LETTRE VI
Miss Clarisse Harlowe à Miss Howe.
Du Château d'Harlowe , 20 Janvier.
Je vais reprendre le récit de ce qui se passe ici. La guérison de mon frère étant fort avancée , quoique vous puissiez compter que ses ressentimens sont plutôt échauffés que refroidis par le souvenir amer de sa petite disgrâce , mes parens , ( du moins mon père et mes oncles , si mon frère et ma sœur ne veulent pas être du nombre ) commencent à croire que j'ai été traitée durement. Ma mère a eu la bonté de me le dire , depuis que ma dernière lettre est partie.
Cependant je les crois tous persuadés que je reçois des lettres de M. Lovelace. Mais comme ils ont appris que Milord M... est plus porté à soutenir son neveu qu'à le blâmer , ils redoutent si fort M. Lovelace ,
DE Clarisse Harlowe. io^
qu'ils ne me font aucunes questions làdessus ; au contraire ., ils ont l'air de fermer les yeux , dans l'idée que c'est le seul moyen d'adoucir un esprit violent qu'ils ont si fort irrité ; car il insiste toujours sur une satisfaction de la part de mes oncles ; et il se pourroit ( car il ne manque pas d'adresse) qu'il regardât cette méthode comme la plus sûre pour se rétablir avec quelque avantage dans notre flîmille. Ma tante Hervey a même déjà proposé à ma mère , si le mieux ne seroit pas d'engager mon frère à faire un tour dans ses terres d'Yorkshire , où il avoit dessein d'aller auparavant , et à s'y arrêter jusqu'à ce que tout soit appaisé.
Mais rien n'est si loin de son intention.' Il a déjà recommencé à faire entendre qu'il ne sera jamais tranquille ou satisfait qu'il ne m'ait vue mariée ; et jugeant que M. Symmes ni M. Mullins ne seront pas acceptés , il a renouvelé la proposition de M. Wierley , en faveur , dit-il , de la passion extrême que cet homme a pour moi.
J'ai réitéré mon premier refus. Mais hier seulement , il parla d'un autre qui s'est adressé à lui par une lettre , et qui fait des offres très-considérables. C'est M.
Solmes , le riche Solmes , comme vous savez qu'on l'appelle. Cependant ce beau nom n'a attiré l'attention de personne.
S'il voit qu'aucun de ses plans pour mon mariage ne réussisse , il pense , m'a-
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t-on dit , à me proposer de Je suivre en Ecosse , sous Plionnête prétexte de me prier d'y établir dans sa maison le même ordre qui est ici dans la nôtre. Mais le dessein de ma mère est de s'y opposer pour son propre intérêt , parce que l'ayant un peu soulagée , comme elle a la bonté de le dire , du fardeau des soins domestiques pour lesquels vous savez que ma sœur n'a ni goût ni aptitude , elle dit que tout lui retomberoit sur les bras si je la quittais. Mais si elle ne s'y opposoit pas , je \â ferois moi ; car je ne suis pas tentée , je vous assure , de devenir la femme de charge de mon frère ; et je suis sûre que si je m'en alîois avec lui , je serois traitée moins comme sa sœur que comme sa servante , d'autant moins bien peut-être que je suis sa sœur. Et si M. Loveîace alîoit se mettr e dans la fantaisie de me suivre, le maï pourroit devenir pire qu'il ne l'est encore.
Mais j'ai prié ma mère , qui appréhende beaucoup les visites de M.^ Loveîace , ainsi que mes oncles , qui ne sortent jamais sans armes et sans être escortés de domestiques ^rmés , sur-tout mon frère se trouvant assez ÎDien pour être bientôt en état de partir , de me procurer la permission d'allée passer chez vous une quinzaine dé jours. Croyez-vous , ma chère ^ que votre mère le trouve bon ?
Je n'ose pas demander dans ces circonstances d'aller à ma Laiterie , nom doiit je'
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vous ai dit que mon grand-père a voulu qu'on appelât cette ferme. Je craindrois dans le moment qu'on ne me soupçonnai:
d'aspirer à jouir de l'indépendance à laquelle je suis autorisée par son testament ; et dans l'état où sont les choses, on ne manqueroit pas de voir dans ce désir un penchant favorable pour l'homme contre lequel ils ont une si forte antipathie. Au fond , si je pouvois être aussi tranquille et aussi heureuse ici que je l'ai toujours été , je défierois et cet homme et tout son sexe , et je ne regretterois jamais d'avoir abandonné la disposition de ma fortune entre les mains de mon père.
Ma mère vient de me causer beaucoup de joie en m'apprenant que ma demande est accordée. Tout le monde l'approuve , à l'exception de mon frère ; mais on lui a déclaré qu'il ne doit pas s'attendre à donner toujours la loi. On m'a fait avertir de descendre dans la grande salle , où mes deux oncles et ma tante Hervey se trouvent actuellement , pour y recevoir ma permission dans les formes. Vous savez , ma chère , qu'il règne un grand ton de cérémonie chez nous ; mais jamais famille ne fut plus unie dans ses différentes branches. Nos oncles nous regardent comme leurs propres enfans. Ils déclarent que c'est en vue de notre avantage qu'ils vivent céhbataires; de sorte qu'ils sont consultés sur tout ce qui peut nous regarder
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ou nous intéresser. Ainsi , dans un temp^ où ils apprennent que M. Lovelace est déterminé à nous rendre une visite qu'il appelle d'amitié, mais qui ne finira pas amicalement, j'en suis sûre; il n'est pas surprenant qu'on prenne leur avis sur la permission que j'ai demandée d'aller passer quelques jours avec vous.
Je veux vous rendre compte de ce qui vient de se passer dans l'assemblée. Je prévois bien que vous n'en aurez pas plus d'amitié pour mon frère ; mais je suis courroucée moi-même contre lui , et je ne puis m'en empêcher. D'ailleiirs^ilest à- propos que vous sachiez les conditions qu'on impose à mon voyage, et les motifs par lesquels on s'est déterminé à me satisfaire.
Clary , m'a dit ma mère , dès qu'elle m'a vu entrer dans le grand sallon , on a pris en considération la demande que vous faites d'aller passer quelques jours chez Miss Howe ; elle vous est accordée.
Très-fort contre mon avis , je vous proteste , a dit mon frère en l'interrompant d'un ton brusque.
Mon fils James ! c'est le seul mot qu'a cRt mon père, et il a froncé le sourcil. Ce regard menaçant nel'a pas soumis. Il aie bras en écharpe , et souvent il a la petite ruse d'y jeter les yeux lorsqu'on propose quelqu'ouverture qui peut tendre au moindre égard ou à une réconciliation avec M. Lovelace. *>< Qu'on empêche donc cette petite
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» fille, (car je suis souvent cette petite 9} fille pour lui ) de voir un méprisable >y libertin. >>
Personne n'a ouvert la bouche.
" Entendez-vous , sœur Clary ? 7) prenant ce silence de tout le monde pour une approbation de l'injonction qu'il avoit dictée. " Vous ne devez pas recevoir les V visites du neveu du lord M »
Toujours même silence de l'assemblée.
Il m'a interrogée : "Entendez-vous dans ce w sens , Miss , la permission qu'on vous 9) accorde ? >?
Monsieur , lui ai - je répondu , je voudrois pouvoir entendre que vous êtes mon frère , et que vous voulussiez entendre vous-même que vous n'êtes que mon firère.
O le cœur , le cœur prévenu ! en levant les mains avec un sourire insultant.
Je me suis tournée vers mon père. Monsieur, j'en appelle à votre justice. Si j'ai mérité la censure , je demande de n'être pas épargnée. Mais s'il me faut être responsable de la témérité !....
Qu'on finisse , a dit mon père , qu'on finisse de part et d'autre. Vous ne devez pas recevoir les visites de ce Loveîace ^ quoique... et vous mon fils James, vous ne devez laisser rien échapper au désavantage de votre sœur. C'est une digne enfam.
Monsieur , je n'ajoute rien , a-t-il répliqué , mais j'ai son honneur à cœu(| autant que celui de toute la famille.
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Et c'est de là , monsieur , ai-je repris ,' que viennent des réflexions si peu fraternelles !
Fort bien , m'a-t-il dit ; mais observezle , Miss , que ce nest pas moi y mais votre père qui vous dit que vous ne devez pas recevoir les visites de ce Lovelace.
Mon neveu , lui a dit ma tante Hervey , permettez-moi de dire qu'on peut se fier à la prudence de ma nièce Clary.
Je suis convaincue qu'on le peut , a ajouté ma mère.
Mais ma tante , mais madame , a représenté ma sœur , il me semble qu'il n'y a point de mal à faire connoître à ma sœur sous quelles conditions elle va chez Miss Howe , puisque s'il a l'adresse de s'ouvrir l'entrée de cetie maison pour l'y voir...
Vous pouvez compter , a interrompu mon oncle Jules, qu'il cherchera toutes sortes de moyens pour l'y voir.
L'imprudent ne les chercheroit pas moins pour la voir ici , a dit mon oncle Antonin , et il vaut mieux que ce soit là qu'ici.
Le mieux , a repris mon père , est que ce ne soit nulle part ; et se tournant vers fnoi : je vous ordonne , sous peine de me déplaire , de ne le pas voir du tout.
Soyez sûr , monsieur , lui ai-je dit , que >e ne le verrai pas dans aucune vue de l'encourager , et que je ne le verrai pas du tout si je puis éviter décemment de le voir.
Dt ClAutsse Hauiowe. ITÎ
Vous savez , a dit ma mère , avec quelle îndifFérence elle l'a vu jusqu'à présent. On peut , comme le dit ma sœur Hervey , se reposer sur sa prudence.
Avec quelle apparente indifférence !
a murmuré mon frère d'un ton moqueur.
Mon fils James ! a dit mon père d'un air sévère.
Je ne dis plus rien , monsieur , a reprrs mon frère ; mais s'adressant à moi d'un air piquant, il m'a recommandé de nouveau de ne pas oublier la défense.
Telle a été la fin de cette conférence.
Vous engagez-vous, ma chère, à ne pas souffrir que l'homme détesté approche de votre maison ? Mais quelle inconséquence, lorsqu'ils consentent que j e parte , de croire que c'est le seul moyen d'éviter ici ses visites ! S'il vient , je vous charge de nejme Jamais laisser seule avec lui.
Comme je n'ai aucune raison de douter d^être bien reçue de votre mère , je vais mettre tout en ordre ici , et dans deux ou trois jours vous verrez votre amie
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Via Histoire
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LETTRE VIL Miss Clarisse Harlowe à MissHowE.
20 Février,
Je commence par des excuses de ne vous avoir pas écrit plutôt. Hélas ? ma chère , j'ai une triste perspective devant moi ! Tout réussit au gré de mon frère et de ma sœur. Ils ont trouvé un nouvel amant pour moi. Un objet odieux ! Cependant il est encouragé par tout le monde. Je ne m^étonne plus qu'on m'ait rappelée au logis avec tant de précipitation. Dans le délai d'une heure ! Sans autre avis , comme vous savez , que celui qui m'est venu avec la voiture qui devoit me ramener. Et cela dans la crainte , indigne crainte ! que si j'eusse pénétré les motifs qui me faisoient rappeler , je ne fusse entrée dans quelque complot avec M.
Loveîace. Ils se doutoient, cela est évident , de mon dégoût pour l'homme qu'ils avoient à me proposer.
Ils pouvoient bien y compter ; car qui vous imaginez - vous qu'on me propose ? Pas d'autre que ce Solmes ! — L'auriezvous cru ? — Et ils sont tous déterminés , ma mère aussi^avec les autres. La chère , la chère, bonne et excellence mère .'Comment a-t-elle pu se laisser séduire à ce
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point ! Eiie , comme je Tai su de bonne part, qui eut. la bonté de dire , lorsque M. Solmes fut proposé la première fois , que quand il seroit en possession de toutes les richesses des Indes ^ et qu'il me les ofFriroit avec sa main , elle ne le croiroit pas digne de sa chère Clarisse.
L'accueil qu'on m'a fait à mon retour , si différent de celui que j'étois accoutumée à recevoir après les plus courtes absences , ( et celle-ci a duré trois semaines ) m'a convaincue que je devois payer cher le bonheur que j'ai goûté dans votre compagnie et votre conversation pendant cet agréable intervalle. En voici les circonstances.
Mon frère vint au-devant de moi jusqu'à la porte , et me donna la main pour descendre du carosse. 11 me fit une révérence très-profonde. " Je vous prie , Miss , » faites- moi la grâce. . . >? Je le crus dans un accès de bonne humeur ; mais je reconnus ensuite que c'étoitun respect ironique. Il me conduisit ensuite avec des cérémonies affectées , tandis que moi j'allois babillant en chemin , m'informant de la santé de tout le monde , comme si je n'eusse pas été à l'instant de les voir tous y avant le temps même qu'il auroit fallu pour répondre à mes questions , et nous entrâmes dans la grande salle , où je trouvai mon père , ma mère , mes deu^c oncles et ma sœur.
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En entrant, je fus pétrifiée de voir sur le visage de tous mes chers parens un sérieux , une gravité auxquels je n'ai jamais été accoutumée en pareilles occasions, lis é toi en t ramassis : je courus vers mon père et j'embrassai ses genoux , et de lui à ma mère. Tous deuxt me reçurent d'un air froid. Mon père ne me donna qu'une bénédiction à demi prononcée : ma mère , à la vérité , me nomma sa chère enfant ; mais elle^ ne m'embrassa point -avec l'ardeur ordinaire de sa tendresse.
Après avoir rendu mes devoirs à mes oncles et fait mon compliment à ma sœur , qui m'écouta d'un air auguste et contraint, je reçus ordre de m'asseoir. Mais j'avois le cœur plein , et je répondis que c'étoit à moi de demeurer debout si j'avois la force d'y rester , après un accueil aussi glaçant et aussi extraordinaire pour moi. Je fus contrainte de détourner d'eux mon visage et de tirer mon mouchoir.
Aussi- tôt mon frère , on plutôt mon accusateur , prit la parole et me reprocha de n'avoir pas reçu moins de cinq ou six visites chez Miss Howe de l'homme qu'ils avoient tous de si fortes raisons de haïr ( ce fut son expression ) , au mépris des ordres que j'avois reçus de ne le pas voir. Niez-le, me dit-il, si vous l'osez.
Jamais , lui répondis-je , mon habitude ne fut de nier la vérité , et je ne suis pas disposée à commencer aujourd'hui. J'avouai
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Paç,n4- '
DE Clarisse Harlowe. 115 que dans l'espace de mes trois semaines ,^ j'avois vu même plus de cinq ou six fois la personne dont il vouîoit parler. De grâce 5 mon frère , lui dis- je , écoutez-moi ; car je le voyois prêt à s'emporter. Mais lorsqu'il est venu , il a toujours demandé Mde. Howe , ou sa fille.
J'avois quelques raisons de croire , continuai-} e , que dans les circonstances présentes elles auroient cherché davantage à se dispenser de le recevoir ; mais elles m^ont donné plus d'urie fois pour excuse , que n'ayant pas les mêmes raisons que mon père pour lui interdire leur maison , sa naissance et sa fortune lui donnoient des droits à leur civilité.
Vous voyez, m^a chèie , que je n'ai pas fait i'apologie cr^Q j'aurois pu faire. Mon îrère paroissoit sur le point de s^abandonner à la fougue de sa passion ; mon père prenoit la contenance que j'ai toujours vu annoncer un violent orage; mes oncles parloient bas , d'un ton grondeur , et ma sœur levoit les mains d'un air qui n'étoit pas propre à les adoucir, lorsque je demandai en grâce d'être entendue.
Il faut écouter cette pauvre enfant , dit ma mère. C'est le terme qu'employa sa bonté.
Je me flattois ., leur dis-je , qu'il n'y avoit rien à me reprocher. Il ne m'auroit pas convenu de prescrire à Mde. et à Miss Howe de qui elles dévoient recevoir des
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visites. Mde. Howe se faisoit im amusement du ton de plaisanterie qui régnoit entre sa fille et lui. Je n'avois aucune raison de prétendre m'adresser les visites qu'elles recevoient de lui , ce que j'aurois eu l'air de faire , si j'avois refusé de leur tenir compagnie lorsqu'il étoit avec elles. Jamais je ne Pavois vu hors de leur présence ; et je lui avois déclaré une fois , sur ce qu il me demandoit quelques momens d'entretien particulier , qu'à moins d'une réconciliation entre ma famille et Ja sienne , il ne devoit pas s'attendre que je souffrisse ses visites , et bien moins que je consentisse à une demande de cette nature.
Je leur dis de plus que Miss Howe entrant parfaitement dans mes intentions , t\e m'avoit jamais quittée un moment tandis qu'il étoit chez elle; que lorsqu^il y venoit, si je ne me trouvois pas déjà dans la salle de compagnie , je ne souffrois pas qu'on m'appelât pour lui ; mais que j'aurois cru que de me retirer lorsqu'il arrivoît , ou de m'obstiner à ne pas paroître lorsque sa visite duroit long-temps, c'eût été une affectation propre à lui donner de l'avantage plutôt qu'à l'éloigner.
Mon frère m'écoutoit avec une sorte d'impatience , qui montroit assez qu'il vouloit me trouver coupable quoi que je pusse dire pour me justifier. Les autres , à en juger par l'événement , paroissoient
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prêts à être satisfaits de mes raisons , s^ils n'avoient pas eu besoin de m'intimidec pour me vaincre sur d'autres points.
Toutes ces mesures étoient la preuve évidente , comme je l'ai dit plus haut , qu'ils ne s^attendoient point de ma part à une complaisance volontaire. C'étoit un aveu tacite de ce qu'il y avoit de révoltant dans le personnage qu'ils avoient à me proposer. Je n'eus pas plutôt cessé de parler , que mon frère jura en la présence de mon père , jura sans être contenu ni par ses regards , ni par son maintien , que pour lui , jamais il ne vouloit entendre parler de réconciliation avec ce libertin , et qu'il me renonceroit pour sa sœur si j'encourageois les vues d'un homme si odieux à toute la famille. — Un homme qui a failli d'être le meurtrier de mon frère ! dit ma sœur avec un visage bouffi de la violence qu'elle se faisoit pour se contenir. La pauvre Bella, comme vous savez, a le visage fort plein et un peu surnourri , si je puis employer cette expression. Je suis sûre que vous m'en pardonnerez la liberté plus facilement que je ne me la pardonne moi-même. Mais après tout , qui pourroit être assez reptile pour ne pas se tourner du moins lorsqu'il se sent foulé aux pieds ?
Mon père avec une action et un ton d'une égale violence ; et mon père , vous h savez , a dans sa colère la vpix terrible ,
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me dit qu'on m'avoit accordé trop d'indulgence en me laissant le droit de refuser ce parti et les autres , et que c'étoit à présent son tour à se faire obéir. C'est la vérité, ajouta ma mère , et j'espère que vous ne trouverez point d'opposition à vos volontés de la part d'un enfant si favorisé. Pour faire connoître qu'ils étoient tous du même sentiment , mon oncle Jules dit qu'il étoit persuadé que sa nièce bien aimée n'avoit besoin que de savoir la volonté de son père pour s'y conformer ; et mon oncle Antonin dans son langage un peu plus rude , qu'il ne me croyoit pas fille à leur donner sujet d'appréhender que je prisse droit de la faveur de mon grand-père pour me croire indépendante à^eux tous ; qu'au reste , si c'étoit mon idée , il vouloit biefi m'apprendre , que le testament pouvoit être cassé , et qu'il le seroit.
Je demeurai dans un étonnement tel que vous pouvez vous Timagine r. De quelle proposition , pensai- je en moi-même , ce traitement est il le prélude ? Est-il question encore de M. Wierley ? Ou enfin de qui ? Et comme les hautes comparaisons vien- Txent plutôt que les basses dans la tète d'une jeune personne lorsque l'amourpropre est intéressé ; que ce soit qui l'on voudra, pensai-je encore, c'est faire l'amour comme les Anglois le firent pour l'héritière d'Ecosse , au temps d'Edouard VL
DE Clarisse Harlowe. 119 Mais pouvoit-il entrer dans ma tête qu'il {Cit question de Solines ?
Je ne savois pas, Isur clis-je , avoir donné occasion à tant de rigueur. J'espërois conserver toujours une juste reconnoissance de leurs faveurs pour moi , jointe à mon devoir de fiile et de nièce. Mais j'étois si surprise , ajoutai-je , d'un accueil si extraordinaire et si imprévu , que j'espérois de la bonté de mon père et de ma mère la permission de me retirer pour me remettre un peu de mon embarras. Comme personne ne s'y opposa , je fis ma révérence en silence , et je sortis ; laissant mon frère et ma sœur fort contens je m'imagine , et qui ne manquèrent pas sans doute de se féliciter mutuellement d'avoir occasionné un début si sévère avec moi.
Je montai dans ma cliambre ; et là , seule avec ma fideîle Hannah , je déplorai mon sort en voyant sous quelle face décidée se présentoit la nouvelle proposition à laquelle il étoit clair que je devois m'attendre. A peine m'étois - je un peu remise , qu'on me fit avertir de descendre pour le thé. Je fis demander par ma femme-de-chambre la liberté de m^en dispenser : mais , sur un second ordre , je descendis en prenant le visage le plus serein qu'il me fut possible , et j'eus à me laver d'une nouvelle accusation. Mon frère, tant une mauvaise volonté déter-^
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minée est fertile î fit entendre par des expressions également claires et choquantes , qu'il attribuoit le désir que j'avois eu de me dispenser de descendre , au chagrin d'avoir entendu parler librement contre une certaine personne pour laquelle il supposoit que mon imagination trottoit. Je pourrois aisément vous répondre , monsieur, lui dis -je, comme le mérite une pareille réflexion ; mais je m'en abstiens. Si je ne trouve pas un frère en vous, vous n'en trouverez pas moins une sœur en moi. Le joli petit air de douceur ! dit tout bas ma sceur , en regardant mon frère , et élevant la lèvre avec mépris ; lui , d'un air impérieux , me dit de mériter son affection , et que je serois toujours sCire de l'obtenir.
Lorsque nous fûmes assis , ma mère y avec cette grâce admirable que vous lui connoissez , s'étendit sur l'amitié qui doit régner entre un frère et des sœurs ; elle blâma doucement ma sœur et mon frère d'avoir conçu trop légèrement du ressentiment à mon occasion. Elle ajouta , dans une vue que je crois un peu politique , qu'elle répondoit de mon obéissance aux volontés de mon père. Alors , dit mon père , tout iroit à merveille. L'expression de mon frère fut : alors nous l'aimerions tous à la folie. Ma sœur dit : nous l'aimerions autant que nous l'avons jamais aimée; et mes oncles ; ce seroit alors
qu'elle
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qu'elle seroir l'idole de notre cœur. Mais hélas ! suis-je donc condamnée à perdre tous ces biens à la fois .?
Voilà , ma chère , la réception qu'on m'a faite à mon retour. M. Solmes parut avant la fin du déjeûner. Mon oncle Antonin me le présenta comme un de ses amis particuliers ; mon oncle Jules , à-peuprès dans des termes aussi favorables pour lui ; mon père dit : Clarisse Harlowe , M. Solmes est mon ami. Comme il s'assit près de moi , ma mère le regarda beaucoup , et moi ensuite , d'un air , à ce qu'il me parut , d'attendrissement et de peine. Et moi , je la xegardois aussi avec des yeux qui imploroient sa pitié. Et lui , lorsque je pouvois lancer un coup - d'œil de son côté , c'étoit avec un dégoût qui approchoit de l'efFroi. Pendant ce temps - là , mon frère et ma soeur s'épuisoient en civilités : ( 5 ) c'étoit sans cesse , M. Solmes , mon honore Monsieur , à chaque mot. (i) Tant de caresses et d'attention de tous pour un malheureux de cette espèce !
Mais je n'ajouterai plus aujourd'hui que ,mes humbles remercimens à votre chère et respectable mère , à qui je veux marquer dans une lettre particulière la vive reconnoissancfi^ que je sens pour toutes ses bontés.
Cl. h a r l o w e.