Histoire
25 Fevtltr,
Tai eu îa conférence qu'on m'avoit annoncée avec ma tante. Il a fallu entendre d'elle les propositions de l'homme , et elle m'a dit aussi les motifs qui leur font épouser ses intérêts avec tant de chaleur. J'éprouve de la répugnance et du dégoût à ne faire même qu'observer combien il y a d'injustice de sa part à faire de telles offres , et de la part de ceux que je dois respecter , à les accepter. Je le hais plus qu'auparavant. On a déjà obtenu une terre considérable aux dépens des héritiers naturels , quoique fort éloignés ; je parle de celîe de mon frère que lui a laissée sa marraine ; et ce premier succès donne aujourd'hui l'espérance chimérique de s'en procurer d'autres , ou de voir du moins îa mienne retourner à la famille. Cependant le monde dans mes idées n'est qu'une grande famille. Etoit-ce autre chose dans l'origine ? Qu'est-ce donc que cet avide égoïsme qui nous porte à concentrer tout dans un cercle étroit , si ce n^est favoriser une parenté dont on se souvient au préjudice d'une parenté oubliée ?
Mais ici , sur le refus absolu que j'ai fait de lui , quelques conditions qu'il puisse oifrir , on m'a signifié une déclaration qiû me blesse au cœur. Comment puis-je vous la répéter ? Mais il le faut. C'est , ma chère, que d'un mois entier , ou jusqu'à nouvel ordre , je ne dois entretenir de
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correspondance avec personne hors de la maison. Mon frère , sur le rapport de ma tante, qu'elle a fait néanmoins , comme j'en suis bien informée , dans les termes les plus doux , et même en donnant des espérances éloignées , je ne l'avois nullement chargée de cette commission ; mon frère est venu m'apporter la défense , d'un ton d'autorité. Pas même avec MissKowe , lui ai-je dit ? Non , pas même avec Miss Howe , Madame , d'un air moqueur ; car , n'avez-vouspas avoué, Miss , que Loveîace est traité en favori dans cette maison t Voyez , ma chère amie ! Et croyez-vous , mon frère , que ce soit là le moyen ? . . . îl m'a interrompu malignement. Vos ïàée?^ se tournent-elles de ce côté-là ? Je vous avertis qu'on interceptera vos lettres. Làdessus il a disparu.
Ma sœur est entrée un moment après.
Sœur Clary , vous prenez un fort joli chemin , à ce que j'entends ; mais comme .il est de certaines personnes , à ce qu'on imagine , qui vous endurcissent contre votre devoir, je dois vous prévenir qu'on vous saura bon gré d'éviter , pendant l'espace de huit ou de quinze jours , de rendre ou de recevoir des visites jusqu'à nouvel ordre.
Quoi ! cet ordre peut-il venir de ceux que leur autorité ? . . . . Demandez-leur ^ demandez-leur , mon enfant , en faisant deux tours Cn rond du bout du doigt,
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J'ai rempli ma commission. Votre papa | veut être obéi. II est porté à croire que * vous êtes toute obéissante , et il voudroit prévenir ce qui pourroit vous exciter à la révolte. Je connois mon devoir , ai-je dit , et j'espère qu'on n'y attachera pas des conditions impossibles. Elle m'a dit que j'étois une hardie petite créature , remplie de vanité et de présomption , que je me faisois dans l'opinion de ma propre sagesse le seul juge de ce qui étoit bien ou mal ; que pour elle il y avoit longtemps qu'elle avoit pénétré toutes ces belles et spécieuses apparences , mais que j'allois montrer à tout le monde ce que J'étois dans le fond.
Chère Bella ! lui ai-je dit, les mains et les yeux levés , à quoi bon tout ceh ? Chère , chère Bella , à quoi bon... Point, point de vos chère Bella à moi. Je vous, déclare que je perce au travers de tous vos sortilèges , c'est son étrange expression. Elle est sortie brusquement , en ajoutant dans ja fuire : et tout le monde y verra bientôt clair aussi , j'ose le dire.
Bon Dieu ! me suis-je dit à moi-même , quelle sœur j'ai là ! Qu'ai- je fait pour rnériter ce traitement ? Et j'ai regretté de nouveau les bontés de mon grand-père pour moi et ses faveurs trop distinguées.
i<j Février au soir.
Ce que mon frère et ma sœur ont pu dire à mon désavantage , c'est ce que je
ne sais pas. Mais je suis cruellement disgraciée dans l'esprit de mon père ! On m'a fait avertir à l'heure du thé. Je suis descendue avec un visage ouvert. Mais j'ai eu bientôt sujet d'en changer.
C'étoit une contenance si grave et si
composée dans chaque personne de la
compagnie ! Ma mère avoit les yeux fixés
sur les vases de la table ; et lorsqu'elle les
levoit , c'étoit avec effort , comme si ses
paupières eussent été chargées d'un poids ,
et sans les tourner de mon côté. Mon
père étoit assis de côté dans son fauteuil
pour n'avoir pas la tête tournée vers moi ,
les mains serrées l'une sur l'autre qu'il
haussoit et baissait tourà-tour , et les doigts
en mouvement. Le pauvre cher papa !
comme si sa colère s'étoit com.muniquée
jusqu'à leurs extrémités. Ma sœur étoit
sur une chaise, toute gonflée. Mon frère
me regardoit avec mépris , après m'avoir
mesurée des yeux , à mon arrivée , de la
tête aux pieds. Ma tante , qui étoit aussi
de l'assemblée , a jeté sur moi quelques
"regards contraints et pleins de réserve, et
s'est inclinée froidement vers moi pour
répondre à mon salut,en s'asséyant. Ensuite
d'un coup-d'œil , porté successivement sur
mon frère et sur ma sœur , elle m^a semblé
vouloir donner la raison de cette rigueur
si nouvelle de sa part : du moins j'ai cru
pouvoir l'interpréter ainsi. Bon Dieu, ma
chère ! pourquoi vouloir employer la voie
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de la crainte plutôt que celle de la douceur , avec une personne dont l'esprit n'a pas été jusqu'à présent regardé comme incapable de persuasion et de sentimens généreux ?
J'ai pris ma chaise. Ferai-je le thé ^ Madame ? ai- je demandé à ma mère. Vous savez , m.a chère , que c'étoit toujours moi qui faisois le thé. Un non y prononcé du ton le plus bref, a été sa seule et expressive réponse , et aussi- tôt elle a pris ellemême la théière dans sa main. îvlon frère a dit au domestique , qui étoit là pour servir, de se retirer. Je verserai l'eau, a-t-il dit. Je me sentois le cœur monté jusque sur mes lèvres , je ne savois que faire de moi ; quelle va donc être la suite? disois- \e en moi-même. Après la seconde tasse ^ ma mère s'est levée , et prenant ma tante par la main : un mot , ma sœur Hervey ; et au même instant elles sont sorties ensemble. Ma sœur a disparu. Mon frère ensuite. En un mot , je suis demeurée seule avec mon père.
Il a pris un regard si sévère , que le cœur m'a manqué deux ou trois fois que j'ai voulu lui adresser la parole. Je crois avoir oublié de vous dire que tout le monde avoit gardé jusqu'alors un sérieux et profond silence. A la fin j'ai demandé à mon père s'il désiroit que je lui versasse encore une tasse de thé. II m'a répondu avec le même monosyllabe de courroux
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V que i'avois reçu pour réponse de ma mère ; et alors il s'est levé , et s'est mis à se promener dans la chambre. Je me suis levée aussi , dans l'intention de me jeter à ses pieds ; mais j'étois trop consternée par la sévérité de son visage, pour hasarder même ce témoignage de mon respect et des sentimens dont mon cœur étoit plein jusqu'à déborder. Enfin , il s'est approché du dos d'une chaise où sa goutte l'a forcé de s'appuyer : j'ai repris un peu de courage , et m'approchant de lui , je l'ai supplié de m'apprendre en quoi j'avois eu le malheur de l'offenser.
Il a détourné la tête ; et d'une voix forte : Clarisse Harlowe , m'a - 1 - il dit , sachez que je veux être obéi.
Dieu me préserve , Monsieur , de manquer jamais à l'obéissance ! Je ne me suis jamais opposée k vos volontés . . . î^i moi à vos fantaisies , Clarisse Harlowe , en m'inttrrompant. Ne me faites point éprouver le sort de ceux qui ont montré trop d'indulgence à votre sexe , en me contrariant davantage pour prix de la mienne.
Vous savez , ma chère , que n;on père , nan plus que son fils , n'a pas une opinion favorable de notre sexe , quoiqu'il n'y ait pas sur la terre de femme plus complaisante que ma mère.
J'allois lui faire des protestations de respect . . . Point de protestations , jeune fille j je ne veux point de tout ce babil a
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point de toutes ces paroles ; je veirx être obéi. Je n'ai point d'enfant , je n'en aurai point qui ne m'obéisse.
Monsieur , vous n'avez jamais eu sujet y j'espère . . .
Ne me dites point ce que je n'ai pas eu , mais ce que j'ai et ce que j'aurai.
Monsieur ! faites-moi îa grâce de m'écouter. Je crains bien que mon frère et ma sœur ....
Je ne vous souffrirai point , petite fille ,, parler contre votre frère et votre sœun ïîs ont à eœur , comme ils le doivent 5 i'hcnneur de ma famille.
Et j'espère , Monsieur ! . . .
N^espérez rien. Ne m-e parlez" point d'espérances , mais de réalités. Je n'exige rien de vous que vous ne puissiez accomplir , et qu'il ne soit de votre devoir de consentir.
Eh bien , Monsieur, je consentirai*. Maisj'espère néanmoins de votre bonté . . .
Point de plaintives représentations. Point de mais , petite fille , point de restrictions. Je vous dis que je veux être obéi , et de bonne grâce , ou je vous^ renonce pour ma fille.
Je me suis mise à pleurer. Ali î souffi-ez que je vous en conjure , mon [tïès - cher et toujours honoré papa , et je me suis jetée à ses genoux , de ne me pas donner d'autre maître que vous et ma mère. Que je ne sois pas forcée d'obéir aux volontés
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de mon frère. J^allois continuer , mais il est sorti , et m'a laissée dans la posture où j'étois , en disant qu'il ne vouloit pas m'entendre chercher , par des subtilités et des finesses , à mettre des distinctions dans mon devoir , et répétant qu'il vouloit être obéi. J'ai le cœur trop plein , si plein , ma chère , que je ne puis le décharger ici devant vous , sans mettre mon devoir en danger. J'aime mieux quitter la plume . . . Cependant, j'ai peine . . . Mais absolument je quitte la plume.