LETTRE CCLXXXVII
M. LovELACE à M. Belford.
Au château de M.., Mardi 27 Juin a minuit,
J[ A lettre arrive à l'instant , par la diligence extraordinaire de mes couriers.
Quel homaie d'honneur tu deviens tout- ^'un coup ! Ainsi tu prends donc le caractère imaî^inaire d'un garant pour me menacer ? Si je n étois pas heureusement déterminé en faveur de cette chère personne , je n aurois pas pensé à t'employer. Mais je te dirai en passant que si j'avois changé de résolution après Savoir en°;apé dans -cettre entremise , je me serois contenté de t'assurer que telle avoit été m.on intention lorsque tu avois pris des engagemens pour moi , et de t'expliquer les raisons de mon changement; après quoi je t'aurois laissé aux inspirations de ton propre cœur. Le mien n'a jamais connu la crainte d'un homme , ni celle d'une femme , jusqu'au temps où j'ai comm.encé à connoitre Clarisse Harlowe , ou plutôt , ce qui e?t bien plus surprenant , jusqu'à -ce qu'elle soit tombée sous mon pouvoir.
Tu es donc résolu de ne voir cette charmante qu'à certaines conditions ? Eh bien î nela vois pas , et va aux enfers. Que m'in-
deClarisseHarlowe. 1^9 porte à moi ? Mais j'avois tait tant de fonds sur l'estime que tu m'avois marquée pour elle , que j ai cru 'te faire aurant de plaisir qu à moi , en te chargeant de cet office. De quoi est - il question ? De lui persuader qu'elle doit consentir à la réparation de son honneur. Car a qui ai-je fait tort qu'à moi-même, en me dérobant mes propres jouissances ? Et s'il y a quelque union des cceurs avec Fintention d'épouser , que nous man':[ue-t il à présent que la vaine cérémonie ? Je Toffre encore* Mais si la belle retire sa main ; si elle me laîsse inutilement tendre la mienne , que puis-je de plus ?
Je lui écris encore une fois. Si son obstination et son silence continuent après cette lettre , elle ne doit imputer qu'à elle seule toutes les suites qui pourront arriver.
Mais après tout , mon cœur est tout entier à elle. Je l'aime au-delà de toute expiession , et je ne puis m'en défendre. Ainsi j'espère qu'elle recevra ces dernières instances aussi favorablement que je le désire. J espère qu'après avoir reconnu le pouvoir qu'elle a sur moi , elle ne prendra pas plaisir , comme u;ie femme ordinaire , à me chagriner, à me vexer, à me fatiguer par des affectations et des caprices. Si elle veut me recevoir en grâce pendant que je suis sous l'empire des remords , ( quoique je dédaigne d'entrer en
ic}à Histoire
coud'tions avec toi pour ma sincérité ) toutes les épreuves sont finies ; je n'épargnerai rien pour la rendre heureuse. Car plus je me rappelle tout ce qui s'est passé entre elle et moi , depuis le premier moment de notre liaison , plus je suis forcé de reconnoitre qu'elle est la verru même, et , je le répète encore , qu'elle n'a point d'é£[ale.
Lorsqge tu me proposes de lui laisser le choix d'un autre jour , considères- tu qu'il est impo^si>ole que mes inventions et mes ruses demeurent encore long- temps cachées ? C'est ce qui me rend si pressant pour jeudi ; d'autant plus que je m'en suis fait comme une nicessité , par l^s suppositions qui regardent son oncle et le jour de sa naissance. Si je reçois les quatre mots de sa main , il n'y a point d'obstacle , ni de fatigue qui puisse m'empécher d'arriver jeudi ; et quand il seroit trop tard pour Tiieure canonique à l'église , son appartement ou tout auïre conviendra également à la cérémonie. L'argent fera tout ; je ne l'ai jamais épargné pour
Pour te prouver que je ne t'en veux nullement , je t'envoie la copie de deux lettres ; l'une pour elle : c'est la quatrième , et ce sera nécessairement la djrn:ère; l'autre pour le Capitaine Tomlinson, tournée, comme tu verras , de manière qu'il puisse la lui montrer
DE Clarisse H a r l o w e. 191 A présent, Belford , soit que tu prennes part ou non dans cette artaire , tu connois mes intentions.