‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 10 sur 47 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe,

23 Janvier.

J E n'ai pas eu jusqu'aujourd'hui la liberté da poursuivre mon dessein. Mes nuits et nies matinées n'ont point été à moi. Ma mère a été fort ma! , et n'a pas voulu d'autre garde que moi. Je n'ai pas quitté le bord de son lit , car elle a été forcée de le garder ; et pendant deux nuits j'ai eu l'honneur de le partager avec elle.

Sa maladie étoiî une violente colique.

Les contentions de ces esprits mâles et violens , la crainte de quelque désastre qui peut arriver de l'animosité toujours croissante que tous nourrissent ici contre M. Lovelace , et de son caractère intrépide et v^indicatif , qui n'est que trop connu , sont des choses qu'elle ne peut supporter. Et puis ces semences qu'elle voit jetées , et déjà profondes à ce qu'elle craint , de jalousies et d'aigreurs dans sa propre famille jusqu'à présent si heureuse et si unie , affligent excessivement une ame douce et sensible , qui a toujours sacrifié sa satisfaction intérieure à la paix de la maison. Mon frère et ma sœur , qui étoient rarement d'accord , paroi ssent maintenant si parfailement unis et sont si souvent ensemble .

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( cab aient , est le terme qui est échappé à ma mère , comme sans y penser ) qu'elle tremble pour les conséquences qui en peuvent résulter. ... à mon préjudice peutêtre ; et c'est là je crois l'objet de ses tendres alarmes , parce qu'elle remarque à tout moment qu'ils se conduisent envers moi avec une froideur et une réserve qui augmentent de jour en jour. Cependant , si elle vouloit prendre sur elle d'employer cette autorité que lui donne la supériorité de ses talens , toutes ces semences de divisions domestiques pourroient être étouffées dans leur naissance ; sur-tout étant aussi sûre de tous les sacrifices convenables de ma part ^ non-seulement parce qu'ils sont mes aînés , mais encore pour * l'amour seul d'une si tendre et si excellente

^ mère. Car je puis vous dire , ma chère , ce que je ne dirois pas à toute autre au monde ; je suis persuadée que si elle avoit été d'un caractère à vouloir en souffrir moins , elle n'auroit pas eu à supporter la dixième partie de ce qu'elle a souffert. Ce n'est pas faire Téloge , me direz-vous , de la générosité de ceux qui sont capables d'abuser , pour tourmenter son repos , de tant de bonté et de condescendance.

En vérité , je suis quelquefois tentée de croire qu'il est en notre pouvoir de nous faire accorder ce que nous voulons , et respecter autant qu'il nous plaît , en mus armant seulement d'obstination et

DE Clarisse Harlowe. ïoi

de roideur dans nos volontés , et nous conduisant en conséquence. On en est quitte pour être moins aimé , voilà le pis aller : et si nous nous trouvons en état d'obliger ceux à qui nous pouvons avoir affaire , nous ne nous appercevrons pas même qu'ils nous aiment moins. Nos Flatteurs nous diront tout plutôt que nos fautes , ou ce qu'ils savent qui nous déplaît à entendre.

S'il n'y avoit pas de vérité dans cette observation , est- il possible que mon frère et ma sœur pussent rendre jusqu'à leurs torts et leurs emporremens d'une si grande importance pour toute la famille ? ^* Com- ?) ment cela sera-t-il pris par mon fils , fy par mon neveu ? que dira-t-il là-dessus ? ?> consultons-le sur ce qu'il pense >\ Ce sont là les réflexions de dépendance qui précèdent chaque résolution de ses supérieurs , dont les volontés devroient être les siennes. Il peut bien se croire en droit d'attendre cette déférence de tout le monde , lorsque mon père , qui est d'ailleurs si absolu , veut bien lui-même s'y assujettir constamment ; sur-tout depuis que la bonté de sa marraine a mis dans l'indépendance un esprit qui , même auparavant , connoissoit si peu la soumission. Mais où ces réflexions peuvent-elles me conduire ? Je sais que de toute notre famille vous n'aimez que ma mère et moi , et que supérieure k tout déguisement , vous

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me le faites sentir pîns souvent que je ne lesouhaiterois. Dois je donc augmenter vos dégoûts pour des personnes en faveur desquelles je voudrois vous voir mieux disposée , particulièrement mon père ? car s'il ne peut souffrir la moindre contradiction , il est, lui , un peu excusable. II n'est pas naturellement de mauvaise humeur :

et lorsqu'il n'est pas dans les tortures d'un a-ccès de goutte , on reconnoît aisément dans son air , dans ses manières et dans sa conversation , fliomme de naissance et d'éducation.

Notre sexe , peut-être , doit s'attendre à souffrir un peu de rudesse de la part d'un mari à qui on laisse voir , comme à l'amant, la préférence qu'on lui donne dans son cœur sur tous les autres hommes.

<2^i'on dise tant qu'on voudra que îa générosité est îa vertu des hommes ; moi , ma chère , j'ai observé jusqu'aujourd'hui qu'une fois sur dix on n'en trouve pas dans ce sexe autant que dans le nôtre. Mais pour mon père , son humeur naturelle a été aigrie par sa cruelle maladie , qui l'a saisi tout-d'un coup à la fleur de son âge , avec une violence capable de faire perdre aux âmes les plus actives , telle qu'étoit la sienne , tout exercice de leurs facultés ; et cela , suivant les apparences , pour le reste de sa vie. Elle a comme emprisonné dans son sein la vivacité de ses esprits , et en a tourné la pointe active contre son propre

r)E Clarisse Harlowe. 103 repos, sans compter qu'une prospériisj extraordinaire ne fait qu'ajouter à son impatience ; car ceux , je crois , qui réunissent le plus des biens de ce monde , sont aussi ceux qui regrettent le plus d'en voir quelqu'un qui leur manque.

Mais mon frère , quelle excuse donner pour son humeur chagrine et hautaine ? Je suis fâchée d'avoir sujet de le dire , mais c'est réellement , ma chère , un jeune homme d'un mauvais naturel. Il traite quelquefois ma mère. ... oh ! ce n'est pas un fils respectueux. Possédant tout , pour ainsi dire , il a le vice de la vieillesse mêlé avec l'ambition de la jeunesse , et il ne

jouiî de rien que de ses humeurs

hautaines ; j'aîlois dire aussi de son mauvais cœur. Mais encore une fo's , ma chère, je ne fais que fortifier votre dégoût pour quelques personnes de notre famille» Il fut un temps , chère amie , où il a peutêtre dépendu de vous de le former à votre gré. Que n'étes-vous devenue ma sœur I c'eût été alors que j'aurois eu dans une sœur une véritable amie. Mais il n'est pas étonnant qu'il n'ait plus d'amour pour vous , qui vous êtes plu à faire mourir dans le germe , et cela, trouvez bon que je le dise , ^vec un dédain trop ressem-^ blant à sa hauteur , une passion qui n'au-. roit pas manqué d'une chaleur digne de son objet, et qui l'en auroit peut-être rendu digne lui-même.

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Mais ne parlons plus de cet article. Je poursuivrai mon récit dans ma première lettre , dont je vais revenir m'occuper immédiatement après le déjeûner. Je remets celle-ci au messager que vous avez eu la bonté d'envoyer demander de nos nouvelles , dans votre inquiétude sur mon

silence.

Cl. Harlowe.

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