‹ Clarisse Harlowe. Traduction nouvelle et seule complèteChapitre 14 sur 47 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Miss Clarisse Harlowe à Miss Hm^E.

26 Février au matin^

A tante qui a passé ici la nuit ^ m'a fait une visite ce matin dès la pointe du jour. Elle m'apprend qu'on m'avoît laissée hier exprès avec mon père , afin qu'il pût me parler tranquillement de l^béissance qu'on attendoit de moi ; mais qu'il convenoit Je s'être emporté , et d'àvoir perdu de vue son dessein , en réfléchissant sur quelque chose que mon frère lui avoît dit à mon désavantage , et par son impatience de la seule supposition qu'un esprit aussi doux que je l'avois para jusqu'aujourd'hui , entreprît de disputer ses Tolontés sur un point où ma complai-.

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sance devoit être d'un si grand avantage pour toute la famille.

Je comprends par quelques mots qui sont échappés par mégarde à ma tante , qu'ils comptent entièrement tous sur la douceur et la flexibilité qu'ils supposent dans mon caractère. Mais ils pourroient bien s'y tromper ; car en m' examinant bien moi-même , je suis réellement persuadée que je tiens autant de la famille de mon père , que de celle de ma mère.

Mon oncle Jules n'est pas d'avis , à ce qu'il me semble , qu'on me pousse à l'extrémité. Mais mon frère a engagé sa parole, que les égards que j ai pour ma réputation et pour mes principes , m'amèneront ro/zdement à mon devoir , c'est son expression ; peut-être aurai-je raison de souhaiter qu'on ne m'eût point informée de cette circonstance.

Le conseil de ma tante est que je dois me soumettre pour le présent , aux défenses qu'on m'a signifiées , et même recevoir les soins de M. Solmes. J'ai refusé absolument le dernier de ces deux points , au hasard , lui ai-je dit , de toutes les conséquences. A l'égard de la défense des visites , je m'y conformerai ; mais pour celle qui m'interdit toute correspondance avec vous , il n'y a que la menace d'intercepter nos lettres qui puisse me la faire observer. Ma tante est persuadée que cet ordre vient de mon père , sans que ma mère ai,t été

DE Clarisse Harlowe. 13^ consultée ; et qu'il ne s'y est déterminé que par considération pour moi , dans la crainte , à ce qu'elle suppose , que je ne l'oiFense mortellement , poussée par les conseils d'autrui ( c'est de vous , sans doute et de Miss Loyd , qu'elle veut parler ) plutôt que par ma propre volonté ; car , ditelle , il parle encQre de moi avec bonté et même avec éloge.

Et voilà de la bonté! Voilà de l'induîgence ! Et cela pour empêcher une fille opiniâtre de se précipiter dans la révolte , et de se perdre entièrement , comme feroit un bon prince pour des sujets mal affectionnés. Mais toutes ces sages mesures sont l'ouvrage de la belle prudence de mon jeune homme de frère. Un intrigant sans tête , et un frère sans cœur !

Que j'aurois pu être heureuse avec tout autre frère que James Harlowe , et avec toute autre sœur que sa sœur! Ne vous étonnez pas , ma chère , que moi , qui avois coutume de vous gronder pour ces sortes de libertés sur le compte de mes parens , je sois aujourd'hui plus sans respect que vous n'avez été sans égards.

Je ne puis supporter l'idée d'être privée du plus doux plaisir de ma vie ; car tel est pour moi celui de votre conversation , soit de bouche ou par lettres. Et qui pourroit soutenir d'ailleurs de se voir la dupe d'artifices si bas, qui opèrent avec tant de hauteur et d'arrogance ?

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Mais vous sentez- vous capable , ma chère Miss Howe , jde condescendre à une correspondance secrette avec moi ? Si vous l'êtes , je me suis avisée d'un expédient qui peut nous servir.

Vous devez vous souvenir de l'allée verte ( c'est ainsi que nous la nommons ) qui règne le long du bûcher et de la bassecour où je nourris mes pintades , mes faisans et mes paons , que je vais visiter ordinairement deux fois le jour ; ces oiseaux sont d'autant plus mes favoris qu'ils Pétoient de mon grand-père qui lésa recommandés à mes soins : et c'est la raison qui me les a fait transporter de ma laiterie ici depuis sa mort. L'allée est plus basse que îe rez-de-chaussée du bûcher ; et du côté de cet édifice , les ais sont pourris en plusieurs endroits , jusqu'à trois ou quatre pieds de terre. Hannah peut se rendre dans l'allée 5 et faire une m^arque de craie au dessus du lieu où l'on pourra placer une lettre ou un paquet , sous quelques pièces de bois. Il n'est pas difficile d'y ménager un endroit sûr et nullement suspect , propre à recevoîi;^le dépôt de nos lettres , de part et d'autre.

Je viens dans le moment de visiter îe lieu moi-même , et je trouve qu'il répond à mes vues. Ainsi votre fidèle Robert peut , sans s'approcher du château , et comme ne faisant que passer seulement par l'allée verte , qui conduit à deux ou trois métal-

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lies ( sans livrée , s'il vous plaît , ) prendre aisément là mes lettres et y déposer les vôtres. Cet endroit est d'autant plus commode , qu'il n^est guère fréquenté que de moi , ou d'Hannah , par le motif que j'ai dit. C'est le magasin général du. bois ; le bûcher d'usage journalier est plus proche de la maison. Comme on en a séparé un ►coin pour servir de juchoir à mes chers oiseaux , Hannah ou moi nous ne manquerons jamais de prétexte pour y aller. Essayez , ma chère , le succès d'une lettre par cette voie , et donnez-moi vos idées et votre avis sur l'état de disgrâce où je me trouve , car je ne puis lui donner un meilleur nom. Marquez-moi quelle opinion vous avez de mon avenir , et ce que vous feriez à ma place.

Mais je vous avertis d'avance que votre avis ne doit pas être en faveur de ce Soimes. Il est néanmoins très-vraisemblable que sachant le pouvoir que vous avez sur moi , ils s'efforceront de faire entrer votre mère dans leurs intérêts , pour vous engager vous-même à le favoriser.

Cependant , sur une seconde réflexion , je souhaite que si vous penchez de son côté, vous m^écriviez naturellement tout ce que vous pensez. Quoique déterminée , comme je crois l'être , et comme je ne puis m'en empêcher, je voudrois du moins • lire ou écouter avec patience ce qu'on peut dire pour le parti opposé. Mes attentiorts

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ne sont pas aussi engagées , ( non , en vérité , elles ne le sont pas ... je ne sais pas moi-même si elles le sont ) en faveur d'une autre personne , que quelques-uns de mes parens le supposent , et que vousmême , donnant l'essor à la vive gaieté de votre humeur , après ses dernières visites , avez atiecté de le supposer. Si j'ai quelque préférence pour lui , il la doit moins^ à des considérations personnelles , qu'au traitement qu'il a reçu et qu'il a souffert par rapport à moi.

J'écris quelques lignes à votre digne mère , pour lui marquer ma reconnoissance de toutes ses bontés pour moi dans les heureux momens que j'ai passés chez vous. Je crains bien de n'en revoir jamais de si heureux ; j'espère qu'elle voudra bien me pardonner de ne lui avoir pas écrit plutôt.

Si le porteur étoit soupçonné , et qu'on allât jusqu'à l'examiner , il n'auroit qu'à montrer cette lettre , comme la seule dont il seroit chargé. A combien d'inventions et d'arciiices une inutile surveillance et une, injuste contrainte ne donnent-elles pas occasion ! J'aurois en horreur ces correspondances clandestines , si on ne m'y forçoit pas. Elles ont une si basse , une si pitoyable apparences mes propres yeux, j que j'ai peine à m'imaginer que vous vouhez y prendre part.

Mais pourquoi aussi se hâte- 1- on , comme j'en ai fait mes plaintes à ma tante ,

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de me précipiter dans un état que je respecte , mais pour lequel je ne me sens nul penchant ? Pourquoi mon frère qui est plus vieux que moi de tant d'années , et qui a tant d'impatience de me voir engagée , ne s'engage- 1 - il pas le premier? Pourquoi du moins ne pense-t-on pas à pourvoir ma sœur avant moi ? Mais je finis ces inutiles exclamations par l'assurance de mon éternelle affection pour vous.

Cl. Harlowe.

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