‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complète (volume 2)Chapitre 7 sur 37 · ^ Histoire · texte numérisé non relu

^ Histoire

sensibilité , pour Ja tendre part et le

généreux intérêt qu'elles ont pris à moi.

Je donne dix guinées à Monsieur Smith , mari de ladite dame Smith , en recon- Boissance des civilités et bons procédés qu'il a eus pour moi.

Catherine , servante de Madame Smith, que j ai souvent employée , n'ayant pas de domestique à mon service , recevra cinq guinées pour les obligations que je lui ai ; et de plus , dix guinées au liea d'une robe ;, et de quelque linge que j'avois pensé à lui donner. Elle pourra s'acheter de cet argent quelque chose de plus conforme à son goût et à son état.

L'emploi de garde auprès d'un malade exige beaucoup de soins ; il est triste à proportion de la sensibilité de la personne qui le remplit ; il exige des veilles pénibles , et devient presque insupportable quan(â le malade approche de sa fin : ces considérations , auxquelles on ne fait pas assez souvent attention , m'ont engagée « donner à mon honnête et soigneuse garde » la veuve Anne Shelburn, la somm.e de dix guinées en outre de ses gages et autres choses qui lui viennent d'office.

Je prie Madame Lovick d'accepter le peu de livres que j'ai dans les logemens que j'occupe à présent. Je veux aussi qu'il lui soit permis de prendre une copie d un manuscrit , contenant divers extraits des meilleurs livres, que je nomme rnss

i>E Clarisse Harlowe. 55 méditations , et dont elle me paroissoit faire cas , quoiqu'il eût un rapport plus immédiat aux circonstances particulières , et aux situations par lesquelles j'ai passé. Quant au manuscrit même, comme il est de ma main d'un bout à l'autre , ma bonne Madame Norton sera peut - être bien aise de l'avoir.

Le tiroir du milieu de mon bureau , dans le château d'Harlowe , contient diverses lettres ou copies de lettres rangées à leurs dates , ainsi que je les ai écrites ou reçues depuis que j'ai commencé à apprendre l'écriture , jusqu'au temps où j'ai été enfermée dans la maison de mon père. Il y en a de mon grandpère , de mon père et de ma mère , de mon frère et de ma sœur, de-^feu mon oncle Morden , de mon cousin Morden > de Madame Norton , de Miss Howe , et d'autres personnes de ma connoissance.

Il y en a aussi sur de matières sérieuses du révérend docteur Lewen , et des trois docteurs , messieurs Blome , Arnold et Tompkins. Comme ces lettres , si on lit les miennes avec l'indulgence due â l'âge où je les écrivois , comprennent une correspondance qu'une personne de mon sexe peut avouer sans rougir , et que celles qui me sont adressées contiennent plusieurs excellentes choses , je les donne ù ma chère Miss Howe , conformément 2U désir qu elle ir/a témoigné que je ks

lui laissasse au cas qu'elle me sHrvécii^, et faisant réflexion que la plupart lui en a été cominuniquée, et que ces dernières années personne n'a eu plus départ qu'elle à cetie correspondance.

Je nomme et consiitu-e Jean Belford d'Edgworth , dans le comité de Middlesex , ainsi qu'il m'a permis de le nommer et constituer, seul et unique exécuteur de ma dernière volonté , comme elle est exprimée dans le présent testament. J'ai donné à Miss Howe les raisons qui m'avoient déterminée à faire choix de lui en cette qualité ; c'est pourquoi je m'en rapporte à elle sur ce sujet.

Mais je prie instamment ledit Monsieur Belford d'avoir soin en exécutant la charge que je lui donne , d'éviter , comme il me Ta promis à diverses reprises , tout ce qui pourroit aigrir les esprits, d'empêcher de tout son pouvoir les sujets de ressentiment , et de disposer tout le monde à la paix , afin de prévenir toutes ultérieures voies de fait de la part de son ami , ou contre son ami. Je le conjure de cultiver dans cette vue l'amitié de mon cousin Morden , qui quand il saura que c'esf une grâce que je lui demande au lit de mort voudra bien , j'espère , aider M. Belford de ses conseils et de ses soins , et même ne refusera pas d'intervenir auprès de mes parens , d'adoucir kurs esprits , et de les amener au point

DE Clarisse Harlowe. 57 3e condescendance que je désire , si le cas arrivoit que quelqu'un de? points de ce testament ïût contesté. Surtout je demande instamment de M. Belford , qu'il n'extorque point de mes parens leur consentement à l'exécution de mes volontés , soit en se prévalant de la Igi , soit par aucune autre sorte de contrainte cie fait ou de droit : et si mes parens ne jugent pas à propos de remplir quelquesunes de mes dispositions, relatives uniquement à l'intérieur de ma famille, je les abandonne absolument à mon dit cousin Morden , et à Monsieur Belford, pour y faire tels changemens qu'il leur plaira , ou les annulier entièrem.ent , selon qu'ils en conviendront ensemble ; mais s'ils étoient d'avis différent, ils choisi, roicnt conjointement-un tiers à l'opinion de qui ils s'en rapporteroient.

Sollicitée par Miss Howe et sa mère de recueillir les particularités de ma malheureuse histoire , je leur fis espérer que je le ferois afin de mettre au jour mon innocence. N'ayant pas le temps nécessaire pour remplir moi-même une tâche si laborieuse et si pénible, j'ai la satisfaction de voir, par divers extraits des httrss de Monsieur Lovelace , que je puis m'en reposer sur la justice qui m'y e.t rendue. De plus , Monsieur Belford , qui w/s. coir.mimique ces extraits, s'est cngiigc à con^ îTibuer de tout son pouvoir à une com-.

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pilatlon de tous les originaux qui peuvent servir à mon histoire, sur quoi je ine suis plus amplement expliquée avec lui.

Après qu'il aura fait cette collection , je souhaiterois qu'il en fît prendre deux copies , Tuae pour Miss Howe , l'autre pour liîi ; et que si on la lui demandoit ^ il fît part de la sienne à ma tante Hervey ,. qui pourroit la communiquer à ceux de mes parensqui désireroientialife pour leur propre satisfaction. Je laisse cependant à îa prudence de Monsieur Belford, d'imiposer sur ce sujet telles coiîditions qu'il lui plaira , afin de mettre son honneur à couvert , et de pourvoir à la sûreté àcs •personnes impliq\îées.

Je lègue à mon dit exécuteur testamentaire la somm^ de^^nt guinées, comme une légère rétribution bien au-dessous des peines que lui donnera la commissioa qu'il a si généreusement acceptée. Je le prie aussi de recevoir une bague de vingt guinées, et de se rem^bourser lui-m.ême des frais et dépenses que lui occasionnera S2 quahté d'exécuteur testamentaire.

J'ai trouvé dans le docteur H.... us méd-ecin^ un père et un ami; je le prie d^accep^er vingt guinées pour une bague en témoignage de ma gratitude.

(^) Jai les mêmes obligations aux bontés et au savoir de M. Goddard qut a pris soin de ma maladie en qualité de chirurgieu apothicaire j j'ai soldé hiQX-

DE Clarisse Harlowe. 59 son mémoire qui est on ne peut pas plus inodéré. J'ai toujours pensé que les testateurs dévoient abréger autant qu'il dépcndoit d'eux les peines de leurs exécuteurs testamentaires. Je sais que c*est payer bien au-dessous de leur valeur les visites et les soins que Al. Goddard pourra me rendre depuis hier jusqu'à ma dern'ère heure , que de lui ofFrir cinquante guinécs : mais j''espère qu'il acceptera une bague de ce prix. (]^)

Je donne aussi quinze guinées pour une

bague au respectable ecclésiastique Il

m'a fait de fréquentes visites , et ofFert à Dieu ses prières avec m.oi, dans ces derniers jours de mia vie.

Il y a un nombre de personnes indigentes que j'avois coutume d'appeler mes pauvres , et à qui Mdc. Norton fait tenir tous les mois ou plus souvent , selon le besoin , des portions d une somme que je déposai entre ses mains à cet usage , et que je renouvellois selon que mes moyens m.e le permettoient. Cette som.me doit être à présent îo»Jt-a-fait épuisée ou à-peu-près. De peur donc que Tes souffrances de ceux en faveur de qui le ciel avoit touché mon cœur ri'ciggrav«nt la faute que j'ai con'.misi, je v^'^ix qu'après qu'on aura satisfait à mes autres legs , avec les rentes accumulées des fonds que m'avoit laissés mon grand-père, la moitié de l'argent comptant qu'on lui trouva

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lorsqu'il mourut , et les ef[e*s que j*^assignerai ci - près à cet emploi , le reste de ces trois difrérens articles . soit appliqué à augmenter la somme dont j'avois fait Mde. Norton dépositaire. Elle con- Boît là-dessus mes intentions , et en cas qu'elle meure , ou que la distribution de ces aumônes lui devienne onéreuse, je prie instamment ma chère Miss Howe de s'en charger , et de transférer à sa morî ia disposition de ce qui pourra rester au» personnes qu'il lui plaira choisir , et avec les limitations , restrictions et directions qu^eiîe croira les plus propres à rempli? le but que je me propose. Mais tant que Fadmiinistration du tout , ou des parties^ dépendra d'elle ou de Mde. Norton, je Fabandonné absolument à leur prudence, sans qu'elles aient à en rendre compte ^ m à mon exécuteur testamentaire , ni à |)ersonne.

Quoique Mde. Norton connoisse parfaitement ma manière de penser à ceî égard ^ il est peut-être à propos de ne pas passer sous silence , dans ce sérieux €t dernier acte de ma vie , que mon intention est que le susdit fonds, rente, ^a partie de capital , s'il le faut , soil ^pp4iqué^ ou à soulager, selon l'occasion, îes pauvres honnêtes et laborieux seulement,, lorsque la maladie , des pertes impî'érues et autres accidens , les empêchenî ij^ s4iL!?i;e kui travail , oii à prendre , dans

DE Clarisse Harlowe, 6r de nombreuses familles, un enfant, pour le rendre propre à entrer en service , lui faire apprendre un métier , ou en faire un laboureur.

Je me suis toujours fait une règle , dans le peu de générosités que j'ai faîtes, d'aider et de pousser les pauvres industrieux et de bonne conduite. De petits secours accordés à propos aux gens de cette espèce , leur suffiront : avec eux , un petit fonds peut aller loin , tandis qu'un océan de richesses ne siiffiroit pas pour les fainéans et les dissolus. Comme ceux.ci , quoi qu'on puisse leur donner , sont toujours dans le besoin , il n'y a pas de vraie charité à y suppléer , si on frustre pour eux d'une assistance raisonnable, de plus dignes objets de bienfaisance , et qu'on laisse dans l'engourdissement des principes d'activité^ qui n'attendent qu'une goutte de rosée pour se développer dans une sphère utile.

C'est donc mon intention et ma volonté expresse , qu'à quelque point que le susdit fonds puisse augmienter, il soit uniquement employé à subvenir aux besoins occasionnels et momentanés des personnes spécifiées ci - dessus , et qu'aucune famille , ni personne quelconque , n'en reçoive à la fois , ou dans le courant d'une année, au-delà de vingt livres.

Je veux qu'on fasse l'estimation de rassortiment de joyaux qui a appaitenu à

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feue ma grand- mère et dont mon grandpère me fit présent peu après l'avoir perdue ; et si quelqu'un de ma famille paroît le désirer , il en remettra la valeur entre les mains de mon exécuteur testamentaire ; sinon , il devra se vendre , et le produit sera censé appartenir au fonds de mes pauvres. Cependant , si Ton juge que ledit assortiment puisse être regardé comime un équivalent ries sommes que mon père m'a avancées depuis la m.ort de mon grand -père, je désire qu'il lui soit donné à ce titre. Je présum.e, pour des raisons qui ne sont que trop apparentes , que personne ne se souciera d*acheter le collier de brillans , le solitaire et les boucles d:)nt ivie fit présent le chevalier Jonas Brookland , oncle de ma mère. Je désire , en ce cas , qu'on envoie le tout à mon exécuteur testamentaire, pour qu'il en tire le meilleur parti qu'il pourra , et en applique le produit aux divers usages que mon testament pourra requérir.

J'ai renvoyé à la dernière partie de cet ennuyeux écrit, la détermination du sujet du discours que je souhaiterois qui fût prononcé à mes funérailles , si Ton vouloir permettre que je fusse inhumée avec mes ancêtres. Je pense que le sujet suivant me convient particulièrement, en changeant seulement les articles et mettant elU au lieu de lui : >; qu'aveuglés

DE Clarisse Harlowf.. 65 » par l'éclat de sa fortune^ elle ne se fie » pas sur son bonheur ; ce n'est que va- »nité, et la vaniié sera sa récompense. )j Le jour de sa cabmité devancera le >; terme qui lui étoit fixé. Elle sera comme » une vigne dont les raisins coulent avant » h maturité , et commue un olivier qui » laisse tomber sa fleur. Job. XV , 31,

Mais, SI je suis enterrée en cette ville ^ qu'on récite simplement sur mon corps VofHce ordinaire des morts.

Que si l'on permet que mon corps soit porté au château d Harîowe ^ je donne dix livres aux rr.arguiiliers , pour les clistribuer aux pauvres de la paroisse qui en dépend quinze jours après mon enterrement.

Si j ai omis quelque form.alité nécessaire dans le présent tcstam.ent ; si quelque chose y paroît équivoque ou contradictoire , comme il est possible , vu mon inexpérience dans ces sortes de matières , et le miauvais état de mja ssnté,.... (je suis fort m.al et fort foible ) ayant toujours renvoyé de mettre à cet écrit la dernière main , dans l'aiteme d'un dernier pardon de mes parens ^ auquel cas. je me proposois de répondre à cette faveur par des expressions convenables de tendresse et d'attachement , et par une détermination satisfaisante de quelques endroits de mon testament , c[ue j'avois

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différé de remplir jusqu'à la dernière extrémité j me flattant toujours de pouvoir le faire plus selon mon cœur (*) qu'il

ne m'a été possible Si , dis-je , il se

trouve dans le présent testament de semblables omissions et imperfections , je souhaiterois que mon cousin Morden voulût bien les prendre en considération conjointement avec M. Belford, et les comparer à ce que j'ai écrit plus au long , et si après cela il leur reste quelque doute , je voudrois qu'ils s'adressassent à Miss Howe qui connoît mon cœur tout entier, L'explication de ces trois personnes , pourvu qu'acné soit unanirne , sera tenue pour vraie et valable , lui donnant mêm.e force et valeur que si je l'eusse écrite ou dictée moi- même.

Maintenant , mon bienheureux Rédempteur , j'embrasse d'une foi vive ta mort et tes souffrances, espérant que ton sang précieux me lavera de toutes mes fautes. Je trouvois mes espérances grandes ; mais qu'elles me semblent légères quand je considère l'heureuse espérance qui en sera le fruit , et le poids de gloire éternelle qui les couronnera dans le ciel l

Signé , scellé , publié et déclaré le jour et l'année ci - dessus , par ladite

(*) Voyez Lettre cdliv.

DE Clarisse Harlowe. 65

Clarisse Harlowe , comme son testament et dernière volonté, laquelle est contenue dans sept feuilles de papier écrites de sa propre main , chaque feuùle signée et scellée par elle-même , en présence de nous

John Williams,

Arthur Bedall , ^ Elisabeth Swanthon.

Cê*5

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(^) LETTRE DVIII.

M. MoRDEN à M. Belford.

Samedi, i6 Septembre.

J E viens de m'acquitter de la plus trîstc tâche, — de lire le testament de la chère défunte !

La malheureuse mère et Mde. Norton n'ont pu prendre sur elles d'assister à cette déchirante lecture. Mais Mde. Harlowe , avant de se retirer, a expressément recommandé qu'on accomplît ponctuellement toutes les dispositions.

Ils ont tous été extrêmement touchés du préambule.

Les premiers mots du testament : Moi Clarisse Harlowe actuellement logée , par un étrange enchaînement de malheurs , etc. ont tiré àQs> larmes de plusieurs, et des soupirs de tous.

Les ordres qu'elle donne pour ses funérailles , selon que le transport de son corps au château d'Harlowe seroit permis ou refusé , ceux qu'elle avoit laissés sur la manière dont elle vouloit être placée dans son cercueil , et la présence visible d'esprit qui avoit présidé à tout , ont excité leur admiration, qu'ils ont exprimée

DE Clarisse Harlowe. 6/ en levant les yeux et les mains vers le ciel , et en versant des flots de larmes.

Lorsque j'ai lu sa recommandation , que son corps ne fût exposé à la vue de personne , excepté de ceux de ses parens qui daigneroient lui faire la faveur de jeter sur elle un dernier regard ; ils se sont éloignés , puis sont revenus à moi , par trois ou quatre fois : Mde. Hervey et Miss Arabelle sanglotoient : les deux oncles essuyoient leurs yeux : le frère avoit les siens attachés en terre : le père se tordoit les mains.

J'ai été obligé de m'anéter aux mots : « qu'elle ne tenoit à personne. » Mais lorsque je vins aux paroles qu'elle veut qu'on adresse à son persécuteur , si Ton ne pouvoir le dissuader de la considérer morte , celle qu'il avoic une fois vue auparavant comme morte ; Tcxécration , et les désirs et les vœux de vengeance ont rempli toutes les bouches.

Les imprécations ont redoublé avec plus de force encore , quand ils ont entendu lire le pardon qu'elle accordoit > même à lui.

Vous pouvez vous rappeler, Monsieur, les observations que je fis , à la première lecture que nous fimics ensemble à Londres du testament , sur l'infâme traitement qu'il est évident qu? cette subiime créature a essuyé de ce libertin abandonné , et ce que je dis à cette occa-

sion. Je ne suis pas accoutumé à répéter

des choses de cette nature.

Le noble mépris de la chère créature pour ce qu'elle nomme si noblement le néant , sur lequel elle avoit donné des instructions si particulières , je parle de son corps ; et son apologie pour être descendue à tous ces menus soins , tirée des circonstances où elle étoit, ont fait swr moi une aussi forte impression, qu'à la première fois que je lus ce paragraphe si plein d'ame et de force ; et mes yeux qui se portèrent sur toute rassemblée , les regardant l'un après l'autre , les virent tous également affectés.

Lorsque je vins à lire l'article où elle lègue à son père la terre de son grandpère , et la raison qu'elle donne , raison si pleine de générosité et de respect filial, le père ne put tenir plus longtemps : il se leva et se retira , essuyant ses yeux et levant ses mains étendues vers M. James Harlowe, qui se leva aussitôt pour l'accompagner jusqu'à la porte , comme fît aussi Miss Arabelle.

— Tout ce qu'il put dire fut — ô mon fils ! mon fils ! ô ma fille ! ma fille î comme s'il leur eût reproché le rôle qu'ils avoient fait , et qu'ils lui avoient fait faire. Et cependant dans quelques occasions, ce frère et cette sœur se sont montrés d'un caractère à disputer le testament»

RE Clarisse Harlowe. 69

Que la langue et les yeux parlent tel langage qu'ils voudront, M. Belford : la première lecture du testament d'une personne qui laisse une fortune un peu considérable , est en général la pierre de touche de l'afFection des parens pour le défunt.

Les habits^ les trente guiriées allouées pour le deuil de Mde. îsJorton , avec la recommandation de placer cette digne femme intendante du bosquet, parurent un legs raisonnable et suffisant : mais l'article de 6co livres sterlings fut traité d'exhorbitant , qui ne devroit pas s'y trouver ajouté. Qi;elques autres dispositions furent appelées des écarts , des fantaisies qui distinguent toujours les personnes qui ont de l'imagination , de celles qui ont du jugement.

On envia la bibliothèque à ma jeune cousins Dolly. Miss Harlowe dit que comme sa sœur et elle n'achetoient jamais les mêmes livres , elle la garderoit pour elle , et en rempîaceroit la valeur à sa cousine Dolly d'une manière ou d'une autre.

Mon intention, M. Belford, est de vous épargner la peine de vous mêler de cet article. — Je vous promets que îa bibliothèque sera pour ma cousine Dolly.

Mde. Hervey avoit bien de la peine à se contenir sur sa chaise. Néanmoiijs

^ô Histoire

tout ce qu'elle dit à cette occasion , fut que la chère et à jamais chère nièce avoit trop de bonté pour elle et pour les siens ; mais dans un autre moment, elle déclara, en pleurant, qu'elle ne se pardonnsroit jamais une lettre qu'elle avoit écrite , ( jetant un regard sur Miss Arabelle, qu'il paroît qu'elle avoit consultée alors, sans que personne le sût , avant de l'écrire) et qui, dit - elle , devoit avoir blessé un cœur qui , elle le voyoit à présent, n'avoit été que trop cruellement blessé dès auparavant. — O ma tante ! dit Arabelle , ne parlons plus de cela. — Qui auroit pensé que la chère créature eût été si repentante ?

M. Jules et M. Antonin Harlowe furent si touchés à la lecture des articles qui étoient en leur faveur, (legs faits sans être accompagnés d'un seul mot de reproche ou de récrimination ) qu'ils se mirent à s'en accabler eux-mêmes; et ils regrettoient que leur aimable nièce , comme ils l'appelèrent , ne se fût pas mise au-dessus de toute marque de reconnoissance et de retour.

Ces reproches mutuels ; ces expressions de la douleur et des regrets de chacun de l'assemblée, à chaque article où ils étoient appelés à recevoir quelque faveur, m'interrompirent si souvent , que la lecture du testament employa plus de ÙK heures. Mais les malédictions et les

DE Clarisse Harlowe. 71 imprécation contre le misérable séducteur étoient la ressource à laquelle ils avoicjit souvent recours , pour se décharger eux-mêmes.

Que c'est une chose cruelle et déchU rante , M. Belford, qu'un pardon généreux et bien prononcé ! quelle vengeance plus efficace , plus noble , si l'intention étoit de se venger , et de frapper un cœur coupable , un cœur ingrat , d'un remords profond ! Mais les motifs de ma chère cousine étoient tout amour et respect filial. Elle semble en effet avoir été, autant que le pouvoit être une mortelle , l'amour lui - même ; l'amour épuré par une délicatesse sublime et vraie, dont presque aucune femme avant elle n'a pu se vanter. O M. Belford , quel exemple elle auroit donné dans tous les états de la vie, comme épouse, comme mère , comme maîtresse , comme amie , si le sort lui eût fait tomber en partage un mari doué d'une ame semblable à la sienne !

Les six cent livres de revenu à Mde.

Norton , la bibliothèque à Miss Hervey, et les articles légués à Miss Howe n'ont pas été les seuls qui ayent excité l'envie. Cependant à quoi bon ces regrets sur les legs pécuniaires , puisque sans ces legs , ce seroit le fonds des pauvres et non pas eux qui en auroit profité.

72 Histoire

Mais j'en

vaincu que ma cousine avo-it fait un acte de sagesse en se choisissant un exécuteur testamantaire hors de la famille.

Si elle en avoit choisi un parmii ses parens, j'ose dire que son testament n'auroit pas été plus respecté que celui d'un roi mort ; que celui de Louis XIV cassé par son neveu ; la seule volonté peutêtre de ce monarque qui eût jamais été contredite et contestée.

Mais M. James Harlowe né se doute peut-être guères que tandis qu'il est si ardent à saisir quelques centaines d'écus de rente de plus , il perdra probablement des milliers de guinées , s'il doit me survivre. Un homme d'une ame si étroite et si égoïste ne sera point moH héritier. — Vous concevez assez , M.

Beiford , sans que je vous le décrive , com.bien ils ont été choqués et affectés de ridée , que la chère personne eût été dans la nécessité de vendre une portion de ses affets pour subsister.

Le reproche secret de leur conscience les a tous saisis quand je suis venu au passage où elle dit qu'elle différoit encore de remplir quelques espaces blancs , dans l'espérance de recevoir leur pardon et leur dernière bénédiction.

Je n'ajouterai plus qu'une observation : c'est qu'ils n'ont pu eatendre la conclusion touchante du testament , où elle

s'adresse ,

DE Clarîsçe Harlowe. 7^ s'adresse , par une prière si solemnelle , à son récicmpteiir. Ils se sont tous levés , et sc&nt sortis précipitamment de l'appartement où nous étions rassemblés ; et , comme je l'ai su ensuite, ils se sont retirés chacun dans leur chambre pour chercher dans leur retraite solitaire une consolation qu'ils ne pouvoient guère espérer de trouver dans leurs propres réflexions , mais qu'ils avoient encore moins lieu d'attendre dans la compagnie l'un de l'autre.

Je suis, Monsieur, etc.

MORDEN. (jt)

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