LETTRE CCXCIII
Mercredi ,29 .Jidn,
X u as su de Mac-Donald et de Mavv*bray le fond de la nouvelle : bonne ou mau- ^vaise , je ne sais quel nom tu lui .donnes, Mais je souhaiterois «voir eu à te féliciiter du m.ême événement , avant que cette infortunée Demoiselle eiîr été tirée de 31am;Stead par tes infernales «éductiona. lu ji'auri)is -pas à :îe reprocher la ^<^
lé
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et ingrate bassesse dont ta conscience est
m.îintenant chargée.
Je suis venu à la ville , dans Tunique vue de te servir nuprès d'elle^ comptant que ta première lettre me mettroit en état de m'employer pour toi sans déshonneur; et lorsque je Tai trouvée partie , je t'ai plaint; car te voilà infailliblement démasqué ; et sous quel exécrable jour vas - tu paroître aux yeux du public ? Pauvre Lovelace ! Pris dans tes propres pièges ! Ta punition ne fait que commencer.
Mais je viens à ma narration. Car tu attends de moi , sans doute , toutes les circonstances de l'aventure, puisque Mowbray t'a m.arqué que j'ai pris soin de les recueillir.
Il paroit que le glorieux triomphe qu'elle avoit retnporté vendredi, avoit considérable»nent dérangé sa santé ; car elle ne s'étoit laissée voir à personne jusqu'à samedi au soir; et Mabel étant entrée alors dans sa chambre , l'avoit trouvée fort msl. M iis dimanche au n^atin , s'étant habii.ce, comme dans 1^ dessein d'ailer à î"éf^î;'-e , elle donna ordre à cette fille de lui faire venir un carrosse. Mabel lui répondit qu'vll^ avoit ordre de lui obéir en tout, excepté sur cet article , et celui des lettres. Elle fit venir Wdl , qu'elle chargea de la mém-e comanission , et qui s'excusa aussi 3 sur un ordre contraire qu'il avoil jreçu d€ soo maitre.
DE Clarisse Ha RLow E. 205; 'Quelques momens après , elle descenàh seule , pour sortir sans être observée. Mais trouvant la porte de la rue fermée à double tour, et point de clef dans la serrure , elle entra dans le parloir voisin , et voulu lever le châssis de la fenêtre ; apparemment pour implorer le secours des passons. Elle trouva que depuis la dernière entreprise de cette nature , les volets intérieurs avoient été condamnés. I.à- dessus elle alla droit au parloir de Mde. Sinclair^ dans le corps de logis de derrière ; elle y trouva la vieille furie avec ses deux ■compagnes ; et d'un air ferme elle la pria de lui donner la clef de la rue , ou de faire ouvrir la porte. Cette demiande les ■surprit. Elles s'excusèrent sur vos ordres. <( Vous n'avez pas d'autorité sur moi, )) leur dit-elle, et vous n'en aurez jamais. î) Je vois le dessein de ce corps de logis 3) retiré , et la raison pourquoi Ton m'a » mise dans cette maison. Songez aux conî) séquences de votre refus. Songez à ma » naissance et à m.a fortime. 11 ne vou5 I) reste que deux voies pour éviter votre ^) ruine : de m'ouvrir la porte ou de m'as- » sassiner , et de m'ensevelir dans quelque ■>5 trou de votre jardin ou de votre cave , 5) assez profond pour vous assurer que mon 3) corps ne sera pas découvert. Ce que 3) VOUS avez déjà fait, miérite la mort, et ?:> si VOUS me reienez , c'est à vos périls ^î ^ risques. »
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Quelle noblesse , quelle force d'esprk cette charmante créature a fait éclater^ •dans toutes les occasions qui demandent du courage et de la constance I
Les femmes répondirent que M. Lovelace sauroit prouver son mariage , et les dédommager de toutes leurs peines. Elles vouloient entreprendre de justifier leur conduite de vendredi dernier , et Thon- ■neur de leur maison. Mais refusant de les -écouter , elle les quitta brusquement eu ies m.enaçant.
Elle monta quelques degrés pour re- -tourner à son appartement : mais descendant aussitôt sur quelque nouvelle réfleixion , elle reprit le chemain du parloir de la rue. L'infâme Dorcas s'étant trouvée ;'sur son passage; << je saurai me faire des » protecteurs , lui dit-elle, quand les fenê- » très en devroient souffrir. » Gette fille Kjui favoit vue entrer chez Mde. Sinclair ., avoit de son idée et dans Tintervalle pris la clef du parloir dans sa poche. Ainsi voyant ''Son esp-:rance trompée, ia triste Clarisse prit le parti de remonter^ en poussant dos -gémisscmens , et s'abandonnant aux lar- >nies et .aux menaces.
Elle n'a pas fait d'autre tentative , jusqu'à celle qiii lui a réussi. Les femmes ont ^supposé que vos lettres , qui sont venues Tune sur l'autre , lui apportoient quelque amusement , quoiqu'elle ne vous ait fait .aucune lépcnse. Elles cammençoiexit i }^
DE Cl A RTS SE TÎARLOv/E. loy •persuader qu'elle vous pardonneroit à la :£ii , et que le dénouement seroit heureux, ■Dimanche, lundi, et mardi , personne, suivant vos ordres , n'a offert âi sa vue sotî importune présence. Dorcas même ne s'est :pas m.ontrée. Mabel a continué de la servir. Mais les bontés qu'elle a marquées pour cette filie , et qu'elle a poussées jus- ^'à la familiarité , ont fait juger qu'elle ii'étoit occupée que du dessein de s'éva- •der. On a donc redoublé les précautions -et les injonctions à cette fille. Mabel ren- •doit un compte si exact de tous les mouvemens de sa maîtresse , qu'on n'a pu concevoir la moindre défiance de sa fidélité .dans son coupable rôle.
il ne faut pas douter que pendant ces trois jours , votre infortunée Clarisse n'ait donné toutes ses réflexions aux moyens de s'ouvrir le chemin de la liberté. Mais elle n'a trouvé jour à aucun de ses projets. L'invention qui lui a réussi , paroît avoir été l'ouvrage du jour même , puisque l'évéiiement a fait connoitre qu'elle dépendoit de la disposition du temps. Mais il est évident, qu'en cultivant sans cesse l'affection de Mabel , elle se promiCttoit quelque chose de sa simplicité , ou de sa recon- ^oissance, ou de sa pitié»
PoUy Horton lui fk demander Mercreda 2U matin , la permission de m.onîer à sa chambre. Cette demande fut reçue plus 'iavorablemest ^'elie n'avoit lien de s'j
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attendre. Cependant elle se plaignît fort vivement de sa captivité. PoÛy ayant ré- {)ondu que cette captivité , ( si c'en étoit iine ) alloit finir heureusement le jour suivant , elle protesta positivement le contraire , dans le sens que Tentendoit Polly ^ «t que M. Lovelace à son retour auroit peut-être sujet de se repentir des ordre5 45u'il avoit donnés , comme tous ses complices de les avoir suivis. ( 51 ) Qu'il envoie , s'il veut , vingt lettres Tune après lautre , elle ne répondroit à aucune , quoiquil pût arriver, et elle ne se relâcheroît en rien en sa faveur , tant qu'elle seroit jretenue dans cette maison. Elle ajouta , qu'elle les avoit assez bien averties , elle £t Mde. Sinclair , que nul ordre étranger ne devoit les porter à retenir une personae iibre. ( ji ) Qu'après l'effort qu'elle avoit tenté pour sortir , et le refus qu'on lui avoit fait de cette liberté ^ elle étoit plus tranquille , et que c'étoit aux femmes de Ja maison à trembler pour les suites. Ce langage qu'elle tint s ms emportement , 5emi3loit sUj^poser qu'elle étoit résolue d'atten.lre votre retour. Les femmes en oot conclu , dans leur craintes pour l'avenir , qu'ayant une si belle occasion de les faire punir suivant la rigueur des loix ( * ) , elle ne soniroit pas désormais , quand elle .en auroit le pouvoir. Et quelle prctectioo,
( * ) Elles sont fort rigoureuses en Angleterre contre ceux gui attÊiucnt à la libéré d'autrui. .
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disoit PoUy, attendrons-nous d'un homme qui a commis le plus horrible de tous les viols , et qui est lui-même dans le cas s'il est poursuivi , de se voir condam.né au supplice , ou de ne pouvoir l'éviter que par la fuite ?
La Sinclair, je lui donne encore ce nom , plus effrayée de cette réflexion que les autres , a dit en gémissant , qu'elle prévoyoit bien que lissue de cette étrange affaire seroit la ruine de sa pauvre maison. Saily et Dorcas ayant part aux mêmes craintes, elles ont jugé toutes ensemble que pour leur sûreté commune , elles dévoient laisser la clef pendant le jour à la porte de la rue , afin que la foule des cllans 5C des venans , comme elles appeloieut leurs visites , pussent déposer que Madame Lovelace avoit toujours été libre rie sortir, si elle avoit voulu. Les précautions néanmoins ne dévoient pas diminuer. W;ll, Dorcas et Mabel avoient reçu ordre de redoubler leur vigilance , pour s'opposer à son évasion. — { 1T ) ^^ "^ doutoit pas , d'un autre côté , que son amour pour un homme d'une aussi haute considération que l'étoit à leurs yeux M. Lovelace, et que les belles apparences qui s'offroient pour jeudi , jour de la naissance de son oncle , la détermineroient enfin à changer de sentiment : quoiqu'elle attendit peutêtre jusqu'au dernier moment, afin de satisfaire son or§usU : ce fut leur ^720/. (j^)
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On croit ici qu'elle a remarqué la ck-f qu'on avoit laissée à la porte; car étant descendue plus d'une fois au jardin , elle a paru chaque fois jeter les yeux vers la porte de la rue.
Hier au matin ?nr les huit heures , une heure après la visite de Polly , elle dit à Mabel , qu'elle étoit sûre de ne pas avoir long-temps à vivre., et qu'ayant quantité d'habits^ qui ne pouvoient après sa mort servir à personne qu'elle estimât , elle voiiloit lui faire présent d'une robe d'indienne , à laquelle il y auroit peu de changemens à faire pour la rendre convenable à son «tat , et s'en faire une parure des jours de fête. Elle lui ajouta , qu'elle étoit la seule personne de la maison qu'elle pût voir sans terreur ou sans antipathie. Cette £lle ayant paru fort sensible à sa généro* -site , elle lui proposa de faire venir une couturière ; sous prétexte que n'ayant rica de mieux à faire , elle cherche roit surîe- champ ce qu'elle avoit dessein de lui -donner. Mabel répondit que la couturière de sa maîtresse demeurant dans le voisinage , elle ne doutoit pas qu'il ne fût aisé de la faire venir , ou une de ses ouvrières, pour changer la robe sur-le-champ. ( ^ ) Je veux vous donner aussi , dit Clarisse^ un déshabillé piqué , où il y a •très-peu de chose, ou m.éme rien à faire^ car vous êtes à-peu-près de ma taille : inais pour la robe ^ je vous dirai ce qu'il/
BE Clarisse Harlowe. iiî faudra faire : les manches , les bords , les paremens sont , je crois , un peu au-dessus de votre état , et demanderont d'être changés. Voyez ^ dit -elle , si vous pouvez vous procurer la couturière^ et nous verrons ensemble ce qu'il y a à faire ; si elle n'a pas le temps de venir en ce moinent , qu'elle vienne dans Taprès-midi : mais j'aimerois mieux qu'elle vint à présent ; je -m'ainuserois à vous donner mes idées. Et s'avançant alors à la fenêtre : ha ! il tombe ^e la pluie ., dit-elle , et il en étoit tombé tout le matin. Allez prendre votre capote et votre déshabillé que je vous ai vu por- ^^^' (it) Vous remonterez ici avant que de sortir , parce que j'ai quelques autres commissions à vous donner.
Mabel étant équippée pour la pluie , alla lui demander ses ordres , qui consistoient à lui acheter quelques bagatelles ., et elle sortit , mais non pas sans avoir vu Mde* Sinclair , qui étoit dans le parloir de derrière avec Dorcas , etsansTavoir informée de sa commission , en recommandant à Dorcas de veiller pendant son absence^ Ainsi je ne vois aucune apparence que cette iiUe ait manqué de fidélité dans le rôle qui lui étoit confié , et la générosité de sa maîtresse n'avoir pas fait grande impression sur elle. Mde. Sinclair la félicita de sa bonne fortune, et Dorcas la regarda d'un œil d'envie^
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Bientôt Mabel revint avec l'ouvrière qu'elle avoit bien dit qu'elle rameneroit avec elle. Alors Dorcas quitta sa garde.
Miss Harlowe tiia de ses malles une robe et un jupon. Elle voulut que Mabel les essayât devant l'ouvrière. Et pour mieux juger des changemens qui seroient convenables , elle fit oter à cette fille , qui ne fit aucune ditîîculté, son jupon de dessus et mettre celui qu'elle vouloit lui donner* En-uiteelle lui dit de passer dans Tappartement de M. Lovelace , pour aller se voir dans la glace ^ et de ïy atrendre , qu'elle alloit la suivre et lui donner son avis. Mdbel vouloit prendre avec elle ses propres habits et sa capote. Il n'est pas nécessaire , lui dit sa niauresse , vous les remettrez ici quand nous aurons examiné leschaugiLm.ens. Il est inutile de salir l'autre appartement.
Les deux femm.es passèrent dans votre chambre. Au même moment, comme il faut le supposer , Miss Harlowe se revêtit de la robe et du jupon de Mabel, qui étoient de damas blanc; et elle prit aussi sa capote avec le coqueluchon et le tablier de cette fille , et descendit légèrement. Will et Dorcas , n'ayant pas laissé d'entendre marcher dans le passage, avancèrent la tête , et lui virent prendre le chemin de la porte. Mais la prenant pour JVIibel : allez-vous bien loin , Mabel , lui cxia Will? Elle ne tourna point la tête.
DE Clarisse HAitLowE. 213
Elle ne repondit point. Mais étendant ie bras , elle montra l'escalier de la main ; ce que les autres prirent pour un avis de veiller dans son absence : et s'imaginanî qu'elle ne tarderoit pas à revenir parce qu'elle ne s'étoit pas expliquée plus formellement , Will monta sur-le-champ , et se tint sur le pallier pour attendre son retour.
Mubel et l'ouvrière , agréablement occupées , l'une à considérer l'ouvrage qu'elle auroit à faire , l'autre au plaisir de se voir dans ce bel habillement , laissa couler le temps sans le remarquer. Mais s'étonnant enfin de ne pas voir sa maîtresse , Mabel alla frapper doucement à sa porte ; et n'entsndant personne , elle ne fit pas difficulté d'entrer. Will qui la vit de son poste dans les habits de sa maîtresse , fut d'autant plus surpris qu'il croyoit l'avoir vue sortir avec les siens. Il savoit déjà le présent qu'on lui avoit fait. Car faites un cadeau à un Domestique , tous les autres vont le savoir dans une minute. — (^) Will s'avance jusqu'à elle et la joint à lapoirte : comment diable cela se fait-il ? Vous venez de passer et de sortir tout-à-Fheure dans vos habits. Comment vous trouvéje dans ceux-ci? et déjà parée de votre nouveau présent, lui dit-il? (J^) Comment avez- vous pupassersans que je vous aie apperçue ? et ne laissant pas de l'embrasser : jeme vanterai, ajouta- 1- il, d'avoir
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donné un baisé à ma maîtresse , ou du moins à quelqu'un vêtu de ses habits. — C'est fort bien , M. William : je vois que vous êtes bon gardien. Mais savez-vou» où est Madame ? — N'est-elle pas dans l'appartement de mon maître , répondit Will ; et ne Tentendois-ja pas en ce moment parler avec vous? — Non , c'étoit une ouvrière de Mde. Dolins qui m'ajustoit cette robe.- — Tous deux demeurèrent la bouche ouverte , à ce qu'ils ont dit : surtout Wiil qui croyoit avoir vu sortir Mabei dans ses propres habits. Tandis qu'ils étoient à s'étonner, à raisonner là- dessus , Dorcas survint avec votre quatrième lettre que votre courrier venoit de lui remettre pour sa maîtresse, et voyant Mabel parée, après l'avoir vue , à ce qu'elle croyoit , ' quelques minutes auparavant dans son habillement de tous les jours , elle partagea le mêm.e étonnement, jusqu'à ce que Mabel étant rentrée dans la chambre , et n'appercevant plus ses habits , commença sérieusement à se défier de la vérité. Elle communiqua ses soupçons aux deux autres , qui conclurent aussitôt que leur maîtresse c'étoit certainement échappée. ( ^ ) Il s'éleva aussitôt entr'eux un bruit d'accusations et de reproches , vous aurïe\ du faire ceci, et vous auriez du faire cela , qui donna l'alarme à toute la maison. Chaque appartement des deux corps de logis vomi son démon , au nombre de qua-
DE Clarisse Harlowe. 215 rorze ou quinze , en y comprenant la Sin^ clair et ses suppôts, (j^ )
Will raconta son histoire à l'assemblée ; et sans perdre un moment , il sortit , comme il avoit déjà fait en pareille occasion, pour aller s'informer à tous les cochers et les porteurs du voisinage. Dorcas se justifia sans peine aux dépens de la pauvre Mabel, qui se voyant soupçonnée de porter sur elle-mêmiC le prix de sa trahison , faisoit une figure coupable et déconcertée. Dorcas , jalouse du présent , étoit prête à la dépouiller de la robe. La vieille, furieuse, et Técume à la bouche, crioit d'une voix épouvantable , ordonnant de saisir la coupable , dont on ne vouloit rien entendre pour sa défense, et qu'on auroitpas crue , quand elle auroit pu parler.
( ^ ) Quoi ! crioit la vieille , une mal- 'heureuse traîtresse perdra ma maison pour jamais ! D'honnêtes gens peuvent être séduits et corrompus , mais il étoit bien étrange qu'une maison comme la sienne ne pût être fidellement servie par des méchantes créatures qui étoient gagées pour cela j et qui, en y entrant, savoient à quoi on devoit les employer , et qui ne pouvoient pas avoir de prétentions à l'honnêteté ni à aucun principe. — Qu'on en fasse un exemple, dit-elle ; je ne peux pas la souffrir : point de grâce : qu'onappelle le cuisinier: qu'on appelle le mar-
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nîiton ; tous deux vinrent aussitôt. Voyez cet infernal démon , cette maudite pie , ce fut son expression , noire et blanche avec la robe de sa maîtresse sur le dos. Mais j'en veux faire un exemple pour toutes les perfides qui trahissent la confiance. Apportez- moi tout-à-Phcure le grand gril de fer. Qu'on fasse un feu d'enfer ; ( avec un sçrment et une imprécation à chaque mot ) donnez-moi le couperet tout-à-l'heure. (j^) Je veux la mettre en pièces de mes propres mains , avec le couperet de la cuisine , en faire une charbonnée à tous les chiens et les chats du quartier , et manger moi-même la première tranche sans sel ni poivre. — La pauvre Mabel , à demi-morte de frayeur, s'attendoit à tout moment à se voir mettre par quartiers , voyant une demi-douzaine de griffes ouvertes attachées sur elle à la fois. Elle promit de tout avouer. Mais lorsqu'elle eut la liberté de parler , cet aveu se réduisit à rien ; car elle n'avoit rien à avouer. Sally et Folly , en mêlant la miséricorde aux imprécations , lui ordonnèrent de se retirer , se chargeant de l'examiner à part elles-même , pour se mettre en état d'informer Monsieur des circonstances. Et alors , si elle ne pouvoit se justifier , ou si , se trouvant coupable , elle ne donnoit pas quelques luinières^ pour trouver cette méchante dame , qui avoir eu la noirceur de jeter toute la
maison
DE ClAR I S SE HaRLOwE. llj înaison dans cet embarras , elles promirent de l'abandonner de bon cœur au grJi et au couperet. Mabel , fort aise du répit , monta dans la chambre de sa maîtresse , où elle dévoie subir son interrogatoire. Mais pendant que Sally faisoit le docteur, et discouroit sur les lohi , avec sa morgue et son ton ordinaires , Mabel revêtit en hâre un autre robe ; et se glissant sur l'escalier, qWq se sauva, sans être apperçue , chez ses parens. Cette fuite qui ne me paroît venue que de sa terreur , a passé , suivant la méthode des tribunaux de justice , pour une confirmation de son crime.
Voilà les circonstances de l'évasion de Miss Harlowe : tu ne me feras pas un reproche dX^tre descendu dans tous les détails.— Qu'il me tarde de triompher dans celte occasion , en voyant tes en:portemicns et ta furie! Je te supplie , mon cher Lovelace , ne manque pas d'extravaguer richement dans ta première lettre. Je regretterois beaucoup que tu ne fisses pas le furieux dans toute la beauté du rôle.
Mais , Lovelace , où peut être allée Tinfortunée Clarisse ? et qui peut peindre la détresse où elle doit être ?
Tes anciennes lettres donnent lieu de supposer qu'elle doit avoir très-peu d'argent. Dans une fuite si prompte , elle n'a pu emporter d'autres habits oue ceux Toms VIÎL K
2iR Histoire
qu'elle avoit sur elle , et tu connoîsrhominc qui m'écrivoit autrefois ( * ) r « Son père ne îa recevra paint. Ses ony) cics ne fourniront point â son entre- )) tien. Sa Norton est dans leur dépeny) dance , et ne peut rien. Miss Howe )j) n'oseroit lui donner un Rsyle. Elle n'a )j pis un ami , une connoissance à Lony) dics. C'est un pays étranger pour elle. » Permets que j'ijjoure : a elle se voit dépouillée de son honneur , par rhomme en fa- \'ciir duquel elle a fait tous ces sacrifices et qui s'étoir ençijagé par mille sennens à devenir s-on époux , son protecteur et son ami. w
Quelle doit être la grandetîr de son re^sjiîrrmenr , peur le barbare traitement qi'elle a reçu ! Qu'il e^t oigne d'elle d'av,oir fa.'? l'objet de sa haine de Thomme qui avoit été celui de son amour ; et , phitôt que de se Voir sa femme , d'avoir pris la résolution d'exposer sa disgrâce à ï'univers , de renoncer à tout espoir de réconciliation avec sa faniille , et de C3«rir mille hasards qui menacent visiblement son sexe, sa jeunesse et sa beauté > dans rétat d'indigence et d'abandon où elle est.
(^) Ne te souviens-tu plus de ce trait qui frappe sur toi dans une des feuiiics volantes écrites dans son délire , et qiu
C*) Voyez Lettre clxxy.
DE Clarisse Harlov/e. 219 powrtnnt 112 gent nullement une raison dérangée.
Je peux t'assurer que j'y ai souvent réfléchi depuis et sérieusement. Et comme le second outrage que tu méditois , me démontre qu'elle ne fit alors aucune impression sur toi , et que peut-être tu n'y as jamais songé depuis , je veux te trans"crire ici le passage.
S'il est vrai , comme la religion nous J'enseigne, que Dieu nous juge en grande partie ,, sur le bien ou le mal que ncus nous faisons , les uns aux autres. — Malheureux , songe , songe à temps quelle sera ta condamnation ! (*)
Et cette doctrine de bienveillance réciproque est-elle donc l'essentiel de la religion ? En vérité je le crois. Car pour nous livrer un moment à des réflexions sérieuses, puisque enfin nous ne sommes athées que de pratique , Dieu , lEtre des êtres, a-t-il besoin de quelque chose de nous pour luimême? Et ne nous commande-t-il pas les œuvres de miséricorde l'un envers l'autre comme le moyen d'obtenir la sienne ? Principe sublime et bien digne du Suprême Intendant de toutes choses , et du Père de tous les erres. Mais si nous devons être ju^és d'après cette règle, quelle doit être ''eii eltet ta condamnation , seulcm.ent pour ta conduite envers cette Dame ? Et quelle
(*) Septième feuille des notes de Clarisse,
Kl
lie Histoire
doit être la mienne , et celle de toute notre société , relativement à d'autres femmes ? Quoique nous ne soyons pas la moitié si m-échans que toi , autant par défaut d'inclination , J'espère , que par défaut a occasions. ( ]i )
J'ajouterai que pour ton mterêt comme pour le sien , je souliaiterois encore que cette funeste aventure pût se termmer par le mariage. C'est le seul tempéram^ent qui puisse sauver votre honneur à tous deux! On peut espérer encore de dérober la connoissance du passé au public et à sa famille. Tu peux la dédommager de toutes ses souffrances , si tu prends la résolution de devenir pour elle un mari tendre et complaisant. Est-ce ton intention ? En ce cas , j'accepte avec joie toutes les commissions qui peuvent te conduire à cette heureuse fin , et je n'épargne rien pour retrouver le précieux trésor que tu as perdu ; du moins si cette celle ottensée veut souffrir la présence d un homme qui fait profession d'amitié pour toi : et i^ ne crois pas que je puisse ]amais te donner de plus grande preuve ,^ que je suis effectivement ton sincère ami ,
Belford.
P S Les habits de Mabel ont été jeté» ce matin dans le passage de la porte : perïoune ne sait par qui.
DE Clarisse Harlo ve. iiî