'une perte si cruelle. Elle est trop récente pour céder à la raison et aux conseiis^.La nature a

DE Clarisse Harlowe. i^ ses droits , ( qu'elle ne doit pas perdre ) jusqu'à ce que le chngrin se soit en quelque sorte épuisé lui même. Alors, et seulement alors , la raison et la religion venant avec leurs puissans secours , peuvent ranimer un cœur abattu. '

Je ne vois ici aucun v\s2ge qui ressemble à ce qu ii étoit quand j'arrivai ; on n'y lisoit alors qu'orgueil , hauteur , inflexibilité. Maintenant , qu'ils sont tous humiliés ! L'excès de leur tristesse a allongé leurs traits , et enflé leurs muscles. Ces yeux qui lançoient le feu de ia colère et du ressentiment , se tournent vers tous ceux qui les approchent , pour mendier la compassion.... Je le répète : La dureté volontaire du cœur a-t-eile jamais été si sévèrement punie ?

On peut bien appliquer à cette fam.jile ces vers de Juvenal , qui depuis dimanche au soir me sont revenus plusieurs fois dans l'esprit. (*)

Permettez- moi d'ajouter que Madame Norton a communiqué à la famille la lettre posthume que vous lui aviez envoyée,

(*) Humanl generis mores tihi nosse vohnti Sujffiàt una domiis : paitcos consurrie dies , et Dicere te miserum , postquam illinc veneris j..

aude.

Pour connoître la vâe et nos destins affreux ^ Une maison suffit. Voyez ce qui s'y passe, Vivez-y quelques jours, témoin de sa disgrâce; Osçz j en la quittant ,. vous noiumer malheureux l

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Cette lettre leur prépare des niotifs de consoîarioii pour l'avenir , mais pour le présent, elle n'a fait qu'aigrir leurs regrets et animer leurs remords , en leur faisant mieux sentir quelle nile , quelle nièce et quelle sœur ils ont perdue. (*) Je suis , mon cher Monsieur ,

Votre trèî-numble et trèsobcissant serviteur,

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